L'ARION
A Monieigneur le Duc db Moi
ins pleins de merveille el remplis d'allé-
[gresse,
g J'entrepran de chanter ce beau chantre de
[Grèce ,
Qui, malgré la rigueur des farouches nochers , Dont les cœurs en la mer sont autant de rochers , Passa sur un d&ufin l'empire de Neptune, Fit de son avanture estonner la Fortune , Et revît ondoyer, par un décret fatal, La fumée à flots noirs sur son vieux toit natal.
Grand duc , grand admira) , ornement de la France* De qui les hauts exploits surpassent l'espérance Qu'en tes plus tendres ans tout le monde eut de toy , Brave Non tmobihcy, de grâce, écoute-moy; Escoute ces accors qu'Arion te dédie; Contemple an peu son lut, gouste sa mélodie, Et, régissant Testât de l'océan gaulois Sous le joug glorieux de nos augustes lois ,
i. Il s'agit de Henri II de MontmoreDcj, né en 149s, pair et maréchal de France , amiral depuis i*iï, qui fat décapité à Toulouse le 3a octobre ie3s. Protecteur des gens de lettres, le généreux duc n'abandonna jamais Théophile, à qui il laiseit an*
74 L'An ton.
Empesche désormais qu'un dessein si barbare Qu'est celuy que j'exprime en ce siile assez rare Ne naisse dans l'esprit d'aucun des matelots Que ta charge institue au commerce des flots.
Quand il se vit comblé de richesse et de gloire, Ce fameux Ârion , digne de ta mémoire.
Qui par les tons mignars d'une amoureuse vois Doucement alliez aux charmes de ses dois , Ostoit l'aine aux humains pour la donner aux marbres, Domtoit les animaux, faisoit marcher les arbres, Arrestoit le soleil , precipiloit son cours , Prolongeant , à son choix , ou les nuits ou les jours , Réveil loi t la clémence, endormoit le tonnerre, Abaissoît la fierté du démon de la guerre , Et banîssoit des cœurs qui s'approch oient de luy, Slesme au fort des tourmens, la douleur et l'ennuy ; Un naturel désir de revoir sa patrie , Où l'on le reveroil avec idolâtrie , Flattant ses sentimens en ce lointain séjour. Le vint solliciter d'y Taire son retour. D'ailleurs, estant mandé du sage Periandre , De qui le seul vouloir l'y faisoit condescendre , Il s'appreste à partir du rivage latin, Pour s'en aller en Grèce achever son destin, Use de diligence à chercher un navire Qui tende à la contrée où son dessein aspire ; En trouve un de Corinthe à cela préparé; Serre son lut d'y voire en son estuj doré , Prend congé, nnnsans pleurs, bien qu'entre mes lez d'aise, De ses plus chers amis , tes embrasse , les baise , S'embarque en leur présence, et, par un long adieu , Témoigne du regret d'abandonner ce lieu.
On levé aussi tost l'ancre, on laisse choir les voilles» Un vent frais. et bruyant donne à plein dans ces toilles; On invoque Thetis , Neptune et Palamon,
L'Amon. 7S
Les nochers font jouer les ressorts du timon, La nef sillonne l'eau, qui, fuyant sa carrière , Court devant et tournoyé à gros bouillons derrière. Le peuple de Tarente , epandu sur le port , Souhaitte que ie Ciel luy serve de support , En fait cent mille vœux, et, la perdant de veue, La contenance morne et l'ame toute emeue , S'en retourne au logis, comblé d'un deuil amer, Tournant à chaque pas la teste vers la mer.
Avec quelles couleurs, quels traits et quels ombrages Représentant au vif les plus mortels outrages , Muse, depeindras-tu l'énorme trahison De ces maudits nochers, bfectez du poison D'une aspre convoitise en leur sein allumée , Qui , poussant dans leur aine une épaisse fumée , La pût rendre si noire , et leur fit machiner Ce qu'on ne peut sans crime encore imaginer! Bons dieux ! de quel courroui fut la mienne saisie , Quand on me recita l'horrible frénésie Qui porta ces voleurs contre ce chantre saint , Et de quelle pitié me vy-je à l'heure attaint!
Jamais Polymestor, ce lasche roy de Thrace , Qui de la triste Hecube accomplit la disgrâce, Ne sembla si coupable aux Troyens mal heureux , Lorsqu'un injuste sort, trop acharné sur eux, 0 spectacle cruel ! leur livra Polidore, Couché mort sur la rive, et tout sanglant encore Des coups que ce bourreau , pour avoir ses trésors , En meurtrissant sa foy, luy donna dans le corps. Desjà le prompt effort d'un gracieux zephire Avoit bien loin de terre emporté le navire, Et desjà pour objet qui s'offrist à ses yeux , Arion n'avoit plus que la mer et les cieux , Quand ces fiers matelots, ces perfides courages , Qu'un vil espoir de gain abandonne aux orages,
y6 L'A ri oh.
Qui sont le plus souvent bion moins qu'eux inhumain;
Au dessein de sa mort appresterent leurs mains.
Hais luy, qui s'apperceut de leur brutale envie ,
Désirant célébrer le terme de sa vie
Comme le cygne fait, lorsque d'un cœur constant
Les bornes de la sienne il prédit, en chantant ,
Prend ses plus beaux habits, ses temples environne
D'un laurier immortel en guise de couronne ;
Et, se voyant coupé tout chemin de salut ,
Pour la dernière fois , recourant à son lut ,
Leur dit d'une parole assez haut prononcée
Que certains mouvemens induisoient sa pensée
A prier Apollon qui] les vint protéger.
Préservant par son soin leur vaisseau de danger ;
Que, pour un tel sujet, il sçavoit un cantique
Qu'il avoit fait luy-mesme en fureur poétique;
Et que, si de l'entendre Us prenoient le loisir,
Ils en recevroient Ions et profit et plaisir.
Ces traîtres, à ces mots,reprimans l'insolence Qui pousse leurs esprits à tant de violence , Remettant à la ûuict l'heure de son trespag , Pour jouir de ce bien , qu'ils ne méritent pas, Cachent d'un faux semblant un effroyable crime, Approuvent son dessein, le disent légitime. Par de grossiers discours l'invitent à chanter , Et s'imposent silence afin de l'écouler. Alors , jettant les yeux sur la face de l'onde , Où l'on vo y oit glisser leur maison vagabonde, Il reclame en son coeur toutes les deitez Dont ces gouffres marins sont par tout habitez , Accorde bien son lut, en ajuste les touches, L'essaye avec sa voix , dont il émeut les souches , Puis, montant sur la poupe en superbe appareil, Donne air A ces propos , tourné vers le soleil.
L'A r ion. 77
0 ! le plus beau des dieux , et le plus adorable , Toy qui , par la valeur, aux mortels favorable , Fis que l'affreux serpent expira sous tes coupa ,
Hélas ! pren soin de nous, l'hebus, que les neufSœurs reconnaissent pour maistre, Prince de la lumière , à qui tout doit son estre , Grand et nompareil astre aux flamboyans cheveux ,
Sois propice à nos vœux.
Suprême de'ité dout les sacrez oracles Dans le temple de Delphe annoncent des miracles , Seul arbitre du temps , qui sans toy ne peut rien ,
Travaille ànostre bien.
Dissippe la fureur de ces noires lempesles , Que le malheur prépare à foudroyer nos testes ; Et, pour nous retirer de la nnict du tombeau,
l'reste-nous ton flambeau.
Nous sommes bien certains qu'Eole le révère ; Si ta faveur l'ordonne , au lieu d'estre severe , H montrera pour nous autant d'affections
Que pour ses AJcions.
Il calmera les flots que son sceptre gouverne , Enchaisnera Borée au fond de sa caverne , Et laissera courir Zepbire seulement
Sur ce vaste élément.
il n'avoit pas encore achevé son cantique Que le soleil se plonge en la mer Atlantique , Que le Peloponese apparolt à leurs yeux, Et que l'obscurité leur dérobe les deux.
Soudain que ces accors sur les eaux s'estendireut , Mille et mille poissons en foule se rendirent Autour de ce vaisseau, mais sans bruit toutesfoia, Pour gouster de plus prez une si belle vois.
C.OO^IC
78 L'Àaion.
Là , pour l'eu tendre mieux , l'effroyable baleine ,
Aussi bien que les vents retendit son haleine ;
Là, ceux que la nature a fait naistre ennemis ,
Et dont les sentimens Furent lors endormis,
Sans qu'aucune dispute y semast des alarmes.
Se laissoient pesle-ntesle attirer à ces charmes ;
Là, les eauz et les airs demeuraient en repos,
De crainte d'interrompre un si divin propos ;
Là, le ciel, attentif à ces douces merveilles,
Eust bien voulu changer tous ses yeux en oreilles;
En On l'on y voy oit , d'un et d'autre costé ,
Réservé les humains, tout plein d'humanité :
Car ces âmes de bronze, ô chose bien estrange
Ces corsaires cruels , que nul objet ne change ,
Aucun trait de douceur ne pouvans concevoir,
Ny pour tous ces beaux chants tant soit peu s'émouvoir,
Les glaives Duds au poing, inspire!: des furies
Qui portent les humeurs dedans les barbaries ,
Courent vers Arion d'un violent effort
Pourluy ravir ses biens etluy donner la mort.
Le bon pilote , emeu du mal qu'il en présage ,
Ainsi que fit le ciel , se cacha levisage ,
Et détourna la teste afin de ne voir pas
De ses yeui innocens ce criminel trépas.
Comme on voit des roseaux la souple obeyssance Fleschir facilement sous la fiere puissance Des aquilons émeus , soufflans de toutes pars , Qui pourraient ébranler les plus fermes rampars, Tout de mesme on voyoit Arion sur la pouppe , Céder à la fureur de cette avare trouppe , Et par des actions pleines d'humilité , Essayer d'attendrir leur dure cruauté.
Hais, voyant à la fin qu'il n'estoit pas possible De toucher, quoy qu'il fist , leur courage inflexible , Et, ne sçachant non plus en quel lieu se cacher,
L'àrion. 79
Pour éviter la mort, il s'en va la chercher, Troublé de desespoir, se précipite en l'onde , Où la bonté du Ciel , bien plus qu'elle profonde , Permet qu'un grand daufln le reçoive à l'instant , Et que droit vers la terre il tire en le portant.
Quand je me représente une telle avanture , Quoy que de tous costez il vist sa sépulture , Je pense qu'il n'eut pas tant de peur de mourir, Qu'il eut d'etonnemenl de se voir secourir.
Les dieux qui font dans l'eau leur mobile demeure , L'y regardans tomber et considerans l'heure , Creurent tous, ébahis par un commun abus. Que Thetis recevoit en son lict deux Pbebus.
Tel que marche en triomphe, après mainte conqueste. Quelque grand capitaine, un laurier sur la teste, Honte haut sur sou char, les trompettes devant. Accompagné de peuple à longs cris le suivant ; De toutes qualitez , de tout sexe et tout âge , Qui, devanceant ses pas pour le voir davantage , Saute à l'en tour de lu; d'aise tout transporté , Admirant sa façon pleine de majesté , Tel estait Arion sur sa vivante barque , Son luth entre ses bras , triomphant de la Parque , Laissant derrière soy les vents les plus légers, Et bravant la fortune au milieu des dangers.
Les Tritons , à l'envy, faisant bruire leurs trompes. Comme devant Neptune en ses divines pompes , D'un rang bien ordonné devant luy cheminoieot , Et de leurs tons aigus tous les cieux etonnoient
La déesse aux trois noms , l'inconstante Planette . Sous un voile d'argent se montrant claire et nette , Pour le favoriser fit de la nuit le jour, Luy découvrant à plein les terres d'alentour.
Tous les autres flambeaux de la voûte céleste Laissant toute influence importune et funeste.
80 ï/Arios.
Plus brillans que jamais, semblaient rire à ses yeux, .
Et dire qu'il estait en la grâce des dieux.
Hais entre tous on tient que la lyre d'Orfée ,
De l'amour de son lut vivement échauffée ,
Ayant de ses rayons tout nuage écarté ,
Le rejouit beaucoup avecques sa clarté.
En un tel accident, qui n'eut jamais d'exemple, Ilavy de son bon-heur, en doute il se contemple , Croit n'estre pas aoy-mesme , et qu'il est trop abjet Pour de tant de faveurs estre le digne objet. Tanlost il se figure estre en l'erreur d'un songe . Où son esprit trompé fantasque ment se plonge ; Tantost il prend cela pour quelque enchantement, Et n'en a pas pourtant moins de contentement ; Toutesfois , à la fin , il le croit véritable , Jugeant avec raison que le Ciel équitable , Qui de nostre innocence est le plus seur appuy, Montre les doux effets de sa justice en luy.
Lors , pour n'estre accusé d'extrême ingratitude , Vice qui dans son cœur n'eut jamais d'habitude , Mille remercimeos il en fait au destin , Luy consacrant sa voix, son Iut*t son butin Pour en faire construire un autel à sa gloire , Où l'on verroit au long dépeinte son histoire ; Et pour le confirmer et de lame et du corps, Sa main, au lieu de signe, en passe mille accors.
Ses doigts de plume et d'encre en ce sujet luy servent, Les airs comme tesmoins la promesse en conservent, Le temps les enregistre , et dit qu'à l'advenir Il le conseillera de s'en ressouvenir.
Aux tremblemens subtils de sa main délicate , Sous qui la chanterelle en mille tons s'éclate , Le daufln, qui sous luy couloil si promptement. Pour l'ouyr plus long-temps vogant plus lentement, Nage moins dans la mer qu'il ne fait dans la joye,
L'An ion. fi
El, découvrant la rive où le Destin l'envoyé. Hésite à l'aborder, tant il sent de douceur D'estre d'un tel plaisir encore possesseur. Mus, préférant enSn, sans plus le faire attendre. Le bien de le sauver à celui de l'entendre. Il tire droit au port avec légèreté , Et, mettant en effet toute deiterité.
Evite sagement les funestes approches Des bancs et des écueils , des gouffres et dos roches , Où l'effroy, le péril , le naufrage etla mort Brassent a mainte nef un déplorable sort. Anna , tout ravy de gaigner le rivage , Vouant aux immortels un Bdelle servage.
Regarde autour de luy fourmiller les poissons , Qui , suivant jusqu'au bord ses divines chansons, S'élancent haut en l'air d'allégresse infinie. Et, pour prendre congé de sa douce harmonie , Au plus profond de l'eau tout à coup se noyans, Agitent sa surface en cercles ondoyans, Qui petit à petit de ses yeux disparaissent , Se perdans l'un dans l'autre à mesure qu'ils croissent. Celuy qui sur son dos l'a sauvé de danger. D'un faix si glorieux se voulant décharger, Quoy que par ce moyen de bonheur il se prive , Plein d'aise et de regret s'approche de la rive , Le pose doucement au plus commode lieu, Et, faisant un grand saut, luy semble dire adieu. Ainsi , par un secours si puissant et si rare , Se voyant mettre à terre au pied du mont Teuare , Après tant de hazards et de malheurs Bouffera, Il trouva son salut aux portes des enfers.
Invincible héros , dont la valeur m'étonne , Recoy ces nouveaux fruits que ma muse te donne ; Estime-les un peu, prens-y quelque plaisir : C'est le plus beau loyer où butte mon désir ;
8i L'An ion.
Et cependant la Gloire, ordonnant a ma plum De peindre tes vertus en un parfait volume , Portera ton renom , célébré dans mes vers , Plus haut que le flambeau qui dore l'univers. Enfin toute la France, a ton bras obligée , Au sortir des travaux qui l'ont tant affligée , Fera mille souhaits pour ta postérité, Et, désirant bien moins que tu n'as mérité , Chose qu'on voit desjà par une prescience , Attendra comme moy , nou sans impatience , Que tu sois quelque jour, par la faveurdes ciel Ce que furent jadis tes illustres ayeux.