‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 221 sur 301 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

la vérité de ce que nous sommes. Me voilà, inâ douce amie, devenu Tinséparable frère de la hideuse nécessité; eire et moi nous sommes liés jusqu'à la mort. — Retiretoi en France, et va te cloîtrer dans quelque maison religieuse : il faut qu'une sainte vie nous gagne dans un monde nouveau la couronne que nos heures profanes ont abattue ici.

LA REINE. — Quoi ! l'âme de mon Richard est-elle donc changée et affaiblie comme sa personne ? Bolingbroke a-t-il aussi déposé ta raison ? est-il entré dans ton cœur? Le lion mourant avance encere la griffe, et, dans la rage de se voir dompté, déchire la terre s'il ne peut atteindre autre chose ; et toi, subiras-tu patiemment la correction comme un écolier ? Baiseras-tu la verge ? flatteras-tu avec une basse humilité la fureur de tes ennemis, toi qui es un lion et le roi des animaux ?

RICHARD. — Oui, roi des aûimaux : si j'avais gouverné autre chose que des animaux, je régnerais encore heureux sur les hommes. — Ma bien-aimée, autrefois reine, prépare-toi à partir pour la France ; suppose que je suis mort, et qu'ici, dans cet instant, tu reçois de moi, comme de mon lit de mort, mon dernier adieu de vivant. Dans les ennuyeuses soirées de l'hiver, assise auprès d'un foyer avec quelques bons vieillards, fais-toi raconter les histoires des siècles malheureux passés depuis longtemps ; et avant de leur souhaiter le bonsoir, pour acquitter ta part de douleurs, dis-leur ma lamentable chute, et renvoie tes auditeurs pleurants à leurs lits. — Eh quoi! aux tristes accents de ta voix touchante, les insensibles tisons eux-mêmes, émus de sympathie, éteindront le feu sous les larmes de leur compassion; et les uns sous leurs cendres, les autres, noirs comme le charbon, pleureront la déposition d'un roi légitime.

(Entrent Northumberland et une suite.)

NÔRTHUMBERLAND. — Scigueur, los^ intcutious de Bolingbroke sont changées : c'est à Pomfret, et non à la Tour, qu'il faut vous rendre. — Et vous, madame, je suis aussi chargé d'ordres pour vous : il vous faut partir sans délai pour la France.

RICHARD. — Northumberland, toi l'échelle au moyen de laquelle Tambitieux Bolingbroke monte sur mon trône, le temps n'aura pas vieilli d'un grand nombre d'heures avant que ton odieux péché, se grossissant de sa propre matière, n'éclate en pourriture. Quand Bolingbroke partagerait son royaume et t'en donnerait la moitié, tu penseras que c'est tix)p peu pour Tavoir aidé à s'emparer du tout ; et lui, il pensera que toi qui sais le moyen d'établir les rois illégitimes, tu sauras aussi, sous le moindre prétexte, trouver un autre moyen de le renverser la tête la première de son trône usurpé. L'attachement des amis pervers se convertit en défiance, la défiance en haine; et la haine conduit l'un, ou tous deux ensemble, à de justes périls et à une mort méritée.

NORTHUMBERLAND. — Quo mou Crime retombe sur ma tête, et que tout finisse là. Faites -vous vos adieux et séparez-vous, car il faut vous quitter sur l'heure.

RICHARD. — Accablé d'un double divorce ! Méchants hommes, vous violez une double union ; d'abord entre ma couronne et moi, et puis entre moi et la femme que j'ai épousée. — Délions par un baiser le serment qui subsiste entre toi et moi : et cependant cela ne se peut, car il fut consacré par un baiser*.— Sépare-nous, Northumberland : moi pour aller vers le nord, où le froid transi et la maladie font languir le pays ; ma femme pour aller en France, d'où elle est venue avec pompe et parée comme le doux mois de mai, et où elle est renvoyée comme la Toussaint, ou comme le jour le plus court.

LA REINE. — Eh quoi 1 faut-il qu'on nous sépare ? faut-il nous quitter ?

RICHARD. — Oui, mabien-aimée, ta main de ma main, et ton cœur de mon cœur.

LA REINE. — Bannissez-nous tous deux, et renvoyez le roi avec moi.

NORTHUMBERLAND. — Il y aurait à cela quelque bonté, mais peu de politique.

* C'était alors l'usage de consacrer, à l'église même, l'union nuptiale par un baiser.

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