‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 151 sur 301 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

tion, si ce n'est celle qui met an à tous les conseils, la véritable réparation, la mort, la mort. 0 mort aimable et chérie ! balsamique puanteur ! saine corruption ! lèvetoi de la couche de l'éternelle nuit, toi Tabjection, la haine et la terreur des heureux; je baiserai tes détestables os, je mettrai mes yeux bous tes caverneux sourcils, des vers de ta demeure je ferai des bagues pour ces doigts; ta dégoûtante poussière fermera le passage à mon haleine, afin que je devienne un monstre de pourriture comme toi ! Viens à moi en grinçant des dents et je croirai que tu souris, et je te donnerai le baiser d'une épouse I 0 toi, l'amour des malheureux, viens à moi !

PHILIPPE. — Belle affligée, calmez-vous.

CONSTANCE. — Nou, uou, je ne me calmerai point tant qu'il me restera un souffle pour crier. Oh I que ma langue n'est-elle placée dans la bouche du tonnerre ! Alors de ma douleur j'ébranlerais le monde et je réveillerais de son sommeil ce cruel squelette qui ne peut entendre la faible voix d'une femme, qui dédaigne de commîmes invocations t

PANDOLPHE.— Madame, vos discours sont ceux de la folie, et non de la douleur.

CONSTANCE. — Tu u'cs pas saint, toi qui me calomnies ainsi. Je ne suis pas folle ; ces cheveux que j'arrache sont à moi ; mon nom est Constance ; j'étais la femme de Geoffroy ; le jeune Arthur est mon fils, il est perduM Je ne suis pas folle. Plût au ciel que je le fusse ! car alors, sans doute je m'oublierais moi-même. Oh ! si je le pouvais, quel chagrin j'oublierais ! Enseigne-moi quelque philosophie qui me rende folle, et tu seras canonisé, cardinal ; car n'étant pas folle, mais sensible à la douleur, ce que j'ai de raison m'apprend à me délivrer de mes maux, m'apprend comment je puis me tuer ou me pendre. Si j'étais folle, j'oublierais mon fils, ou je croirais follement qu'une poupée de chiffons est mon fils. Ah I je ne suis pas folle ; je sens trop bien, trop bien les diverses douleurs de chaque infortune.

PHILIPPE. —Renouez ces tresses. Oh! que d'amour je remarque dans cette belle multitude de cheveux I Là où

est tombée par hasard une larme argentée, par cette seule larme dix mille de ces amis déliés sont collés ensemble dans un chagrin sociable, semblables à des amants sincères, fidèles, inséparables, se pressant l'un contre l'autre dans l'adversité.

CONSTANCE. — En Angleterre, s'il vous plaît !

PHILIPPE. — Rattachez vos cheveux.

CONSTANCE.— Oui, je les rattacherai. Et pourquoi le ferai-je? Je les ai arrachés de leurs nœuds en criant tout haut : Ohl si mes mains pouvaient délivrer mon fils comme elks ont rendu la liberté à mes cheveux ! Mais maintenant je leur envie leur liberté et les remettrai dans leurs liens, puisque mon pauvre enfant est captif. — Père cardinal, je vous ai entendu dire que nous reverrions et que nous reconnaîtrions nos amis dans le ciel. Si cela est, je reverrai mon fils; car depuis la naissance de Gain, le premier enfant mâle, jusqu'à celui qui respira hier pour la première fois, il n'est pas venu au monde une créature si charmante : mais le ver rongeur du chagrin va me dévorer mon bouton, et bannir de ses joues leur beauté native ; il aura Tair creux d'un spectre, maigre et livide comme après un accès de fièvre: il mourra dans cet état; et lorsqu'il sera ressuscité ainsi, quand je le rencontrerai dans la cour des cieux, je ne le reconnaîtrai point ; ainsi jamais , plus jamais je ne pourrai revoir mon joli Ai^thur.

PANDOLPHE. — Vous entretenez votre chagrin d'idées trop odieuses.

CONSTANCE. — Il mc parle, lui qui n'a jamais eu de fils !

PANDOLPHE. — Vous êtes aussi attachée à votre douleur qu'à votre fils.

CONSTANCE.— Ma doulcur tient la place de mon enfant absent ; elle repose dans son lit, marche partout avec moi, prend son charmant regard, répète ses paroles, me rappelle toutes ses grâces, remplit de ses formes les vêtements qu'il a laissés vides. J'ai donc bien raison de chérir ma douleur. — Adieu : si vous aviez fait la même perte que moi, je vous consolerais mieux que vous ne me consolez. — Je ne veux plus conserver cet arrange-

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