DE I.YRIAN ET DE SYLVIE
g ruel et beau sujet de peines obstinées ! § A quoy m'ont réservé les noires destinées , J Pour me faire souffrir en l'empire amoureux % Tout ce que les enfers ontde plus rigoureux? is refuses à l'ennuy qui m'afflige Le moindre allégement dont l'espoir nous oblige. Puis quemesmeles pleura en secret epandus Par vos severitez m'ont esté défendus, Permettez qu'en ces vers , où je me veux dépeindre Sous un nom emprunté, mon cœur se puisse plaindre, Et que mes passions vous content aujourd'buy La grandeur de mon mal par la bouche d'autruy.
Je vous veux réciter la plus estrange histoire Qui sur l'oubly mortel ait jamais eu victoire. Facent les justes cîeui qu'en fin, sans vous fascher, Le merveilleux progrez vous en puisse toucher.
i. A limitation d'Ovide, plusieurs poètes, aient et après Saint-Amant, ont Eût de ces sortes de pièces. Une des plus célèbres est la MélatmirpSitie des yeaz de Pkilit » astres, par Germain Habert de Cérisy. V. aussi le Temple desmssa, 3» partie, publié en 1611, par Raphaël de Petit-Val, ei les OEwrw dn
64 La Métamorphose
Sous le plaisant climat des Isles de Fortune , Où tous les habitai» font hommage à Neptune , Un aimable berger demeuroit autrefois; Trop heureux si d'amour il n'eust suivy les lois. Lyrian fut son nom , et celuy de la belle Qu'à sa longue recherche il treuva si rebelle, Sylvie, ainsi que tous, qui par la cruauté Luy ressemblez aussi comme par la beauté. On tient en ce pays , où vit sa renommée , Qui jamais par les ans ne sera consommée, Qu'au doux art qu'Apollon enseigne aui bons esprits , Sur tous les plus diserts il emportait le prix. Hais ny tous ses discours ny son mérite extresme , Que l'envie étonnée admirait ellé-mesme, Ne peurent disposer l'objet de ses désirs A changer ses ennuis en autant de plaisirs. Les prez délicieux et les bois solitaires, Qui luy sery oient alors de loyaux secrétaires , Sont encore tesmoins, et le seront tousjours, De la fidélité de ses chastes amours.
(Testaient eux seulement qui connoissoient sa Dame, (Testaient eux seulement qui soulageoienl son ame, Quand, au fort des douleurs qui le persécutaient , Avec quelque pitié sa plainte ils escoutoient.
0 Dieux ! combien de temps fut- il à. se résoudre , Bien qu'il vit que son cœur s'alloit réduire en poudre , A descouvrir sa peine aux yeux qu'il adoroit, Tant la discrétion en ses mœurs operoit! Et , quoy qu'il peust souffrir, je croy que le silence Auroit de son ardeur éteint la violence Par le coup désiré d'une subite mort, Avant qu'à son respect il eut fait tel effort. Aussi nul n'en scent rien jusqu'à ce que les arbres Et les endroits unis des plus solides marbres L'offrirent à la veue , «écrite de sa main ,
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A cette belle Nymphe au courage inhumain.
Elle s'en offença. Dieux! est-il bien croyable Qu'une telle amitié luy fut désagréable ; Qu'un orgueilleux dédain , comme absolu vainqueur, Luy Bt naistre aussi-tost la haine dans le cœur; Que ces chiffres d'amour si remplisde mystères Ne furent à ses yeux que de vains caractères, Et qu'elle les pût lire avecques ce penser De ne les plus revoir que pour les effacer! I.as '. il n'est que trop vray , mais cette ame farouche Ne s'en contenta pas: il fallut que saboucbe, S'accordant à son cœur, plus dur qu'un diamant , En prononçit l'arrest à ce fidelle amant. Que ne luy dit-il point pour luy servir d'excuse! Quelles vives couleurs n'employa point sa muse A luy représenter que cette affection, S'autorisant en luy par la perfection Des rares qualitez qui reluisent en elle , Ne se pouvait qu'à tort appeler criminelle, Si la justice mesme et la raison aussi, Qui font aimer les dieux, ne s'appelaient ainsi; Que l'astre souverain , dont la haute puissance Régissait les mortels aupoinctde sa naissance, Par un décret fatal ordonné dans les cieux , Le voulut destiner à servir ses beaux yeux; Et que, quand son vouloir s'y fust rendu contraire. Ses sentimens forcez n'eussent pu s'en distraire; De sorte que son ame , en sa captivité , Ne faisoit qu'obéir à la nécessité!
Ce n'est pas, disoit il, qu'au milieu de ses chaisnes D'un esprit tout content il n'en bernât les gesnes; Qu'il n'estimast ce joug si doux et si plaisant , Que la plus libre humeur l'eust treuvé peu pesant, Et que, malgré le sort, de qui la violence S'opposoit à son bien avec tant d'insolence,
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6fi La Métamorphose
Ce ne fut son désir d'aimer jusqu'au cercueil
L'objet qui luy faisait un ai mauvais accueil.
Haïsses intentions, si justement conceues,
Quoy qu'il peust alléguer, ne furent point rec
Au contraire , on eust dit , à voir son "
Qu'elle se deplaisoit en ce doux entretien ,
Ce qu'elle confirma par une promte fuite ,
De peur, comme je croy, qu'elle n'en fust séduite.
Tant il avoit de grâce et d'eloquens appas,
A prouver qu'en l'aymant il ne l'offençoît pas.
Il essaya depuis, par mille bons offices,
N'espargnant aux destins ny vœux ny sacrifices,
A fleschir sou humeur et luy faire sentir
Le profond mouvement de quelque repentir.
Ses douleurs , ses regrets , ses soupirs et ses larmes
Honstrans à tous propos leurs pitoyables charmes ,
Y firent leur devoir et n'oublièrent rien
Qui luy peust à la fia causer un si grand bien.
Cependant son amour trouva tout inutile,
Et mesme jusqu'aux vers dont l'admirable stile
Luy fit avoir le bruit d'immortel escrivain
Devant cette beauté se montrèrent en vain.
Six ans estoiont passez sans aucune espérance De la pouvoir gaigner par la persévérance, Quand il la rencontra comme ellealloit chasser Un chevreuil que ses chiens venoïentde relancer. Quiconque a veu l'honneur des nymphes bocageres Au milieu des genests, des houlx etdes fougères, En queste d'un sanglier qu'avec ardeur et soing Elle appelle au combat, l'arc et la flesche au poing, Se peut Imaginer l'aspect grave et céleste , L'équipage , l'habit , la stature et le geste De la belle Sylvie entrant dedans le bois Pour atteindre la proye et la mettre aux abois. Soudain que Lyrian, comblé d'inquiétude.
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de Lïfuan et de Sylvie.
it ainsi découvert en cette solitude le à qui ses douleurs demandoient du secours, courant après elle il lui tint ce discours : As-tu donc résolu , Sylvie , De fermer l'oreille à mes cris Et les jeux à mes doux escrita , Qui parlent si bien de ta vie?.
As-tu fait avecques mon sort Que mon avanture soit telle. Pour l'avoir rendue immortelle.
Qu'il faille me donner la mort?
Mon triste cœur, qui se lamente , Conte que le monde et le temps Sont presque envie il lis de sept ans Depuis que l'amour me tourmente.
Crois-tu que ce peu de vigueur Qui paroit en ma résistance He puisse fournir de constance Contre une éternelle rigueur?
Te verray-je tousjours farouche Errer dans ce bois écarté, Que ton insensibilité Pourroit accroistre d'une soucheï Helas ! je ne puis plus courir, Tant la douleur me rend débile ; Insensible , sois immobile Seulement pour me voir mourir.
Au moins declare-moy , de grâce , Qui te meine en ces sombres lieux, Où le ciel avec tous ses yeux He sçauroit voir ce qui s'y passe.
Est-ce pour cacber la splendeur Des astres de ton beau visage, Ou ne cherches-tu de l'ombrage Que pour conserver ta froideur?
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La Métamorphose En vain la rigueur inflexible Te porte à ce mauvais dessein , Que tout esprit qui sera sain N'estimera jamais possible ; Si ce D'est que la vérité Nous fasse voir par quelque preuve Que devant le soleil on treuve La fraisclieur et l'obscurité.
Hé ! ne crains- tu point la furie De cas animaux enragez , Qui tant de fois ce sont chargez De l'honneur de ma bergerie ?
Non , tu les verrais sans effroy, Et leur ïrois faire la guerre , Sçachant bien qu'en toute la terre Rien n'est cruel au prli de toy .
Eiere Nymphe, qui fais Irofée D'un naturel sans amitié , Et triomphes de la pitié Dessous ton orgueil estouflée , Quoy! tu ne veuxpas revenir!
Et les ronces, en ra'oyant plaindre.
Afin que je te pusse attaindre Ont tâché de te retenir !
Dieux ! qui vit jamais telle chose !
On peut bien dire maintenant Que l'espine en te retenant A plus de douceur que la rose.
Je te compare à celte fleur Par ta beauté qui lui ressemble , Bien qu'elles différent d'ensemble Eu la cause de la couleur.
Car cette agréable merveille Que Flore met à si baut pris
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DE I.ÏRIAN ET DE SïLVIE.
De la piqueure de C.jpris Est devenue ainsi vermeille ; Mais la rougeur de ton beau teint , Où j'ay lu mon triste salera , Ne provient que de la colère Dont au vif ton cœur est atteint.
Sylvie , en quoy t'ay-jeoffencée Pour l'irriter comme tu faits?
Le souvenir d'aucuns forfaits Ne revient point dans ma pensée.
Si ton jugement animé Contre ma flamme légitime Tien que tout excez est un crime , J ay failly, car j'ay trop aimé.
Mais mon humeur est incapable De reprouver cette action , Et par l'extrême affection
Je fay gloire d'estrecoulpable; Mesme je liendray pour constant, Quoy qu'à rencontre on me rapporte.
Que tout péché de cette sorte Ne s'amende qu'en s'augmentent.
Misérable ! où vont ces paroles !
Bêlas ! à quoy t'amuses-tu !
Tes raisons n'ont point de vertu , Et tes complaintes sont Tri voles.
Dieux ! après tant de maux souffers Dont mon cœur peut montrer les marques , Viendra-fil point une des Parques N'ouvrir la porte des enfers !
Ha! je sens faillir mon courage, Mes esprits se vont consommer; Je ne scay plusque reclamer
70 L/a Métamorphose
Au fort d'un si cruel orage.
Profondes horreurs du trespas, Gouffres béants, noirs précipices.
Si vous voulez m'estre propices , Présentez-vous devant ses pas.
Quand j'aurois l'une de ces pommes Dont Hippomene se servit , Et par qui cet amant se vit Le plus heureux de tous les hommes , Celle à qui j'ay veu rejetter L'empire entier de tout le monde A sa simple figure ronde Ne se voudrai! pas arrester.
Elle est une roche en sa haine , Et moy, qui suis un feu d'amour.
Je la suivra; donc nuit et jour, Et ma poursuite sera vaine !
0 nature ! écoutez un peu Ce qua bon droict je vous reproche !
Comment! vous souffrez qu'une roche Soit plus légère que du feu !
Vous endurez, à vostre bonté, Que l'on viole ainsi vosloix!
Celte roche entendra ma voix, Et n'en fera donc point de conte !
Que mon jugement se confont !
SU estait vray qu'elle fusl telle, Pourquoy ne me repondroit-elle, Comme toutes ces autres font?
Ainsi, las de courir et vaincu de tristesse, Devoir que par sa dame il l'esloiten vistesse, Le pauvre Lyrian s'abandonne aui regrets , Lasche de sa vigueur les mouvemens secrets , Renonce à la constance , et , dans son aroe outrée
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SB LïBTAN ET DE SYLVIE. ;
Le sanglant désespoir ayant Tait son entrée , Comme fait un tyran dans quelque lieu forcé Où la confusion a tout bouleversé , Invoque les démons, profère maint blasphème, Conservant toutesfois en cette rage extrême Le respect de Sylvie , et faisant son effort A faire vivre Amour au milieu de la mort . Celuy qui pour Dafné se vit en mesme peine , Et ce dieu des bergers qui jadis, hors d'haleine , Pensant prendre Syringue au bord des claires eaux , N'embrassa pour un corps que de fresles roseaux, Eurent tant de pitié de ce qu'en son martire Un juste sentiment alors luy faisoit dire , Qu'eveillans leur colère à ce tragique objet, Ils jurèrent soudain d'en punir le sujet. L'effet suit la menace : on la voit transformée , Cette ingrate beauté, si vainement aimée ; Chacun de ses cheveux se hérisse en rameau , Etde superbe nymphe elle devient ormeau. Durant qu'en cet estât ses pieds prennent racine , Lyrian, assisté d'une faveur divine, A le temps de l'atteindre et le bien de la voir, Premier qu'il eipirast, réduite en son pouvoir. Dieux ! ce dit-il alors , qui par cette avanture Enseignez à mes yeux ce que peut la nature. Faites qu'à ce beau tronc si dura la pitié Mon cœur puisse à jamais montrer son amitié ! Il finit par ce mot pour en estre l'exemple , Et son corps s'attachant à l'arbre qu'il contemple Se change en mille bras tournoyons à l'on tour. Dont il acquit le nom de symbole d'amour; Bref, ce fidelle amant n'est plus qu'un beau lierre , Qui, sur la tige aimée, en s'elevant de terre, Cherche en sa passion, qu'il tasche d'appaiser, La place où fut la bouche , afin de la baiser.
72 La Métamorphose de Ltrian.
Chaque feuille est un cœur qui montre en sa verdure Comme il l'avoit requis, que sou amitié dure ; La preuve s'en confirme en ses ombrasse mena , Et tout se perd en luv, hormis les senti mens ; Car on dirait, a voir ses branches enlacées, Que, se ressouvenant de ses peines passées, Et voulant conserver son bien présent aussi , De peur qu'il ne s'échappe, il l'environne ainsi. Orgueilleuse Sylvie , à qui ces vers s'adressent Que jeserois heureux, dans les maux qui m'oppressent, Si j'osois espérer qu'au moins après la mort J'obtinsse quelque jour un pareil reconfort ! Haïs, au contraire, helas! vos rigueurs sont si grandes, Que j'ay beau les Dater des plus dignes offrandes; Je croy qu'elles voudraient que je fusse immortel, Afin tant seulement que mon ennuy fust tel.