U RETRAITE
DE L’ORAISON MENTALE
l’oraison est moralement nécessaire au salut.
Elle éclaire l’esprit.
D’abord , sans l’oraison , l’âme est privée de lumière. Celui qui tient les yeux fermés, dit Saint Augustin, ne peut voir le chemin qui conduit à la patrie. Les vérités ('ternelles sont des choses toutes spirituelles , qu’on n’aperçoit point des yeux du corps , mais seulement des yeux
*) Nous avons formé ce traité de différents extraits ; la plus grande partie est tirée de la Véritable Epouse de Jésus-Christ, ch. 1 5, et le reste de plusieurs autres ouvrages qui sont indiqués. L’ensemble offre un exposé complet de la doctrine de Saint Alphonse sur l’Oraison mentale , et comble une lacune très-importante que nous ne pouvions laisser dans cette partie du plan méthodique que nous suivons, car rOraison mentale est sans contredit un des plus grands Moyens de salut et de perfection. Nous y joignons la Retraite spirituelle , qui n’est qu’un exercice extraordinaire d’oraison.
Li: Traducteur.
G. MOYEN
DE l’okaison mentale.
de l’esprit, c’est-a-dire, par la pensée et la réflexion. Les personnes qui ne pratiquent pas l’oraison mentale , ne voient donc pas ces vérités ; c’est pourquoi ellès n’ont aucune idée de l’importance du salut ni des moyens qu’il faut prendre pour y parvenir. Ainsi , la perte de tant d’âmes provient de ce qu’on néglige de penser à la grande affaire de l’éternité et a ce qu’on doit faire pour se sauver ; Desolatione desolata est omnis terra, quia nullus est qui recogitet corde.^ Le Seigneur nous assure au contraire que, celui qui a les yeux fixés sur les vérités de la foi , c’est-à-dire, la mort, le jugement, et l’éternité heureuse ou malheureuse qui nous attend , ne tombera jamais dans le péché : Memorare novissima tua, et in œternum non peccabis."^ Approchez-vous de Dieu, nous dit David , et vous serez éclairés : Accedite ad eum, et illuminamini.^ Et le divin Sauveur nous avertit d’avoir sans cesse en main des lampes ardentes : Sint lumbi vestri j^rœcincti , et lucernœ ardentes in manibus vestrisA Ces lampes , dit Saint Bonaventure, sont les pieuses méditations : Oratio est lucerna; car, dans l’oraison, le Seigneur nous parle et nous éclaire, afin d’assurer nos pas dans la voie du salut : Lucerna pedibus meis verbum tuumA
Saint Bonaventure dit encore que l’oraison mentale est comme un miroir qui nous montre toutes les taches que nous avons dans l’ame. Et Sainte Thérèse écrivait à l’évêque d’Osma : ((Quoiqu’il nous semble qu’il ne se trouve en nous aucune imperfection, nous, en découvrons un grand nombre dès que Dieu nous ouvre les yeux de l’âme, comme il a coutume de le faire dans l’oraison.® » Selon Saint Bernard , quand on ne pratique pas l’oraison , on
(I) Ver. i2. if. f2) Eccli. 7. 40. (3) Ps. SS. 6.
(4j Luc. 12. S5. (5) Ps. 118. 105. (6) Lettre 8.
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n’aperçoit guère ses propres défauts, et par conséquent on n en a point d’horreur ; Seij^sum non exhorret , quia nec sentit On ignore également les dangers que l’on court par rapport au salut, et ainsi on ne songe pas à s’en préserver. Mais lorsqu’on s’applique a l’oraison on découvre bientôt ses défauts , ainsi que les dangers auxquels on est exposé ; et en les voyant, on pense aux remèdes. C’est en méditant l'éternité que David s’excitait a pratiquer la vertu et à se corriger \ Cogitavi dies antiquos, et annos œternos in mente habui...; et exercitabar ^ et scopebam spiritiim meum.'^ Voici comment l’Epoux divin s’exprime dans les Cantiques : Flores apparuerunt in terra nostra, tempus putationis advenit; vox turturis audita est in terra nostra : 3 Les fleurs paraissent sur notre terre, le temps de tailler est venu ; la voix de la tourterelle s’est fait entendre. — Lorsque l’âme , semblable à la tourterelle solitaire , se retire et se recueille dans l’oraison pour s’entretenir avec Dieu , alors apparaissent les fleurs , c’est-adire, les bons désirs, et c'est le temps d’émonder, ou de réformer les défauts qu’on a et que l’oraison fait connaître. Il en est ainsi, dit Saint Bernard : Puta tempus putationis adesse J si meditatio prœivit parce que la méditation produit en nous ces effets : elle règle nos afîectiorîs, dirige nos actions, et corrige nos défauts : Considérât io régit affectas , dirigit actus , corrigit excessus/^
2° Elle dispose le cœur à la pratique des vertus.
En outre, sans l’oraison, on n’a pas la force nécessaire pour résister aux attaques des ennemis du salut et pour pratiquer les vertus chrétiennes.
[i : De Consid. l. i. c. 3!. (2 Ps. 16. 6. (3) Cant. 1^.
De Cons l. c. 6. (5; Ibid. l. 1. c. 7.
DK LOKAISON MINTALK.
L’oraison agit sur noire cœur comme le feu sur le fer : lorsque le fer est froid , il est dur et difficile a travailler, mais soumis a l’action du feu , il s’amollit et se plie aisément au gré du forgeron; c’est pourquoi on le fait chauffer avant de le battre, dit le vénérable Barthélemi des Martyrs : Faber ignitum ferrum ictibiis mollire satagit. Or, pour observer les préceptes et les conseils du Seigneur, il faut avoir un cœur tendre, c'est-à-dire, docile, facile à recevoir l’impression des inspirations célestes et prompt à les suivre ; et c’est ce que Salomon demandait à Dieu ; Dabis ergo servo tiio cor docile.^ Présentement, par suite du péché , notre cœur est naturellement dur et indocile ; tout enclin aux plaisirs des sens, il résiste aux lois de l’esprit , ainsi que s’en plaignait l’Apôtre : Video autem aliam legem in membris rneis , repugnanfem legi mentis 7neœ.^ Mais l’homme devient tendre et docile sous l’influence de la grâce qu’il reçoit dans l’oraison : là, en considérant la bonté divine , le grand amour que Dieu lui a porté , et les immenses bienfaits qu’il en a reçus , il s’enflamme , s’attendrit , et se rend ainsi plus disposé à obéir à la voix du Seigneur. Sans l’oraison, au contraire, le cœur reste dur, obstiné, désobéissant, et l’on finit par se perdre : Cor durum habebit male in novissimo ; et qui amat periculum, in illo peribit.^ C’est pour éviter ce malheur que Saint Bernard recommandait au pape Eugène III de ne jamais abandonner l’oraison à cause des afTaires extérieures : Timeo tibi , Engeni, ne multitudo negotiorum J intermissa oratione et consideratione , te ad cor durum perducat ; quod seipsum non exhorret , quia nec sentit.'^
(1) III. Reg. O. 9. (2 Rom. 7.
'3j Eccli. .T. 27. k) De Cons. l t. c. 2.
DE LOKAISON MENTALE.
11 en est qui regardent comme oiseux et perdu le temps considérable que les âmes ferventes consacrent a l’oraison, tandis que ce temps pourrait être employé , selon eux , a des œuvres utiles. — Mais ils ne savent pas que, dans l’oraison, Tâme acquiert des forces pour vaincre ses ennemis et pratiquer la vertu, ainsi que l’écrivait Saint Bernard : Ex hoc oîio vires proveïiiunt. C’est pourquoi le Seigneur défend de troubler le sommeil de son Epouse bien-aimée, jusqu’à ce qu’elle-même le veuille : Nesusciteiis neque evigilare faciatis Dilectam, donec ipsa velit.^ Il dit : Jusqu’à ce qu’elle-même le veuille; — parce que ce sommeil ou ce repos que goûte l’ame dans l’oraison, est tout à fait volontaire; mais il n’en est pas moins nécessaire à la vie spirituelle. Celui qui ne dort pas, manque de force pour travailler et pour marcher, il faut qu’il tombe en route ; de m.ême , une âme qui ne prend point de repos et qui néglige de réparer ses forces dans l’oraison , devient incapable de faire le bien et de résister aux tentations : elle va de chute en chute. On lit dans la Vie de la vénérable sœur Marie du Crucifix, qu’étant en oraison, elle entendit un démon se vanter d’avoir fait manquer la méditation commune à une religieuse , et d’être sur le point de l’entraîner, par d’autres tentations, dans une faute grave. La servante de Dieu courut aussitôt au secours de cette pauvre fille , et , avec l’aide du Seigneur , elle parvint à la délivrer de ce danger. Apprenons de là à quoi l’on s’expose, quand on néglige l’oraison ! Selon Sainte Thérèse,^ celui qui néglige l’oraison mœntale, n’a pas besoin dêtre porté en enfer par les démons , il s’y Jette de lui-même. Et l’abbé Dioclès disait : «Celui qui abandonne l’oraison, devient en peu de temps ou une brute ou un démon. ^ »
I) Cant. a. O, 2] Vie, cb. 19. .3 Pall. Hist. îaus. c, 98,
DE LOUAISON MENTALE.
3» Elle fait prier comme on le doit-
Si nous ne prions point, Dieu ne nous accorde pas son secours ; et sans le secours de Dieu , nous ne pouvons observer ses commandements.* De cette nécessité absolue où nous sommes de prier , naît la nécessité morale de l’oraison. En effet, quand on ne médite pas et qu’on est constamment distrait au milieu des affaires du monde , on ne connaît guère ses besoins spirituels, ni les dangers que l’on court pour le salut , ni les moyens que l’on doit employer pour vaincre lés tentations , ni même cette nécessité de prier, dans laquelle se trouvent tous les hommes : dans cet état d’aveuglement , on abandonne l’exercice de la prière, et, en ne priant pas, on se perd inévitablement. Un grand évêque, monseigneur Palafox, dans ses remarques sur les Lettres de Sainte Thérèse, s’exprime ainsi : (( Comment pouvons-nous conserver la charité, si Dieu ne nous donne la persévérance ? Comment le Seigneur nous accordera-t-il la persévérance , si nous ne la lui demandons pas? Comment la lui demanderons-nous sans l’oraison ? Sans l’oraison , on n’a aucune communication avec Dieu pour se maintenir dans la vertu. ^ i Suivant le même sentiment , le cardinal Bellarmin disait que , lorsqu’on ne médite point, il est moralement impossible de vivre sans péché.
Pour moi, répondra quelqu’un. Je ne pratique pas l’oraison mentale, mais je dis beaucoup de prières vocales. — On doit savoir , comme le remarque Saint Augustin, que , pour obtenir les grâces dont on a besoin , il ne suffit pas de prier de bouche, il faut encore le faire de cœur. Ce
(1) Lettre 8.
{*} Voyez, sur la Nécessité de la prière, page 13.
DE LOKAISOiN MENTALE.
Saint Docteur, au sujet des paroles de David : Voce mea ad Dominum clamavi : ’ J’ai élevé ma voix pour crier vers le Seigneur; — fait observer que beaucoup de personnes crient, non pas avec leur voix, la voix intérieure de l’âme, mais seulement avec la voix du corps : Criez dans votre pensée, dans votre cœur, ajoute-t-il, car c’est la que Dieu écoute : Multi clamant , non voce sua, secl corporis. Cogitatio tua clamor est ad Dominum.'^ Clama intus, îdn audit Deus.^ Gela est conforme au langage de l’Apôtre : Orantes omni tempore in spiritu/^ Les prières vocales sont dites le plus souvent avec distraction, par la voix du corps et non par celle du cœur, spécialement quand elles sont nombreuses, et surtout quand elles sont récitées par des personnes qui ne pratiquent pas l’oraison mentale; aussi Dieu les écoute peu et les exauce rarement. On en voit qui récitent le rosaire, l’office de la Sainte Vierge, se livrent encore a d’autres pratiques extérieures de piété, et qui continuent néanmoins de vivre dans le péché ; mais lorsqu’on s’applique constamment a l’oraison mentale , il est impossible que l’on continue de vivre dans le péché : ou l’on quittera l’oraison , ou l’on quittera le péché. Un grand serviteur de Dieu disait : « L’oraison mentale et le péché ne peuvent demeurer ensemble. » L’expérience prouve en effet que , ceux qui se livrent à l’oraison , tombent difficilement dans la disgrâce de Dieu ; et si malheureusement il leur arrive de succomber, pourvu qu’ils n’abandonnent pas l’oraison , ils rentrent bientôt en eux -mêmes et reviennent à Dieu. « Quelque relâchée que soit une âme, dit Sainte Thérèse, si elle persévère dans l’oraison, le Seigneur finira par la conduire au port du salut. ^ )>
•()) Ps. 74/. (2) Enarr. inPs. i4l. ,'3) In Ps. 30. en. 4.
(4) Eph. 6. 48. (o) Vie, ch. 8.
I>t LORAISO.N MENTALE.