‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 167 sur 301 · ACTE y, SCÈNE il · texte numérisé non relu

ACTE y, SCÈNE il

ennemis? — Ôh ! j'ai besoin de me retirer à l'écart, et de pleurer sur la honte d'une pareille nécessité. — Nous servons de cortège à la noblesse d'un pays éloigné, et nous suivons des couleurs inconnues dans ces lieux. Quoil dans ces lieux? 0 ma nation! si tu pouvais t'éloigner? Si les bras de Neptune qui t'enserrent pouvaient t'emporter lôiii de la connaissance de toi-même, pour t'enraciner sur des rivages infldièles ? Alors ces deux armées chrétiennes pourraient unir dans une veine d'alliance ce sang qu'anime la colère, 6t ne le répandraient pas d'une manière si contraire au bon voisinage.

LOUIS. — Tu montres en ceci un noble caractère, et les grandes affections qui luttent dans ton sein font un tremblement de terre de générosité. Oh ! quel noble combat tu as livré entre la nécessité et un loyal respect ! - Laisse-moi essuyer cette honorable rosée qui trace sur tes joues son cours argenté. Mon cœur s'est attendri aux larmes d'une femme; c'est une inondation ordinaire, mais l'effusion de ces pleurs mâles, cette pluie que chasse de son soufflLe la tempête de l'âme, étonnent mes yeux et me frappent de plus de stupeur que si je voyais sur la voûte élevée des cièux se dessiner de toutes parts de brûlants météores. Lève ton front, illustre Salisbury, et chasse avec un grand cœur cette tempête : renvoie ces pleurs aux yeux d'enfants qui n'ont jamais vu le géant du monde dans ses fureurs, qui n'ont jamais rencontré d'autres aventures que les fêtes animées de l'ardeur de la jeunesse, de la joie et du bavardage. Viens, viens, car tu enfonceras ta main dans la bourse de l'opulente prospérité, aussi avant que Louis lui-même. — Et vous aussi, nobles qui unissez à mes forcés le nerf des vôtres. (Entre Pandolphe avec sa suite.) — Et tenez, il me semble qu'un ange a parlé, voyez le saint légat s'avancer vers nous à grands pas, pour nous donner une garantie de la part du ciel et pour attacher à nos actions, par sa voix sacrée, le nom de justice.

PANDOLPHE. — Salut, uoble prince de France. Voici ce que j'ai à vous dire : Le roi Jean s'est réconcilié avec Rome ; son âme est rentrée sous le pouvoir de la sainte

Église, de ki grande métropole, du siège de Rome, contre lesquels il était si fort révolté. Ainsi, repliez vos étendards menaçants, et adoucissez l'esprit sauvage de la guerre furieuse ; que, comme un lion nourri à la main, elle repose tranquillement aux pieds de la paix, et n'ait plus rien d'effrayant que l'apparence.

LOUIS. — Il faut que Votre Grandeur me le pardonne, mais je ne retournerai point en arrière. Je suis de trop bon lieu pour appartenir à personne, pour être aux ordres comme agent secondaire, comme serviteur utile, conune instrument, de quelque puissance souveraine qui soit au monde : c'est vous qui le premier avez, entre ce royaume châtié et moi rallumé de votre souffle les charbons éteints de la guerre; c'est vous qui avez apporté le bois pour nourrir ce feu : il est beaucoup trop grand maintenant pour que le faible vent qui Ta allumé puisse réteindre. Vous m'avez enseigné â voir la justice sous sa véritable face ; vous m'avez instruit de mes droits sur ce jroyaume. Quoi ! vous seul avez fait entrer dans mon cœur cette entreprise, et vous venez me dire aujourd'hui : « Jean a fait sa paix avec Rome ! » Et que me fait cette paix à moi? Moi, par les droits de mon lit nuptial, le jeune Arthur mort, je réclame ce pays conmie m'appartenant ; et maintenant qu'il est à moitié conquis, il faudra que je recule parce que Jean a fait sa paix avec Rome I Suis-je l'esclave de Rome? De quel argent Rome a-t-elle contribué? quels soldats m'a-t-elle fournis? quelles munitions m'a-t-elle envoyées pour aider à cette entreprise? N'est-ce pas moi qui en porte le fardeau? Quels autres que moi et ceux qui obéissent à mon appel donnent leurs sueurs à cette cause et soutiennent cette guerre? N'ai-je pas entendu ces insulaires crier vive le roi! au moment où je côtoyais leurs villes? n'ai-je pas les plus belles cartes dans le jeu pour gagner cette facile partie où se joue une couronne? Et il faudra que j'abandonne la mise que j'ai déjà gagnée! Non, non, sur mon âme, c'est ce qu'on ne dira jamais.

PANDOLPHE. — Vous uo cousidérez que les dehors de cette affaire.

Page 1