ACTE IV, SCÈNE II
LE ROI JEAN. — ^Pardon, mon cousin, j'étais étourdi sous le flot ; mais je commence à reprendre haleine au-dessus des vagues, et je puis donner audience à quelque bouche que ce soit, de quoi qu'elle veuille me parler.
LE BATARD.— Voys vcrrez par les sommes que j'ai ramassées comment J'ai réussi parmi les ecclésiastiques. Mais en traversant le pays pour revenir ici, j'ai trouvé le peuple troublé par d'étranges imaginations, préoccupé de bruit- divers, rempli de vains rêves, ne sachant ce qu'il craint, mais plein de craintes; et voici un prophète que j'ai amené avec moi de PomfretS où je l'ai rencontré dans les rues, traînant à ses talons des centaines de gens à qui il chantait en vers grossiers et aux rudes accords que le jour de l'Ascension prochaine, avant midi, Votre Altesse déposerait sa couronne.
LE ROI JEAN, à Pierre, — Rêveur insensé que tu es, pourquoi parlais-tu ainsi?
PIERRE. — Parce que je savais d'avance que cela arrivera ainsi en vérité.
LE ROI JEAN. — Hubert, emmène-le, emprisonne-le ; et qu'à midi, le jour même qu'il dit que je céderai ma couronne, il soit pendu. Mets-le en lieu de sûreté, et reviens ; j'ai besoin de toi. (Hubert sort avec Pierre de Pom- /rc«.)— Oh I mon cher cousin, sais-tu les nouvelles? sais-tu qui est aiTivé ?
LE BATARD. — Lcs Frauçais, seigneur ; on n'a pas autre chose à la bouche. J'ai de plus trouvé lord Bigot et lord Salisbury , les yeux aussi rouges qu'un feu nouvellement allumé, et plusieurs autres qui allaient cherchant le tombeau d'Arthur, tué cette nuit, disent-ils, par votre ordre.
1 Pierre de Pomfret était un ermite en grande réputation de sainteté parmi le peuple. Il avait prédit que Jean perdrait sa couronne dans cette année : après que Jean l'eut sauvée du danger par l'humiliante cérémonie de son hommage au pape, il fit mourir comme imposteur le pauvre ermite, qui allégua vainement pour sa défense que Jean avait perdu la couronne indépendante qu'il avait reçue. Le malheureux fut traîné à la queue d'un cheval, dans les rues de Warham, puis pendu avec son fils.
^ ROI ^KAN.'^her couain, va, mâle*-toi à leur compagnie ; je s^8 un moyen de regagner leur affection : amène^lefikmoi.
LE BATARD.*— Je vais tâcher de les rencontrer.
p; ROI jBAW.-^Oui, mais dépêche-toi; toujours le meilleur pied devant. Oh I ne laisse pas mes sujets devenir mes ennemis, au moment où des étrangers en armes viennent effrayer mes villes de Tappareil menaçant d^une invasion formidable. Sois un Mercure, mets des ailes à tes talons *, et rapide comme la pensée, reviens d'eux à moi.
LE BATARD,— L'esprit du temps m'enseignera la diligence.
(Il port.)
LE ROI JEAN. — C'est parler en vaillant et noble chevalier. (Au messager.) — Suis-le, car il aura peut-être besoin de quelque messager entre les pairs et moi. Ce sera toi.
LE MESSAGER. — De grand cœur, moi^ souverain.
(Il sort.)
LE ROI JEAN. — Ma mère morte I
(Entre Hubert.)
HUBERT.-^Seigneur, on dit que cette nuit on a vu cinq lunes : quatre fixes, et la cinquième tournant autour des quatre autres avec une rapidité étonnante.
LE ROI JEAN . — Cinq lunes I
HUBERT. — Des vieillards et des fous prophétisent làdessus dans les rues d'une manière dangereuse. La mort du jeune Arthur est dans toutes les bouches. En s'entretenant de lui, ils secouent la tête, chuchotent à l'oreille l'un de l'autre : celui qui parle serre le poignet de celui qui écoute, tandis que celui qui écoute exprime son effroi par des froncements de sourcil, des signes de tête et des roulements d'yeux. — J'ai vu un forgeron rester ainsi avec son marteau tandis que son fer refroidissait sur l'enclume pour dévorer, la bouche béante, les nouvelles que lui contait un tailleur qui, ses ciseaux et son aune à la main, debout dans ses pantoufles que dans son vif empressement il avait chaussées de travers et n^i^es au mauvais pied, parlg^t de bien des milhers