SUITE DE LA RÉFUTATION DE JANSENIUS ET DE SES ADHÉRENTS
Notre but est , comme on sait, de prouver que le Seigneur donne h chacun de nous, soit la grâce prochaine, soit la grâce éloignée qui est celle de la prière, pour observer ses commandements; car, sans cela, la transgression de sa loi ne pourrait nous être imputée â péché. Pour arriver à cette conclusion, il suffît de voir quelles sont les propositions contradictoires â celles de Jansenius que nous avons citées.
La première disait ; Aliqua Dei prœcepta hominibus justis, volentibus et conantibus, secundum pressentes quas habent vires, sunt irnpossibilia ; deest quoque illis gratia qua possibilia fiant. ‘ La proposition catholique contradictoire a l’erreur condamnée , est donc celle-ci : Aucun des commandements de Dieu n’est impossible , au moins aux justes qui veulent les observer et qui s’efforcent de le faire; et â cet effet, même selon les forces présentes qu’ils ont, la grâce ne leur manque point, soit la grâce prochaine,
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soit au moins la grâce éloignée par laquelle ils peuvent, au moins médiatement, obtenir le secours plus puissant dont ils ont besoin pour les accomplir. — Et remarquons encore ici que, pour éviter l’erreur condamnée, ce n’est point assez d’établir la possibilité absolue d’observer le précepte; car les jansénistes admettent aussi cette possibilité. Il faut de plus reconnaître la possibilité même relative à la délectation terrestre actuelle, lorsqu’elle surpasse la grâce que nous avons pour satisfaire à un précepte qui nous oblige, ou au moins, pour obtenir le secours nécessaire a cet effet; car c’est précisément en cela que consiste l’erreur de Jansenius : il nie la possibilité, non pas absolue, mais relative.
Sa troisième proposition est ainsi conçue : Ad merendum et demerendum in statu naturœ lapsœ, non requiritur in homine libertas a necessitate, sed sufficit libertas a coa-‘ ctioneA La contradictoire, ou la doctrine catholique, est donc celle-ci : Pour mériter et pour démériter, même dans 1 état de nature tombée, tant pour les justes que pour les pécheurs , il faut qu’on soit exempt , non-seulement de coaction ou de contrainte, mais encore de la simple nécessité ; car, d’après l’enseignement catholique , dès que la volonté agit nécessairement, elle n’a point la liberté requise pour mériter ou démériter dans la vie présente ; mais, pour mériter ou démériter, il faut que la volonté soit exempte de toute nécessité qui détermine son consentement â l’une des deux choses proposées.
Au surplus, le père Fortunat de Brescia, auteur généralement estimé des savants modernes, et particulièrement de Muratori, fait, dans l’ouvrage qu’il a récemment publié sous ce titre : Cornelii Jansenii systema confutatum, la
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EXPOSITION ET RÉFUTATION
réflexion suivante : Si le système de Jansenius était vrai, la loi de Dieu serait inutile ou injuste : en effet, d’après ce système , quand la délectation céleste a le dessus, la volonté, même sans y être obligée par la loi , est nécessitée a suivre déterminément l’impulsion de la délectation, et alors la loi est inutile ; quand c'est, au contraire, la délectation terrestre qui l’emporte, la loi devient injuste, puisque, dans ce cas, Dieu imposerait a l’homme un précepte dont l’observation lui est physiquement impossible, sa volonté devant alors nécessairement céder a la tentation.
Il s’ensuivrait en outre que toutes les menaces et tous les avertissements de l’Ecriture seraient sans objet; et il n’y aurait plus aucune de nos actions qui fût digne de récompense ou de châtiment, vu que l’homme ferait tout par nécessité. Ainsi , quand on nous exhorterait à nous bien conduire , nous pourrions répondre comme Eusèbe aux fatalistes : Non sunt jiotestates hœ meœ, o Doctor! Cela ne dépend pas de moi ; faoiam enim , si fata volunt : Je le ferai, si la délectation charnelle ne l’emporte pas; aderit necessario quod fatatum est Je dois suivre nécessairement la délectation qui prévaut.
Le même auteur dit encore que , si Ton admettait un pareil système, il faudrait admettre aussi le manichéisme, qui établissait deux principes , celui du bien et celui du mal, et voulait que, toutes nos actions provenant de l’un ou de l’autre de ces deux principes opposés, l’homme est dans la nécessité de s’abandonner à celui qui domine. Inutile de nous répondre que, dans le système de la délectation victorieuse , cette nécessité ne dérive pas du bon ou du mauvais principe, comme l’entendaient les manichéens, mais quelle est la suite du péché d’Adam ;
(I ' Prcep. ev. l. 6. c. 6.
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car, il n’est point ici question du principe qui meut et détermine la volonté, il s’agit de savoir si, après le péché d’Adam, la volonté est restée exempte de nécessité dans son opération; or , c’est ce que nient les jansénistes; iis prétendent que la volonté mérite et démérite quoique nécessitée a vouloir ce à quoi elle est déterminée par la délectation supérieure. Mais, comme le remarque bien le père De Brescia , les écrits d’Arnauld , d’Irénée , de Vendroc , et d’autres jansénistes , n’ont été condamnés que parce qu’on y établissait le principe jansénien des deux délectations invincibles selon la supériorité des degrés. Nous savons aussi que c’est pour la même cause que la théologie de Juénin a été défendue ; quoiqu’il n’ait point adopté formellement le système de Jansenius, il a eu néanmoins l’imprudence de s’exprimer sur ce point d’une manière obscure, en fondant l’efficacité de la grâce sur la délectation victorieuse : Natura physica gratiœ efficacis non in alio posita est qaarn in vie triai delectatione qua mens circa bonum afficitur.^ 11 est vrai qu’il ne parle point d’une délectation relativement victorieuse : Relative victrici ; mais il appuie sa proposition sur la sentence de Saint Augustin , que nous avons citée plusieurs fois : Quod amplius nos delectat, secundum id operemur necesse est. Voilà pourquoi son ouvrage a été si longtemps interdit ; il n’est permis d’en faire usage que depuis qu’on y a joint un abrégé intitulé : La vraie doctrine de l’église, d’après la Théologie du savant Tournely, qui a réfuté le système de Jansenius d’une manière complète et excellente.
Le père De Brescia termine en disant qu’il est impossi-^ ble de soutenir ce système sans blesser la foi , puisque, le principe qui en est la base une fois admis, il faut néces-
(i ) Instit. p. 6. d. i. q, 4, c, 7.
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sairement admettre des propositions condamnées : Manifesturn relinquitur et Jansenianum systema illis [Luthero et Calvino) plane favere , indeque a vivo catholico sine crimine violatœ fidei propugnari nullatenus jiosse ; non enim tuta flde, salcaque religione, defendi potest systema, cujus fundamentalibus admissis principiis , damnata dogmata nccessum ^st approbare. Tournely dit la même chose : Cum Ecclesia quinque propositiones dirnnaverit in sensu Jansenii , necesse est illas damnatas fuisse in ij)So Jansenii sysfemate , delcctalionis scilicet superioris ac relative victrxis , quæ toiius systematis fundamentum est. *
On objecte qu’autre chose est le système de Jansenius , fondé sur la délectation relativement victorieuse indélibé* RÉE, c’est-à-dire, qui vient en nous sans aucun consentement de la volonté, et autre chose le système de la délectation , aussi relativement victorieuse par la supériorité des degrés, mais délibérée : celle-ci ne l’emporte point seule et par ses propres forces ; mais, disent les partisans de ce dernier système, elle ne prend le dessus qu’à l’aide des forces que lui prête la volonté en y consentant. Ils pensent qu’ainsi la délectation prépondérante , quoique certainement et infailliblement victorieuse, ne l’est cependant point nécessairement , comme le voulait Jansenius.
Mais Tournely répond avec raison que cette grâce ou cette délectation , qui est infailliblement efficace et qui détermine invinciblement la volonté par la prépondérance de ses forces , ne peut n’être point nécessitante, attendu quelle ne laisse à la volonté aucun pouvoir réel de résister, en la supposant inférieure en forces : Ea gratia est necessitans quæ supponit voluntatem destitutam vera
(I) De Gr. Chr. q. 5. inprop. 5. Jans.
DU SYSTÈME DE JANSENIUS
potentia resistendi ; atqui talis est gratia infallibiliter efjicax ex virium graduali superioritate. Nam hujusmodi gratia supponit vohmtatem non habere ad resistendurn nisi vires inferiores. Répugnât autem ut vires superiores, quœ agunt ut superiores, vincantur ah inferioribus ; alias necesse essetut inferiores operarentur ultra suœ activitatis gradus. On répliquerait en vain que les forces de la grâce relativement victorieuse, quoique supérieures â celles de la concupiscence prises séparément , ne l’emportent pas sur les forces de la concupiscence jointes â celles de la volonté ; car, continue le même théologien, on ne pourrait reconnaître de pareilles forces 'a la volonté qu’a l’égard du mal que l’homme peut faire, au moins en surmontant un vice par un autre vice , ou à peine à l’égard d’un bien de l’ordre naturel , mais non quand il s’agit d’un bien surnaturel , comme de vaincre une forte tentation , ce qui est impossible sans le secours de Dieu. Aussi les Pères de Diospolis ont-ils exigé des pélagiens que chacun d’eux confessât, entre autres articles,, cette nécessité de la grâce : Ut fateatur, quando contra tentationes concupiscentiasque illicitas dimicamus, non ex propria voluntate, sed ex adjutorio Dei provenire victoriam. ^ La raison en est, comme l’enseigne Saint Thomas, qu’aucun principe actif ne peut produire un effet qui excède son activité; ainsi un principe ou une cause naturelle ne peut produire un effet surnaturel : Nullus actus excedit proportionem principii activi. Et ideo videmus in rebus naturalibus quod îiulla res potest perficere effectum per suam opérationem qui excedat virtutem activam , sed solum potest producere per operationem suam effectum suœ virtuti proportionatum.^ Il s’ensuit que les forces naturelles de la
(1) Calh. conf. (2) i. q. i09. a. o.
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volonté humaine, quoiqu’unies aux forces de la grâce, celles-ci étant inférieures aux forces de la concupiscence, ne peuvent contribuer â produire un effet surnaturel, tel que de vaincre une violente concupiscence qui l’emporte sur la grâce. Aussi les jansénistes disent-ils : Qu’on nous accorde que la délectation est certainement victorieuse par la raison que ses forces sont supérieures, et cela nous suffit. — C’est ce que fait entendre Tun d’eux , l’abbé de Bourzeis : Nobis enim suffîcit cjuod hœc sola 7wbis veritas concedatur J nimirum quoties gratiœ Dei co7isentimus, id oriri semj)er ex co quod recius amor, quem Deus ïiobis inspirât, viribus superior est perverso amori , et, quia viribus superior est , idcnco eiun certissime superare. ^ Et c’est pourquoi Tournely, parlant des deux systèmes, celui de la délectation absolument victorieuse et celui de la délectation relativement victorieuse, dit qu’il reconnaît pour orthodoxes les partisans du premier , mais qu’il ne voit, dans ceux qui défendent le second, que des fauteurs du jansénisme : Novimus quidem orthodoxes theologos qui vim gratiœ efficacem colligunt ex ipsius delectationc absolute ac simpliciter victrice; quique in- gratia sufficiente pares vires agnoscunt ad oppositam actualcm cupiditatem superandam. Veruin qui gratiam velint esse victriceni relative, seu ex superioritate graduum, quique non aliam suffîcientem admittunt gratiam quam viribus inferiorem oppositœ superiori concujnsceiitiœ, non alios quam Janseniani systematis defensores novimus."^
Ainsi , pour conclure , nous n’avons pas iti le dessein de réprouver le sentiment qui veut que la volonté, lors même quelle suit la délectation supérieure , opère néanmoins toujours librement, c’est-a-dire, sans nécessité et
(I) Collât. 4. c. 30. (2) De Gr. Chr. q. 9. a. Si. ohj. 0.
DU SYSTÈME DE JANSENIUS
avec le pouvoir, non un pouvoir de nom ou hypothétique, mais réel , de faire le contraire : nous nous bornons a rejeter l’opinion de ceux qui prétendent que, quand une des deux délectations , la céleste ou la terrestre , est victorieuse , parce qu’elle surpasse l’autre en degré, il ne reste plus à l’homme aucun pouvoir de résister et de vaincre , par la raison qu’une force plus grande l’emporte infailliblement sur une plus petite.
Cependant, je ne puis passer sous silence un doute que j’éprouve au sujet de ce système de la délectation relativement victorieuse. Ses défenseurs , au nombre desquels se trouve le père Berti, ^ disent que l’efficacité de la grâce, telle qu’ils l’établissent, ne diffère point, en substance, de l’efficacité telle que l’enseignent les thomistes, quoique fondée sur des principes différents ; puisque les thomistes font consister l’efficacité de la grâce dans la prédétermination physique , et eux dans la délectation prépondérante. Ce que fait, disent-ils, la prédétermination dans l’acte second en portant le libre arbitre a consentir, la délectation le fait de même. Du reste , on enseigne d’un côté comme de l’autre que , dans l’acte premier, l’homme conserve le pouvoir d’agir en sens opposé; de sorte que la volonté opère toujours librement et sans nécessité.
Mais je trouve que , si les principes de ces deux systèmes sont différents , ainsi que leurs raisons , les conséquences qui en découlent différent également.
La raison de l’efficacité de la grâce , suivant les thomistes, c’est que le pouvoir de la volonté créée est passif, elle peut recevoir la motion de la grâce ; il s’ensuit que, pour opérer , il est nécessaire que Dieu la meuve , comme premier agent et première cause libre qui appli-
(j) Aug. syst» vind. d. 5. c. S
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que et détermine , par la prédétermination , le pouvoir a l’acte. Voilà pour ce qui regarde l’acte ; mais quant au pouvoir , les thomistes pensent que l’homme a la grâce suffisante pour être complètement et prochainement disposé à faire le bien. Ainsi s’explique le père Gonet : Gratia quœ dat passe, dat totum complementum et tofarn virtutem seu sufpcientiam quœ requiritur ex parte actus primi.^ De même le cardinal Golti : Gratia su/pclens dot passe proximuin et expeditum in ratiane potentiœ.'^ Et généralement tous les autres thomistes : si quelqu’un d’entre eux semble parler autrement, c’est qu’il parle de l’acte second, et non de l’acte premier.
Voici , d’autre part , comment raisonnent les partisans de la délectation supérieure on degrés : Dans l’état de nature innocente , disent-ils , l’homme n’avait besoin , pour faire le bien , que de la grâce suffisante ; son libre arbitre étant sain et dans un équilibre parfait, il pouvait se contenter de la grâce suffisante, sans avoir une grâce efficace. Mais après la chute d'Adam , la volonté de l’homme étant demeurée lésée et portée au mal, il faut qu’une grâce efficace, par le moyen de la délectation victorieuse. la détermine à opérer le bien.
En considérant la raison sur laquelle on appuie ce dernier système , je fais cette réflexion : si la volonté de l’homme est restée tellement infirme que, pour opérer le bien dans l’état présent , elle ait besoin d’une grâce efficace, on ne peut pas dire que l’homme possède encore la grâce suffisante , même dans l’acte premier , ni que , soit dans le sens composé , soit dans le sens divisé , il se trouve complètement et prochainement en état d’observer les commandements ou de faire un acte quelconque de
: I) Man thom. tr. 7. c. 10.
^2) De Gr. q. d. 4. g
r>U SYSTÈME DE JANSENIUS.
vertu, pas même un acte médiat par lequel il puisse se disposer a recevoir le secours plus grand dont il a besoin pour accomplir la loi.
Je sais bien que les fauteurs de ce système ne refusent pas d’accorder une telle conséquence: ils avouent que, dans l’état présent, la grâce suffisante ne donne point le pouvoir complet et libre , comme le dit expressément l’un d’entre eux, le père Macedo : Gratia sufficiens non dat potentiam proxime completam et expeditam. Dans un autre endroit, parlant de la grâce d’Adam innocent et de celle d’Adam après sa chute, il dit que la première conférait ce pouvoir , et non la second’e : Prima supponebat potentiam expeditam et liberam, secunda impeditam et servam.^
Mais si la grâce inférieure a la concupiscence ne donne point le pouvoir complet et libre d’observer les commandements, elle ne peut plus être appelée réellement suffisante. Et en effet, le père Berti , qui soutient le système de la délectation relativement victorieuse, ne voit aucune difficulté â accorder encore que la grâce inférieure doit s’appeler proprement grâce inefficace, et non pas grâce suffisante. Ainsi, selon ce système, ceux qui ne reçoivent point de Dieu la grâce efficace par le moyen de la délectation relativement victorieuse, n ont même pas la grâce suffisante pour accomplir la loi.
Voici comment le père Berti s’exprime dans un écrit publié pour la défense de son opinion. 11 expose d’abord les trois objections que lui' font ses adversaires pour prouver que son système n’est autre au fond que celui des cinq propositions condamnées : la première, c’est qu’on y fait consister l’efficacité de la grâce dans une délectation rela-
(1) Cort. D. Aug. tr. 2. q- S. a. 2.
192 EXPOSITION ET RÉFUTATION
tivement victorieuse ; la seconde, c est que, sans cette délectation supérieure en degrés, le pouvoir prochainement libre d’agir n’existe point, meme dans l’acte premier ; la troisième, c’est que la grâce qui n’est point efficace, n’est pas non plus vraiment suffisante, et qu’il faut renoncer a l’appeler ainsi : Tria sunt quœ Jansenianuin redolent dogma, et quinque damnatarum propositioiium sunt fons et origo, a quibus nom janseniani , quos infer eniinent duo haud dubie spurii augustinenses (C’est-à-dire , le père Bellelli et le père Berti, contre lesquels l’Archevêque de Vienne écrit.), minime abhorrent. Horum primum est, quod non tantum in delectalionê victr ici reponunt gratiam efficientem, sed in delectatione victrici relativa. Alterum , quod negant in delectatione inferioris gradus potentiam proxime expeditam, ad hanc requirentes ex parte potentiœ et actus primi robustiorem delectationem ; ideoque gratia inefjicax, sive adjutorium sinequo ob ipsis deprœdicatum, non est vera gratia sufjiciens , neque molinistico sejisu neque thomisfico. cum gratia sufjiciens communi sensu catholicorum conférât ipsam potentiam proxime expeditam. Tertium quod hinc consequitur, veram gratiam suffîcientem e medio toUunt, a cujus etiam nomine fraudulenter abhorrent, illam potius inefficacem quam sufficientem appellantes. Le père Berti répond avec assurance qu’il n’y a dans tout cela aucune erreur, ni aucun principe des propositions condamnées ; il attribue de tels reproches aux préjugés et à l’ignorance d’hommes bornés, qui ne savent point distinguer ce qui est catholique de ce qui est erroné et condamné, et qui crient à l’hérésie contre la doctrine de Saint Augustin , qu’il soutient être la même que la sienne : Ego vero firmissime et absque ulla hœsiiatione pronuntio, tria doctrinœ capita nuperrime commemorata nequaquam erronea esse nec damnatarum propositionum
DU SYSTÈME DE JANSENIUS
principia; sed aliquos Jansenii quidem refutandi zelo permotos y sed propriœ sententiœ prœjudicio abreptoSy quid catholicum sit, quid erroneum ac damnatum minime distinxissCy atque ex horum lucubrationibus ansam arripuisse sciolum anonymum (C’est-à-dire, l’Archevêque de Vienne.), et si qui olii sunt curtœ eruditionis et pinguis minervœ homineSy inconcussa Augustini dogmatUy quœ y velint nolint, sunt eadem ac nostrUy tanquam portenta hœresum calumniandiA
Je confesse que je suis aussi un de ces hommes de peu de savoir et de peu d’intelligence; je ne puis comprendre comment les propositions du père Berti s’accordent entre elles, parce qu’il me semble évident que leurs conséquences se repoussent mutuellement. S’il disait que, pour observer les commandements de Dieu, il faut la grâce efficace, mais que la grâce suffisante , qui se donne à tous , confère le pouvoir prochain de prier, et que par la prière on obtient le secours plus grand dont on a besoin pour remplir actuellement les préceptes divins, nous serions d’accord; car c’est précisément ce que nous soutenons, c’est la doctrine que nous allons exposer et prouver dans le Chapitre suivant. Mais le père Berti pense autrement.
Il est vrai qu’en parlant de la prière, il affirme que tout fidèle , en vertu de la grâce suffisante, pourvu qu’il n’y mette point obstacle, peut prier, et, en priant, obtenir le secours immédiatement suffisant pour observer actuellement les divins préceptes; ce sont ses propres paroles : Cuilibet fideliy nisi libéré ponat obicem, adest gratia orationis qua impetrare potest auxilium immédiate sufjficiens ad implenda mandatai Ailleurs, il ajoute que cette grâce
(1) Aug. syst. vind. d. 4, c.
(2) De Theol, Disc, L 48. c. 8. p. 4.
EXPOSITION ET RÉFUTATION
suffisante, commune a tous les fidèles, bien qu elle ne soit que médiatement suffisante pour l’observation de la loi, est néanmoins prochainement suffisante pour la prière, par laquelle on obtient ensuite la grâce efficace : Ineo qui habet volunfatem jmrvam (C’est la volonté qui est donnée à tous par la grâce suffisante.), est potentia proxime sufficiens ad orandum et sufficiens remofe ad observantiam prœceptorurn, quœ poterit proxime implere, dum per orationemobtinuerit robustam voîuntatem .^ Il entend par volonté forte : Robusta, celle qui est produite par la grâce efficace. Il dit donc, et il dit sagement, que la grâce suffisante ne donne pas a tous le pouvoir prochain d’observer actuellement les préceptes , parce que, comme il le remarque fort bien dans l’endroit cité un peu plus haut, le pouvoir prochain d’observer les préceptes est celui qui n a pas besoin d’un autre moyen pour passer à l’acte ; et on lit au commencement du paragraphe que nous venons d’indiquer, que le pouvoir complet et libre ne peut s’obtenir que par la grâce efficace : Gratia effcax sala dat potentiam completam et expeditam. C’est pourquoi il ajoute que la grâce suffisante ne peut se dire prochainement suffisante pour opérer actuellement, quand on a besoin d’un autre secours pour en venir a l’acte : Requiritur ut alio medio non egeat ut exeat in actum. Ainsi, d’après le raisonnement du père Berti , la grâce suffisante ne procure point â tous les fidèles le pouvoir prochain d’observer les commandements, mais bien le pouvoir prochainement suffisant pour prier. Donc chaque fidèle, avec la grâce suffisante seule, peut prier actuellement, sans avoir besoin d’un autre secours, c’est-a-dire, de la grâce efficace.
Mais je ne sais comment cela s’accorde avec ce que dit
(!) Aug sgst. vind. d. 4. c. i. §
Db S1STÈ5IE DE JANSE.MÜS.
le même auteur dans un autre endroit ; Nullus absque gratia per se efficaci habet potentiam orandi conjunctam cum actu^ Il résulte de cette nouvelle proposition, que la grâce suffisante ne procure point en réalité, mais seulement de nom, le pouvoir prochainement suffisant pour prier; elle ne donne qu’un pouvoir médiatement suffisant, puisque la grâce efficace est encore nécessaire pour que le pouvoir de prier passe à l’acte. Ou donc, pour prier actuellement, il faut avoir la grâce efficace, et alors on ne peut point dire que la grâce suffisante donne le pouvoir prochainement suffisant; ou la grâce suffisante donne le pouvoir prochainement suffisant pour prier actuellement, et alors on n’a pas besoin de la grâce efficace de la délectation prépondérante, comme il le prétend.
Mais, répond le père Berti, c’est Saint Augustin luimême qui requiert la délectation victorieuse pour prier actuellement : Augustinus docet necessariam esse ad orandum certain scientiametvictricem delectationem. J’ai voulu voir le texte du Saint Docteur, et il est ainsi conçu : Intell iga mus, si possumus, Dominum Deum bonum ideo etiam sanctis suis alicujus operis justi aliquando non tribuere vel certain scientiam vel victricem delectationem, ut cognoscant non a seipsis, sed ab illo sibi esse lucem qua illumliientur tenebrœ eorum, et suavitatem qua det fructum suum terra eorum. ^ Saint Augustin ne dit point que la délectation victorieuse est nécessaire pour prier; il dit seulement que Dieu s’abstient quelquefois de donner, même aux justes, soit la connaissance certaine, soit la délectation victorieuse de quelque bonne œuvre, afin qu’ils connaissent qu’ils n’ont point par eux-mémes, mais qu’ils reçoivent de lui et la lumière qui les éclaire et la douce
(1) De Theol Disc, l 18. c 8. p. 3. (2) De Ptcc. mer. l. 2. c 19.
EXPOSITION ET HÉFLTATION
chaleur qui les fait fructifier. — Ainsi, d’abord, le Saint ne parle nullement ici de la grâce suffisante, avec laquelle riiomme peut opérer, mais n’opère pas toujours, et il ne dit point que l’homme, avec la grâce suffisante et sans la grâce efficace , ne peut prier actuellement ; mais il parle seulement de la grâce efficace, qui, au moyen de al délectation victorieuse, nous fait infailliblement opérer le bien. En second lieu , il ne parle point de la prière , mais des bonnes œuvres, ce qui s’entend proprement de la pratique des préceptes et des conseils ; car la prière , quoique ce soit une bonne œuvre , n’est pas de sa nature une œuvre , mais elle est le moyen par lequel on obtient le secours nécessaire pour accomplir les bonnes œuvres.
Nous tenons aussi, comme nous l’avons dit, que la grâce efficace est nécessaire pour observer les commandements ; mais nous disons que, pour prier actuellement, et, par la prière, obtenir la grâce efficace, c’est assez d’avoir la grâce suffisante que Dieu accorde à tous les fidèles. Il se fait ainsi que les divins préceptes ne sont impossibles a personne, puisque tout homme, avec la seule grâce suffisante, peut exécuter les choses faciles , comme de prier , et, par le moyen de la prière, se procurer le secours de la grâce efficace gratuite dont il a besoin pour pratiquer actuellement les choses difficiles, c’est-à-dire, les commandements. Tel est le sentiment du cardinal Noris, dont je citerai les paroles dans le Chapitre suivant, et c’est aussi ce qu’enseigne Saint Augustin : Eo ipso qiio firmissime creditur Deum justum et bonum impossibilia non prœci^ pere, hinc admonemar, et in facilibus quid agamus, et in difjîcilibus quid petamus Autrement, si la grâce suffisante ne nous mettait point en état de prier actuellement , et
(1) De Sat. et Gr, c. 69.
DU SYSTÈME DE JÂNSENIUS
qu’on eût toujours besoin pour cela de la grâce efficace ; si, d’un autre côté, cette grâce était quelquefois refusée, comme elle l’est en effet a plusieurs, je ne sais comment on pourrait dire que la pratique des commandements est possible â ces malheureux, ni comment Dieu pourrait, en leur refusant même la grâce efficace de prier actuellement, exiger avec justice qu’ils observassent sa loi, et les condamner â l’enfer pour ne l’avoir point observée. C’est précisément cette raison qui portait Jansenius a enseigner qu’il y a des commandements dont l’observation est impossible même aux justes ; il croyait que nous n’avons pas tous la grâce nécessaire pour pouvoir les observer. Mais il n’en est point ainsi : Dieu donne â tous les hommes (Nous faisons ici abstraction des infidèles et des pécheurs obstinés.*) la grâce prochaine de prier actuellement, comme nous le prouverons dans le Chapitre suivant. Aucun pécheur ne peut donc alléguer pour excuse son impuissance d’observer les commandements# car, s’il n’a pas eu la grâce efficace dont il avait besoin pour les mettre immédiatement en pratique, il a eu du moins la grâce prochaine suffisante pour prier actuellement, moyen par lequel il aurait obtenu de Dieu, selon la promesse qu’il a faite d’exaucer quiconque le prie, la grâce efficace, avec laquelle il aurait certainement rempli son devoir. C’est proprement ce que le Concile de Trente a déclaré contre Luther, qui affirmait qu’il est impossible, même aux fidèles, d’accomplir la loi de Dieu : Deus impossibilia nonjubet, sedjubendo monet, et facere quod possis. etpetere quod non possis ; et adjuvat ut possis.^
(1) Sess. 6. cap. H,
{*) Voir le Ch. 2. § 2.
G. MOYEN