‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 191 sur 301 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

nesse toiijours ouverte pour les entendre ; on Tentretient des modes de la superbe Italie, dont notre peuple cherche gauchement à singer, en les suivant de loin, les manières dans une honteuse imitation. Quelque part (ju'il vienne de naître une frivolité dans le monde, quelque misérable qu'elle puisse être, pourvu qu'elle soit nouvelle, ne court*on pas aussitôt en étourdir l'oreille du roi? Tous les conseils arrivent trop tard là où la volonté se révolte contre les considérations de la raison. N'entreprends point de guider celui qui veut choisir son chemin lui-même. Il ne te reste qu'un souffle, et tu veux le perdre en vain !

GAUNT. — n me semble que je suis un prophète nouvellement inspiré, et voici ce qu'en expirant je prédis de lui : La fougue insensée de cette ardeur de désordre ne saurait durer, car les incendies violents sont bientôt éteints, les petites ondées durent longtemps ; mais les orages soudains sont bientôt finis. Celui qui donne trop continuellement dé l'éperon fatigue bientôt sa monture ; et la nourriture avidement engloutie étouffe celui qui la dévore ; l'imprévoyante vanité, cormoran insatiable, consomme ses ressources et finit par se dévorer ellemême. — Ce noble trône des rois, cette île souveraine, cette terre de majesté, ce séjour de Mars, ce nouvel Eden, ce demi -paradis , cette forteresse bâtie par la nature elle-même pour s'y retrancher contre la contagion et contre le bras de la guerre; cette heureuse raced'hommes, ce petit univers, cette pierre précieuse enchâssée dans la mer d'argent qui, comme un rempart ou comme un fossé creusé autour d'une maison, la défend contre la jalousie des contrées moins fortunées; ce sol béni du ciel, cette terre, ce royaume, cette Angleterre, cette nourrice, ce sein fécond en rois redoutés par la valeur de leur race, fameux par leur naissance, renommés par leurs exploits, que, pour le service de la chrétienté et l'honneur de la chevalerie ils ont portés loin de leur patrie, jusqu'au sépulcre qui est dans la rebelle Judée, le tombeau du fils de la bienheureuse Marie, la rançon de l'irnivers ; cette chère, chère patrie, chérie pour sa repu-

tation dans le monde entier, est maintenant (ah ! je meurs de le prononcer) engagée à bail comme un flef ou une misérable ferme ! L'Angleterre, ceinte d'xme mer triomphante, dont le rivage rocailleux repousse les jaloux assauts de l'humide Neptune, est maintenant honteusement enchaînée par quelques taches d'encre et des liens de parchemin pourri.... cette Angleterre, qui était accoutumée à conquérir les autres, a fait d'elle-même une ignominieuse conquête. Ah ! si ce scandale devait s'évanouir avec ma vie, combien me trouverais-je heureux de voir arriver la mort I

(Entrent le roi Richard, la reine*, Aumerle, Bushy, Green, Bagot, Ross et Willoughby.)

YORK. — Voilà le roi arrivé. Ménagez sa jeunesse : un jeime cheval bouillant, si l'on s'irrite contre lui, s'en irrite bien davantage.

LA REINE. — Comment se porte notre noble oncle Lancastre?

RICHARD. — Eh bien, vieillard, comment cela va-t-il? comment se trouve le vieux Gaunt?

GAUNT.— Oh ! comme ce nom « convient à ma figure I Je suis un vieux desséché, en effet, et desséché parce que je suis vieux ; le chagrin a gardé en moi une longue abstinence ; et qui peut s'abstenir de nourriture et n'être pas desséché? J'ai veillé longtemps pour l'Angleterre

i Le personnage de la reine est de l'inyention de Shakspeare. Richard, veuf d'Anne, sœur de l'empereur Venceslas, était fiancé depuis trois ans à Isabelle de France, qui n'en avait que dix.

* Gaunt en anglais signifie mince, maigre, desséché. Voici tout le passage, et cette suite de jeux de mots qui sont bien dans les habitudes d'esprit du temps, mais auxquels il a été impossible de trouver un équivalent en français :

O, how that name befits my composition! Old Q-auntt indeed; and gaunt in heing old : Within me grief hath kept a tedious fast, And who abstains from méat and is not gatmt t The pleasurcy that some fathers feed upon^ Is my strict fast, I mean, my children's looks. And therein fasting, hast thou made me Gaunt ^ Gawnt lam for the grave, Gaunt as a grave Whose hoUow womb inherits nought but boneg,

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