‹ Œuvres completes de S. Alphonse de LiguoriChapitre 93 sur 132 · MOVENS DE CONSEKVT.R LA VOCATION RELIGIEUSE DANS LE MONDE · texte numérisé non relu

MOVENS DE CONSEKVT.R LA VOCATION RELIGIEUSE DANS LE MONDE

Celui qui veut obéir fidèlement a la voix de Dieu et ne pas manquer sa vocation, doit donc, non-seulement se déterminer a la suivre^ mais encore la suivre en effet, sans délai, et le plus promptement possible, sous peine d'étre exposé au danger évident de la perdre; et s’il est absolument obligé d’attendre, il doit mettre tous ses soins

(1 ) Entret. i 7.

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à la conserver, comme le trésor le plus précieux qu’il puisse posséder.

11 y a trois moyens pour garder la vocation, savoir : la Discrétion, rOraison, et le Recueillement.

i . La Discrétion.

Généralement parlant, on doit tenir sa vocation secrète et n’en faire part a personne, si ce n’est à son père spirituel. Car, ordinairement, les hommes du monde ne se font pas scrupule de dire aux jeunes gens appelés a l’état religieux, qu’on peut servir Dieu dans tous les états, même au milieu du siècle; et ce qu’il y a d’étonnant, c’est que de pareils propos sortent quelquefois de la bouche de prêtres, et même de religieux” mais de ceux qui sont entrés en religion sans vocation, ou qui ignorent ce que ce mot signifie. Oui, sans doute, on peut servir Dieu en tout lieu, lorsqu’on n’est point appelé a la vie religieuse; mais non, lorsqu’on y est appelé et qu’on veut demeurer dans le monde selon sa fantaisie ; dans ce dernier cas, ainsi que nous lavons dit, il est difficile de tenir une bonne conduite et de servir Dieu.

11 importe particulièrement que, celui qui reçoit la grâce de la vocation, n’en donne point connaissance à ses parents.

Une des opinions de Luther, comme le rapporte Bellarmin,^ était que les enfants pèchent en entrant en religion sans le consentement de leurs parents ; parce que, disait-il, les enfants sont obligés d’obéir à leurs parents en toutes choses. — Mais ce sentiment est communément repoussé par les Conciles et par les Saints Pères. Le X® Concile de Tolède déclare expressément qu’il est permis

(1 j De Mon. l. c. 56.

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aux enfants de se faire religieux sans le consentement de leurs parents, dès qu’ils ont atteint l’âge de puberté : Parentibus filios suos religioni contradere non amplius fjuani usque ad dccimnm quarinm œtafis eorum annum licentia poterit esse ; postea vero, an cum voluntate parentum, an suœ devotionis sit solitarium votum, erit filiis licitum religionis assumere cultum.^ La même chose est prescrite par le Concile de Tribur,^ et enseignée par Saint Ambroise, Saint Jérôme, Saint Augustin, Saint Bernard, Saint Thomas, et d’autres encore, ainsi que par Saint Jean Chrysostôme, qui dit en général que les parents ne peuvent s’opposer au bien spirituel de leurs enfants: Cum sjnritualia impediunt parentes, nec agnoscendi quidein sunt.^

Il en est qui prétendent que, lorsqu’on estappelé de Dieu a l’état religieux, et qu’on peut facilement et avec sûreté obtenir l’assentiment de ses parents, sans qu’on ait à craindre aucun obstacle de leur part, il serait convenable de chercher a avoir leur bénédiction. — Cette doctrine, dans la spéculation, pourrait passer, mais non dans la pratique; car, dans la pratique, d’après ce qui arrive ordinairement, l’opposition est toujours a craindre. — II est bon d’éclaircir pleinement cette difficulté, afin d’ôter à quelques-uns certains scrupules pharisaïques.

Il est certain que, dans le choix d’un état, on n’est point obligé d’obéir a ses parents. Tel est le sentiment commun des théologiens, d’accord avec Saint Thomas, qui enseigne que, lorsqu’il* est question de contracter mariage, ou de garder la virginité, ou de prendre quelque autre parti semblable, ni les serviteurs envers leurs maîtres, ni les enfants envers leurs parents, ne sont tenus à l’obéissance :

(1] Cap. 6.

(2^ Can. 24.

3 In Jo. hom. 84.

ET DE LA VOCATION

Non tenentur, nec servi dominis, nec filii parentibiis, obedire de matrirnonio contrahendo, vel virginitate servanda, vel aliquo alio hujusmodi.^ Cependant, quant a l’état conjugal, le père Pinamonti adopte avec raison l’avis de Sanchez, Koning, et d’autres théologiens, qui pensent que les jeunes gens doivent prendre conseil de leurs parents, parce que, dans cette afîaire, les parents peuvent avoir plus d’expérience, et qu’en pareille circonstance un père se rappelle facilement qu’il est père. Mais quant a la vocation religieuse, ajoute le même père Pinamonti avec non moins de raison, l’enfant n’est aucunement obligé a consulter ses parents, parce qu’ils n’ont en cela aucune expérience, et que l’intérêt les change ordinairement en ennemis. C’est aussi la remarque de Saint Thomas qui, en parlant également de la vocation religieuse, dit que nos amis selon la chair sont souvent opposés a notre progrès spirituel : Fréquenter amici carnales adversantur profectui spirituali.^ En effet, les parents aiment mieux voir leurs enfants se damner avec eux, que de leur permettre de se sauver loin d’eux ; telle est la cruauté des pères et des mères ! s’écrie Saint Bernard : O dur um pat rem ! o sœvam matremi quorum consolaiio mors filii est; qui me malunt perire cum eis quam regnare sine eis ! ^

Lorsque Dieu, dit un auteur grave cité par Saint Thomas, appelle une âme â la vie parfaite, il veut quelle oublie son père et toute sa famille, pour ne considérer et n’écouter que lui seul : Audi, fdia, et vide, et inclina aurem tuarn; et obliviscere populum iuum et domum patris tuiA Sans aucun doute, ajoute-t-il, le Seigneur nous avertit par ces paroles que, pour suivre sa vocation, on ne

(3) Epist. 111. (4) Ps. 44. 11.

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doit pas demander conseil à ses parents : Si Deus vuft animam ad se vocatam oblivisci patrem et domum patris, sufjgerit utique per hoc, qiwd vocalus ah ipso ad relijionem non debef suorum carnaliuin domesticorum consilium inierponere vocationis cxecutioni.

Saint Cyrille, expliquant la réponse de Jésus-Christ au jeune homme dont il est parlé plus haut : ^ Nemo mittens mamnn ad aratrum, et respiciens rétro, aptus est reyno Dei; dit que, le sujet qui demande du temps pour conférer avec ses parents sur l’affaire de sa vocation, est précisément celui que le Seigneur déclare indigne du ciel ; il regarde en arrière : Aspicit rétro, qui dilationem quœrii occasione cutn propinquis confertndi C’est pourquoi Saint Thomas recommande d’une manière absolue, a quiconque se sent appelé a l’état religieux, de ne point consulter ses proches sur sa vocation; parce que, dit-il, dans cette affaire, ils doivent être regardés, non comme des amis, mais comme des ennemis, suivant la parole du Sauveur : .46 hoc consilio, primo quidem, amovendi sunt carnis propinqui ; dicitur enim : aCaiisam tuam tracta cum amico tuo ;^ï)propinqui autem carnis, in hoc proposito, ainici non sunt, sed potius inimici, juxta sententiam Domini: a Inimici hominis domestici ejus.^)')^

Si donc c’est une grande faute de demander conseil a ses parents pour suivre sa vocation, ce serait une faute plus grande encore de vouloir attendre leur consentement, et, par conséquent, de leur en faire la demande, puisque, par celte démarche, on s’exposerait au péril évident de perdre sa vocation ; car, il est probable que les parents tâcheraient d’y mettre obstacle. Aussi voyons-nous que

I Pa.£;e 410. Ap. S. Thom. îoc cit.

4) Matth. iO. 36. [6) Contra retr. a rel. c. 9.

3 Prov. 0.

ET DE LA VOCATIOxN.

les Saints, dès qu’ils ont été appelés à quitter le inonde, sont partis tout à fait à l’insu de leur famille. Ainsi agirent un Saint Thomas d’Aquin, un Saint François Xavier, un Saint Philippe de Néri, un Saint Louis Bertrand. Et nous savons même que le Seigneur a témoigné par des miracles, qu’il approuve ces glorieuses fuites.

Lorsque Saint Pierre d’Alcantara se rendait au monastère où il allait se faire religieux, fuyant la maison de sa mère, sous l'autorité de laquelle il était resté après la mort de son père, il se trouva arrêté par un grand fleuve qui lui barrait le chemin : il se recommanda a Dieu et se vit tout a coup transporté sur la rive opposée.

De même Saint Stanislas Kostka s’échappa sans la permission de son père. Aussitôt son frère se mit a sa poursuite, dans une voiture lancée à toute bride ; mais comme il était près de l’atteindre, les chevaux s’arrêtèrent, et, quelque violence qu’on voulût leur faire, ils refusèrent d’avancer, jusqu’à ce que, se retournant en arrière, ils reprirent leur course au grand galop vers la ville.

Nous avons encore l’exemple de la Bienheureuse Oringa de Vaidarno en Toscane. Promise en mariage a un jeune homme, elle quitta furtivement le toit paternel, pour aller se consacrer a Dieu. Arrivée sur le bord de l’Arno, qui lui coupait la route, elle fit une courte prière et vit aussitôt le fleuve ouvrir ses eaux, qui s’élevèrent de chaque côté comme deux murs de cristal, et lui offrirent un passage à pied sec.

Ainsi, mon cher frère, si Dieu vous inspire le dessein de renoncer au monde, ayez bien soin de ne pas en donner connaissance a vos parents ; contentez-vous de la bénédiction du Seigneur, et tâchez de réaliser votre vocation le plus tôt possible et a leur insu, si vous ne voulez pas vous mettre en grand danger de la perdre ; car, pour

nu CHOIX d’un état

l’ordinaire, comme nous l’avons dit ci-dessus, les parents, surtout le père et la mère, s’opposent a l’exécution de semblables projets ; lors môme qu’ils sont doués de sentiments pieux, l’intérêt et la passion les égarent tellement que, sous divers prétextes, ils ne se font pas scrupule d’entraver par tous moyens la vocation de leurs enfants.

On lit dans la Vie du père Paul Segneri le Jeune, que sa mère, quoique ce fût une femme de beaucoup d’oraison, ne négligea rien pour mettre obstacle 'a la vocation de son fils, appelé a l’état religieux. On voit également dans la Vie de monseigneur Cavalieri, évêque de Troie, que son père, qui cependant était un homme d’une grande piété, tenta toutes les voies pour l’empêcher d’entrer dans la Congrégation des Pieux-Ouvriers', où il entra depuis, jusqu’à lui intenter un procès en forme devant le tribunal ecclésiastique. Et combien d’autres parents, bien qu’ils fussent gens de dévotion et d’oraison, se sont vus changés entièrement, en pareil cas, et sont devenus comme possédés du démon ! tant il est vrai qu’en aucune circonstance l’enfer ne semble employer d’armes plus redoutables, que lorsqu'il s’agit de barrer la route à ceux qui sont appelés de Dieu 'a l'état religieux.

Pour le même motif, gardez-vous bien de découvrir votre vocation a vos amis ; car ils ne se feraient point scrupule de chercher a vous en détourner, ou au moins, de publier votre secret, dont la connaissance parviendrait ainsi facilement a vos parents.*

(* La grâce de la vocation religieuse est, non-seulement une faveur insigne pour celui qui la reçoit, mais encore une grande bénédiction pour toute sa famille ; des parents chrétiens doivent la souhaiter à leurs enfants comme le bien le plus précieux, en remercier Dieu quand il daigne l’accorder, et s’empresser de lui faire de bon cœur l’heureux sacrifice qu'il demande : que n’ont-ils pas à espérer de Celui qui récompense si largement les moindres choses qu’on fait

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