‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 155 sur 301 · ACTE IV, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE I

HUBERT. — En effet, j'ai été plus gai.

ARTHUR. — Miséricorde I je croyais que personne ne devait être triste que moi. Cependant je me rappelle qu'étant en France, je voyais de jeunes gentilshommes tristes comme la nuit, et cela seulement par divertissement*. Par mon baptême, si j'étais hors de prison et gardant les moutons, je serais gai tant que le jour durerait ; et je le serais même ici, si je ne me doutais que mon oncle cherche à me faire encore plus de mal. Il a peur de moi, et moi de lui. Est-ce ma faute si je suis fils de Geoffroy? Non sûrement ce n'est pas ma faute; et plût au ciel que je fusse votre fils, Hubert! car vous m'ai-

HUBERT, bas.Si je lui parle, son innocent babil va réveiller ma pitié qui est morte. Il faut me hâter de dépêcher la chose.

ARTHUR. — Êtes-vous malade, Hubert? Vous êtes pâle aujourd'hui. En vérité, je voudrais que vous fussiez im peu malade, afin de pouvoir rester debout toute la nuit à veiller près de vous. Je suis bien sûr que je vous aime plus que vous ne m'aimez.

HUBERT.— Ses discours s'emparent de mon cœur. (// donne un papisr à Arûiur.) Lisez, jeune Arthur. {A part,) —Quoi! de sottes larmes qui vont mettre à la porte l'impitoyable cruauté! Il faut en finir promptement, de crainte que ma résolution ne s'échappe de mes yeux en larmes efféminées. {A i4rf/mr.)— Est-ce que vous ne pouvez pas lire ? N'est-ce pas bien écrit?

ARTHUR.— Trop bien, Hubert, pour un si horrible résultat. Quoi I il faut que vous me brûliez les deux yeux avec un fer rouge?

HUBERT.— Jeime enfant, il le faut.

ARTHUR.— Et le ferez-vous?

1 Moquerie du poCte faisant aUusion aux prétentions à la mélancolie qui, du temps de la reine Elisabeth, étaient du bel air à la cour.

252 LE ROI JIAN.

HUBERT. —Je le ferai .

iVRTHUR. — En aurez-vous le cœur? Quand vous avez eu seulement mal à la tête, j'ai attaché mon mouchoir autour de votre front, le plus beau que j'eusse : c'était une princesse qui me l'avait brodé, et je ne vous Tai jamais redemandé. A minuit, j'appuyais votre tête sur ma main; et, comme les vigilantes minutes font passer l'heure, j'allégeais encore pour vous le poids du temps, en vous demandant à chaque instant : « Que vous manque-t-ii? où est votre mal? quel bon office pourrais-je vous rendre ?» Il y a bien des enfants de pauvres gens qui fussent restés dans leur Ut, et ne vous eussent pas dit un seul mot de tendresse ; et vous, votis aviez un prince pour vous servir dans votre maladie 1 Peut-être pensez-vous que mon amour était un amour artificieux, et vous lui donnez le nom de ruse : croyez-le si vous voulez. — Si c'est la volonté du ciel que vous me traitiez mal, il faut bien que vous le fassiez. — ^Pourrez-vous me crever les yeux, ces yeux qui ne vous ont^amais regardé et ne vous regarderont jamais avec colère?

HUBERT. — J'ai juré de le faire, il faut que je vous les brûle avec un fer chaud.

ARTHUR. — Ohî personne, hors de ce siècle de fer, n'eût jamais voulu le faire I Le fer lui-même, quoique rougi et ardent, en approchant de mes yeux, boirait mes larmes et éteindrait sa brûlante rage dans ma seule innocence, et même, après cela, se consumerait de rouille seulement pour avoir recelé le feu qui devait nuire à mon œil . Êtes-vous donc plus dur, plus insensible que le fer forgé? Ohl si un ange était venu à moi et m'avait dit qu'Hubert allait me crever les yeux, je n'en auraia^cru aucune autre langue que celle d'Hubert,

HUBERT, frappant du pved.-^Yenez. (Les satellites entrent avec des cordes^ des fers^ etc.) Faites ce que je vous ai ordonné.

ARTHUR.— Ah! sauvez-moi, Hubert, sauvez-moi. Mes yeux sont crevés rien que par les féroces regards de ces hommes sanguinaires.

HUBERT.— -Donnez-moi ce fer, vousdis-je, et liez-le ici.

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