‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 192 sur 301 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

endormie : les veilles engendrent la maigreur, et la maigreur est toute desséchée ; ce plaisir qui sert quelquefois d'aliment à im père, la vue de mes enfants, j'en ai sévèrement jeûné; c'est au moyen de ce jeûne que tu m'as desséché. Je suis desséché comme il convient à la tombe, desséché comme la tombe dont les creuses entrailles ne renferment rien que des os.

RICHARD. — Un malade peut-il jouer si subtilement sur son nom?

GAUNT. —Non, la misère se plaît à se jouer d'ellemême. Puisque tu as cherché à tuer mon nom dans ma personne, j'insulte à mon nom, grand roi, pour te flatter.

RICHARD. — Les mourants devraient-ils flatter les vivants?

GAUNT. — ^Non, non, mais les vivants flattent les mourants.

RICHARD. — Mais toi qui te meurs maintenant, tu prétends que tu me flattes?

GAUNT. — Ohl non, c'est toi qui te meurs, bien que je sois le plus malade.

RICHARD. — Moi, je suis en santé, je respire, et je te vois bien malade."

GAUNT. — Celui qui m'a fait sait combien je te vois malade, malade moi-même à cause de ce que je vois, et en te voyant malade ; ton lit de mort est aussi vaste que ton pays où tu languis malade dans ta réputation. Et toi, malade trop insouciant, tu confies la guérison de ton corps oint du Seigneur aux médecins mêmes qui t'ont blessé. En dedans de cette couronne, dont le cercle n'est pas plus grand que ta tête , siège un millier de flatteurs qui, bien que renfermés dans cet étroit espace, étendent leurs dégâts jusqu'aux confins de ton pays. Oh ! si ton grand-père eût pu voir d'un œil prophétique comment le fils de son fils ruinerait sa postérité, il aurait pris soin de placer ta honte hors de ta portée, en te déposant avant que tu entrasses en possession, puisque tu ne possèdes aujourd'hui que pour te déposer toi-même. Oui, mon neveu , quand tu serais le maître du monde entier, il serait encore honteux de donner ce pays à bail :

mais loc9<iUd to& ^zliY^^9 «^ borne à U possessioi^ 4e ce pays, n'est-il pas plus gue honteux de le réduire à eette honte? Tu n'es à présent que ^intendant de F Angleterre, et non pas çon rpi : tu as soumis ton esclave, ta puis- ^nce royal^ à la loi, et tu es*... S

RICHARD. — Un ipihécile lunatique à la tête faible gui te prévaux des privilèges ^p la lualadie pour oser, chassant avec yiolence Ip ^ang i*oyal de sa résidence naturelle, faire pâlir nos joues par ta morale glacée. Mais, j^en jure la majesté royale de inon trône, si tu n'étais pas le frère du fUs du grand Edouard, ta langue, qui roule si grand train dans ta bouche, ferait rouler ta téta de dessus tes insolentes épaules.

GAUNT. — Fils de mon frère Edouard, ohl ne m'épargne pas pafcp gue je suis le fils d'Edouard son père. Semblable au pélican, tu Tas déjà fait couler ce sang, tu Tas bu dans tes orgies. Mon frère Glocester, cette âme simple et de bonnes intentions (veuille le ciel l'admettre au nombre des âmps heureuses I), peut servir d'exemple et de témoignage pour démontrer que tu ne te fais pas scrupule de verser le sang d'Edouard. Ligue-toi avec mon mal actuel, et que ta cruauté, comme la faux de la vieillesse, moissonne d'un cpup une Heur depuis trop longtemps flétrie. Vis dans ta honte, mais que ta honte ne meure pas avec toi, et que ces paroles fassent ton supplice dans l'avenir I — Reportez-moi dans mon lit, et de mon lit à Ja tombe. Qu'ils aiment la vie ceux qui y trouvent de la tendresse et de Thonneur I

(Il sort emporté par les gens de s« suite.)

lUCHARQ. — Et peux-là font bien de mourir qui sont vieux et chagrins. Tu es tous les deux, et par là le tombeau te convient doublement.

YORK. — Je supplie Votre Majesté de n'imputer ses paroles qu'à l'humeur de la maladie et de la vieillesse. Il vous aime, sur ma vie, et vqus tient pour aussi cher qu'Henri dup d'Hereford, s'il était ici.

RICHARD.— C'est vrai, vous dites la vérité ; son amour

i The State of lato U hondsla^e to the law.

ACTB II, SCÈNE I. 823

pour mol ressemble à celui d'Hereford ; et le mien est comme le leur.... Que les choses soient ce qu'elles sont.

(Entre Northumberland.)

NORTHUMBERLAND.— Mon souvorain , le vieux Gaunt se recommande au souvenir de Votre Majesté.

RICHARD. — Que dit-il maintenant?

NORTHUMBERLAND. — ^Rieu Vraiment. Tout est dit ; sa langue est maintenant un instrument sans cordes : le vieux Lancastre a dépensé vie, paroles, et tout le reste.

YORK. — QiiTork soit après lui le premier qui fasse ainsi banqueroute ! La mort, tout indigente qu'elle est, met im terme à des douleurs mortelles.

RICHARD. — Le fruit le plus mûr tombe le premier : ainsi fait-il ; c'est son tour, son temps est passé : c'est celui de notre voyage à nous autres. C'en est assez làdessus. — Maintenant songeons à nos guerres d'Irlande. Il nous faut chasser ces sauvages Kernes à la chevelure crépue, qui existent comme un venin là où n'a la permission de résider aucun autre venin qu'eux-mêmes *. Et pour cette importante expédition, nous avons besoin de subsides qui nous aident à Ja soutenir : nous saisissons donc rargénterie, l'argent monnayé, les revenus et le mobilier que possédait notre oncle Gaunt.

YORK. — ^Jusques à quand serai-je patient? Combien de temps encore mon tendre attachement à mon devoir me fera-t-il supporter l'injustice? Ni la mort de Glocester, ni le bannissement d'Hereford, ni les affronts de Gaunt, ni les maux doinestiques de l'Angleterre, ni les empêchements apportés au mariage de ce pauvre Bolingbroke', ni ma propre disgrâce, n'ont jamais apporté une nuance d'aigreur sur mon visage soumis, ne m'ont jamais fait porter sur mon souverain un regard irrité. — Je suis le dernier des fils du noble Edouard, dont ton père,

i II était de tradition que, grâce à U protection 4® saint Patrick, aucun animal venimeux ne pouvait vivre en Irlande.

* Il fut question, dit-on, pendant l'exil du duc d'Hereford en France de lui donner en mariage la fille du duc de Berry, mais Richard s'y opposa.

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le prince de Galles, était le premier. Jamais lion ne fut plus terrible dans la guerre, jamais paisible agneau ne fut plus doux dans la paix que ne Tétait ce noble jeune homme. Tu as ses traits ; oui, c'était là son air à l'âge où il comptait le même nombre d'heures que toi. Mais lorsqu'il prenait un front menaçant, c'était contre le Français, et non contre ses amis ; sa main victorieuse conquérait ce qu'elle dépensait, et ne dépensait pas ce qu'avait conquis le bras triomphant de son père ; ses mains ne furent jamais souillées du sang de ses parents; elles ne furent teintes que du sang des ennemis de sa race. — 0 Richard ! York est trop accablé par la douleur : sans elle il ne vous eût jamais comparés.

RICHARD. — Eh bien, quoi, mon oncle, qu'est-ce que c'est?

YORK. — 0 mon souverain, pardonnez-moi si c'est votre bon plaisir; sinon, content de n'être pas pardonné, je suis également satisfait. Quoi I vous voulez saisir et retenir en vos mains les droits souverains et les biens d'Hereford exilé? Gaunt n'est -il pas mort? Hereford n'est- il pas vivant? Gaunt ne fut -il pas un homme d'honneur? Henri n'est-il pas fidèle? Le père ne mériteil pas un héritier? son héritier n'est-il pas un fils bien méritant? Si tu enlèves à Hereford ses droits, et au temps ses chartes et ses droits coutumiers, que demain ne succède donc plus à aujourd'hui ; ne sois plus ce que tu es : car comment es-tu roi, si ce n'est par une descendance et une succession légitime? Maintenant devant Dieu, et Dieu me prescrit de dire la vérité, si par une injustice vous vous emparez de l'héritage d'Hereford, si vous mettez en question les lettres patentes présentées par ses mandataires pour revendiquer sa succession, et que vous refusiez l'honunage qu'il vous offre, vous attirez mille dangers sur votre tête, vous perdez mille cœurs bien disposés pour vous, et vous forcez la patience de mon attachement à des pensées que ne peuvent se permettre l'honneur et la fidélité.

RICHARD. — Pensez ce qu'il vous plaira : nous saisissons dans nos mains son argenterie, son argent, ses biens et ses terres.

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