‹ Œuvres complètes de Saint-AmantChapitre 21 sur 86 · LA GAZETTE DU PONT-NEUF · texte numérisé non relu

LA GAZETTE DU PONT-NEUF

A Monsieur de Bois-Robhrt*.

!on cher Bois-Robert, que je prise Plus que ma houppelande grise, Quand lTjyver avec ses glaçons Sans Sevra donne des frissons, le viens d'arriver tout à l'heure De la ville on Phillis demeure.

D'où j'apporte en mon souvenir Bien dequoy nous entretenir.

La soutane d'un pauvre prestre *, Un barbet qui cherche son maistre,

i. A Venise, on appeloit gazette mie femme chargée de colporter les nouvelles (Voj. Furetière). — Richelet dit : a Rentodot commença à donner la gazette en 16Î1... On lit les gazettes chez Ribou, Loison el autres regraltiers du Pont-Neuf, p

». Nous sTonsdonné une biographie de cet écrivain ; M. flippes», de la faculté de Caen.et M. Ch.Labilte, ont aussi écrit

3. Ondisoit prov . crotté in archittiacrt. V. Fùretière il M mot.

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Et cinquante courriers du roj , Ne goal pas si crottez que moy .

J'ay veu noslre fou de poëte Avec ses yeux de chouette.

Sa barbe en fueille d'artichaut, Et son nez eu pied de réebaut ; 11 est d'une humeur plus fantasque Que le son d'un tambour de basque.

Vous le voyez sur le Pont-Neof, Tout barbouillé d'un jaune d'owf , Depuis sept heures jusqu'à onze Faire la cour au roy de bronze < .

Tous ceux qui le. rencontrent là Demandent : Qu'est-ce que cela ?

Et s'arrestent à voir sa Irougne Comme à voir celle d'un yvrongne Qui, plus rond que n'est un bacque , A chaque pas darde un hocquet Et semble vous faire la moue, Traisnant son manteau dans la boue. L'un croit que c'est un loop-garou, L'autre un vieux singe du Pérou ; Cestuy-là que c'est une anstruche , Cestuy-cy que c'est une cruche; Et, dans ces jugements divers, L'un dit que monsieur de Nevers A des chameaux en son bagage' De aa taille et de son langage.

Ses pauvres vers estropiez Ont des ampoulles sous les picz A force de courir tes rues ; Chez lui les Muses, toutes nues ,

i. La statue d'Henri IV, sur le Pont-Nenf , étoil c:

C.OO^IC

du Pont-Neuf.

Se repaissant le plus souvent, Comme il fait, d'espoir et de vent.

Il voua traisne une longue latte Dedans un vieux fourreau de natte , Pendue au bout d'un marroquin , Qui vous sangle son casaquin ; Tantost il vous porte une broche , Qui fait garde devant sa poche, De peur qu'en y jettant la main On ne prist son quignon de pain.

A le voir eu cet équipage, On diroit qu'il a du courage Et qu'il est plus fier qu'un Hector ;

Tous ceux qui , domptans leur paresse S'en vont de bonne heure à la messe , Le rencontrai! s tous les matins Sous le portail des Augustin* *, Et voyaos sur son estaraine Grouiller les monceaux de vermine Luy jettent l'aumosne en passant , Qu'il ramasse en les maudissant.

L'autre soir que, pour triste augure, Il me présenta sa figure , En la frayeur qui me surprit , Je creu que c'estoit un esprit, Fis deux ou trois pas en arrière , Et me mis soudain en prière; Mais je connus , dès qull parla, Qu'il n'estoit rien moins que cela.

Toutesfois , il le peut bien estre, Et son estât fait bien pareslre

i. Au faubourg Saint-Germain, où la reii

1609) woil permis a ces religieux de bâtir tu

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■64 La Gazette

Que mes sens d'horreur occupez Ne s'estoient pas beaucoup trompez :

Car, puis que c'est un pauvre diable, Devoit-il pas estre croyable Que ce fust un esprit aussi ?

Quant à moj, je le juge ainsi.

Ses discours, pleins d'une élégance Qui fait rage en l'extravagance D'un galimathias de mots Où Mercure en a dans le dos , Nous preschent avec des miracles Que ses vers sont autant d'oracles; Aussi le sont-ils en ce point:

C'est que l'on ne les entend point.

Mais c'est trop parler d'une chose, J'ai trouvé Dieu-te gard' la- Rose* Chez la Picarde au bavolet, Qui dancoit avec son valet, Sur le chant de « Miséricorde, L'on se pend bien souvent sans corde », Une sarabande qu'amour A mise en crédit à la cour.

Ce grand benest, de haute game, Fascbé du mespris de la dame , Et souspirant à ['environ Comme un soufflet de forgeron.

S'est venu plaindre à mon oreille Qu'on ne vit jamais sa pareille ; Que la cervelle de Guerin ',

Troit se nommer le couvent de Jacob. — D'où le nom de deux rues : rue Jacob, rue îles Grands-Augustins.

i. Nom de guerre.

i. Peut-être s'agit-il ici du fameux Robert Guérin, si connu sous lenom de La Fleur, et surtout de Gros-Guillaume. « Après ■voir Été 'long-temps boulanger, dit Sauvai, il devint farceur h lTiflte) de Bourgogne , et prit le nom de La Fleur a cause de

t>o Pont-Neuf. »65

Que le chapeau de Tabarin * Et la flame d'une chandelle, Ont bien plus de constance qu'elle.

Bref , il m'en a tant discouru , Que j'en a; l'esprit tout bourru.

Item , j'ay veu cbez la contesse La beauté qui me traisne en lesse, Bien que ses appas fassent Dus Et qu'elle ait cinquante ans et plus.

Ouy-dà, je l'ay veue et baisée', Cette vieille , cette rusée, Qui semble encore, en se mourant, Crier à ce beau demeurant.

son premier métier. Ce hit toujours Un gros ivrogne ; avec, les honnêtes gens, une ame basse et rampante. Pour être de belle humeur, il falloit qu'il grenouillai ou qu'il bût chopine mac «on compère le savetier dans quelque cabaret borgne. Il n'aima jamais qu'en bas lieu, et se maria . en vieux pécheur, a. une fille assés belle et déjà âgée. — Voila ses vices. « Venons s. ses belles qualités. Il était si gros, si gras et si

i. Valet du charlatau Mondor, et bouffon. Sa fille épousa Gautier Gargniile (Hugues Gueru, dit Fleeielles), et à sa mort un gentilhomme normand. Ses œuvres ont été imprimées : c'est un recueil de facéties plus ou moins grossières , parfois assez piquantes.

i. « C'est une desplaisants coustume,dit Montaigne, et injurieuse aui dames , d'avoir a prestec leurs lèvres à quiconque a trois vallets a sa suite , pour mal plaisant qu'il soit ; et nousmesmes n'y gaignons gnères, car, comme le monde se voit party, pour trois belles il nous en fait baiser cinquante laides.»

a En France , dit H. Estïenne (Apol. four Bereiolt), le baiser entre gentilshommes et genti-femmes et ceui et celles qui en portent le nom est permis et trouvé honneste , soyt qu'il y ayl parenté, soyt qu'il n'y en aji point, d

o Si mademoiselle est en l'église et arrive quelque gnntil-

■ ,GoogIe

166 La Gazette du Pont-Neuf.

Un chat enragé que l'on berne, Un jeune valet de taverne , Les dents d'un page en appétit , Le jarret d'ungaigne-petit, Marais fiançant la bergamasque ' , Le vray Hailequio * sous le masque, Des anguilles dans un panier , Des chenilles sur un prunier, N'entendent rien à la souplesse , Au prii des ressorts de sa Fesse, Qui trouve en l'amoureux duel Le mouvement perpétuel.

J'ay bien d'autres choses à dire Qui nous fourniront dequoy rire Pour plus de six mois et demy.

Quand j'auray l'honneur, cher ainy, De voir si tu bois point à gauche Et si tu fais bien la débauche :

Car c'est l'unique passe-temps Où tous mes désirs sont cootens.

Cependant, ma plume énervée, Pour mettre fin i sa corvée Et n'ennuyer pas le lecteur, Après avoir dit: Serviteur,

laatre, il faut {pour entretenir les coustumesde noblesse), en' coreque ce soit à l'heure qu'on est en la plus grande déTotion, qu'elle se 1ère parmi tout le peuple et qu'elle le baise bec a bec. A tous les diables telle façon de faire ! Ad om*t» diaMai lalii medu faclmdi! u (Le prédic. Henot, trad. par H. Esticnne.)

i. Marais ou Marets étoit un danseur ri foi de Belleville et de Jacques Cordier, dit Bocan. (Sauvai, i, 3ig.)

i. Les trois plus célèbres arlequins ou héros de Bergame , comme on les appeloit, ont été Thoraassin, Dominique et Csrlin.

La Vigne.

Te supplie en rodomontade De prendre en gré cette boutade ; Sinon, ton eu n'est pas trop loin:

Le papier vaut mieux que du foin.

A Monsieur de Ponïmenabd1.

SS^jÈ&T ontmeuard, que mon une estime Sg gsR D'une passion légitime , ■S EEffl Et qui mérite d'estre mis K5al8i> Au rang des plus parfaits amis , Depuis le jour qu'en la Bretagne , J'erre de vallon en montagne, Je n'ai rien trouvé de si beau Comme ta maison de Coybeau.

Non pas pour cette belle veue Dont le ciel l'a si bien pourveue, Qu'on dirait qu'il a (ait ces lieux Pour le souverain bien des yeux ;

i. La plupart des noms cités dans cette pièce nous sont inconnus. Noua avons parle ailleurs de Marignj, de Cormier, de Faret, de Molière. Nous ne savons rien de Belot, de Brun , de Grandchamp , de La Hotte , de Litre , Chateaupara , Bilot. Bardin était de l'Académie française. Né a Rouen en iSgo, il mourut a Paris en 16J7. Aucun membre de l'Académie n'éloit mort avant loi. — Son principal ouvrage est intitulé le Lycée. — Bilot était sans doute de la suite du duc de Reti. Dus le sonnet : Yoicj le rendez-voua,.., etc., p. 181, Saint-Amant le cite parmi les buveurs qui fréquentoient avec lui le cabaret de La Plante, b> Belle-Ile. Pour Cnaasaingrimont, «oj, p. 1S1.

* La Vighe.

Non pu pour la (reschenr de l'ombra De ce bois vénérable et sombre Où les bergers les plus discrets Chantent leurs amoureux secrets ; Non pas pour ces larges campagnes Où Cerèa , avec ses compagnes, Semé et recueille tant de blez.

Que tes greniers en sont comblez ; Non pas pour ces grandes prairies Que la saison qu'aux Canaries Mes yeux ont veu régner jadis Comme en un second paradis En janvier mesme rend si vertes Et de tant de troupeam couvertes , Qu'on n'y sçauroit lequel choisir, Ou du profit, ou du plaisir ; Non pas pour cea claires fontaines , Qui , par des routes incertaines , Se fuyant et se poursuivant Sous l'ombrage frais et mouvant De mille arbres qu'elles font croistre , Et qu'en elles on voit paroistre, Accordent au chant des oyseaux Le doux murmure de leurs eaux ; Non pas pour ces longues allées Où de branches entremeslëes De lauriers , de charmes , de buis , De cyprès, de Heurs et de fruits, Se forment des murailles vives, Qui, par leurs distances captives , Font des chemins plus gracieux Que n'est celuy qu'on voit aux deux ; Non pas pour ce divin parterre Où le soing de nature enserre Cent mille fleurs, qu'à voir briller

La Vighe.

Quand elle veut s'en habiller On prendroit pour des pierreries , Qui des drogues les plus chéries, Dont l'odorat est amateur, Auraient l'agréable senteur. ; Hais bien pour ce costeau de vigne Qui seul est de ma muse digne, . ,.

Et que je veux si bien louer.

Que Baccbus le puisse advouer.

Ha! brave baron de Sainct-Brice, Pour honorer un tel caprice Qui m'esveille la verve ainsi , Que n'es-tu maintenant icy!

Noua boirions dedans ta calotte, Et par quelque chanson falotte Nous célébrerions ta vertu Qu'on tire de ce bois tortu.

Yray Gilot, roy de la débauche, Mon cher amy, mon xsutlW» gauche , Si tu te trou vois en ce lien, .

0 ! comme, à l'honneur de ce dieu Que l'on vit naistre d'une cuisse, Tu chanterais en ton de Suisse, Faisant d'une nape un turban , Ton mélodieux Pireban!

Toyde qui le nom effroyable Ferait chier de peur le diable, Grand et hardy Chassaingrimo&t , Dont le seul regard nous semont A l'agréable excès de boire ; Toy qui, non sans cause, fais gloire, Et crois en payer ton escot, .

Dartre de la maison de Pot , Belot, puissant démon de joy.e , Qui par une aecrette voye .

'70 La VlGtll.

Nous inspires la volupté De la bacchique liberté , Lors qu'autour d'une table ronde.

Faisant raison à tout le monde , La tienne abandonne tes sens A mille plaisirs innocens ; Marigny, rond en toutes sortes , Oui parmy les brocs te transportes , Et dont l'humeur que je chéris S'a pu faire quitter Paris ; Franc Picard à la rouge trongne , Brave Maricourt , noble yvrongne, Qui crois estre sur Ion fumier Quand tu présides chez Cormier ; Jeune portrait du vieux Silène , Grand beuveur a perte d'balene, Chère rime de cabaret , Mon cœur, mon aymable Faret ; Brun , qui dans la cité de Dole , Chez toy de raisons tiens escole Pour les plus sçavans, quand tu bois De ton exquis vin blanc d'Arboîs ; Bardin, dont la saine doctrine , Incaguant Aristote et Pline, Prouve que le vin seulement Hérite le nom d'élément ; Grand-Champ, qui vuides mieux les vt Que dans les chiquaneuses guerres , Avec les plus heureux succès , Tu ne vuiderois les procès ; Butte , qui d'un cœur de Pompée , Ne fait pas mieux s, coups d'espée Que dedans maint repas divin Je t'ai veu faire à coups de vin; La Hotte, qui parmi les tasses

La Vigne.

As mille foie plus fait de masses ' Que ton père, eu sou plus grand feu, M'en a jamais fait dans le jeu ; Chasteaupers, gardien des treilles, Au nez à crocheter bouteilles, De qui l'aspect est aussi bon Pour faire cililler qu'un jamboD ; Cher compatriote de Latre, Humeur que mou ame idolâtre, Homme à tout faire , esprit charmant, Pour qui j'avoue estre Normant; Théophile, Bilot, Molière, Qui dedans une triste bière Faites encore vos efforts De trinquer avecquea les morts; Fameux beuveurs, troupe fidelle, Tous ensemble je vous appelle Dans ces lieux de pampre couvera , Pour m'aider à chanter ces vers :

Que sous les climats froidureux Les peuples sont bien malheureux De n'avoir aucun sep de vigne !

Tout plaisir leur est interdit ; Le ciel eu tout temps leur rechigne, Et la nature les maudit

Ils profanent le cabaret; De l'eau bouillie au vin clairet Le fade goust on y préfère ; Quand on y boit on est transy, Et l'on n'y scauroit jamais faire Rubis sur l'ongle, comme icy.

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173 La Vighk.

Alexandre, le grand beuveur, Bacchus, eust-il sans ta faveur Peu mériter quelque louange,

Et l'eust-qn jamais y eu régner Sur tant de terres que le Gange Prend tant de plaisir à baigner?

Jamais habillemens de THars, Glaives, boucliers, lances ny dars, N'esclatlerent dans sou armée, Et jamais mousquets ny canons , Vomissons Ter, flamme et fumée.

S'y firent abhorrer leurs noms.

L'esclat des verres seulement, Plus bnllans que le firmament, Y rendoit la veue esblouye; On n'y-vomissoit que du vin, Et rien n'y possedoit l'ouye Qu'un chant bacchique et tout divù

Quand ces pyrates impudents, Bacchus, te montrèrent les dents, N'est-il pas vray que ta vengeance Ordonna, pour son plus grand fléau, Que cette misérable engeance Ne boiroit jamais que de l'eau î

0 quel severe chastiment!

Boire de l'eau , Dieu, quel tourment !

Quelle ire n'en seroit foulée !

C'est bien pour en désespérer !

Hais encore de l'eau salée, Qui ne sert qu'à les altérer !

Ces maraus furent bien surpris

En leur audacieux mespris !

Cassation de Soudrilles.

Ils y perdirent leur escrime,

Et dedans ces flots tous esmus De l'enormité de leur crime 1U demeurèrent bien camus!

Père, aussi tant que je vivray, De tout mon cœur je te suivray, Je t'en fais icy la promesse, Et jure par ces cervelas Que, pour mon baston de vieillesse , Je ne veux rien qu'un eschalas.

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