‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 227 sur 301 · ACTE V, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE II

je resterai prosternée sur mes genoux, et jamais je ne reverrai le jour que voient les heureux, que tu ne m'aies rendue à la joie, que tu ne m'aies dit de me réjouir en pardonnant à Rutland, à mon coupable enfant.

AUMERLE, se mettant à genoux, — ^Je courbe les genoux pour m'unir aux prières de ma mère.

YORK, se mettant à genoux. — Et moi je courbe mes genoux fidèles pour prier contre tous les deux. Si tu accordes la moindre grâce, puisse-t-il t'en mal arriver!

LA DUCHESSE d'york. — Ah I croyez-vous. qu'il parle sérfeusement? Voyez son visage : ses yeux ne versent point de larmes, sa prière n'est qu'un jeu, ses paroles ne viennent que de sa bouche, les nôtres viennent du cœur : il ne vous prie que faiblement, et désire qu'on le refuse ; mais nous, nous vous prions du cœur, de l'âme, de tout le reste : ses genoux fatigués se lèveraient avec joie, je le sais; et les nôtres resteront agenouillés, jusqu'à ce qu'ils s'unissent à terre. Ses prières sont remplies d'ime menteuse hypocrisie ; les nôtres sont pleines d'un vrai zèle et d'une intégrité profonde. Nos prières surpassent les siennes : qu'elles obtiennent donc cette miséricorde due aux prières véritables.

BOLiNGBROKE. — Ma bonuc tante, levez-vous.

LA DUCHESSE d'york. — ^Ne me dis point levez-vous, mais d'^dibord. je pardonne ; et tu diras ensuite levez-vous, Ahl si j'avais été ta nourrice et chargée de t'apprendre à parler, je pardonne eût été pour toi le premier mot de la langue. Jamais je n'ai tant désiré entendre un mot. Roi, dis : Je pardonne; que la pitié t'enseigne à le prononcer. Le mot est court, mais moins court qu'il n'est doux : il n'en est point qui convienne mieux à la bouche des rois que : je pardonne.

YORK. — Parie-leur français, roi; dis-leur : Pardonnezmoi\

* Speakin French, king] say — pardonnez-moi.

Shakspeare en veut beaucoup au pcurdonnes-moi. Il parait que de son temps l'usage continuel et abusif de cette expression était le signe caractéristique de l'affectation des manières fran-

382 richàbd II.

LA DUCHB8SE d'york.-— Dois-tu enseigner au pardon à détruire le pardon ? 'Ah 1 moii cruel mari, mon seigneur au cœur dur qui emploie ce mot contre lui-même, prononce le pardon commun qui est d'usage dans notre pays ; nous ne comprenons pas ce jargon français. Tes yeux commencent à parler; que ta langue s y joigne, ou bien place ton oreille dans ton cœur compatissant, afin qu'il entende le son pénétrant de nos plaintes et de nos prières, et que la pitié t'excite à proférer le pardon.

BOLiNGBROKB. — Mabouno tante, leyez-vous.

liA DUCHESSE d'york. — Je ne demande point à me relever : la grâce que je sollicite, c'est que tu pardonnes.

BOLiNGBROKE. — Je lui pardouno, comme je désire que Dieu me pardonne.

LA DUCHESSE d'york. — 0 heureuso victoire d'un genou suppliant ! Et pourtant je suis malade de crainte ; répète-le : prononcer deux fois le pardon, ce n'est pas pardonner deux fois, mais c'est fortifier un pardon.

BOLINGBROKE. — Je lui pardonne de tout mon cœur.

LA DUCHESSE d'york. — Tu OS uu dieu sur la terre.

BOLINGBROKE. — Mais pour notre loyal beau-frère et Tabbé, et tout le reste de cette bande de conspirateurs, la destruction va leur courir sur les talons. — Mon bon oncle, chargez-vQus d'envoyer plusieurs détachements à Oxford, ou en quelque autre lieu que se trouvent ces traîtres : ils ne demeureront pas en ce monde, je le jure ; mais je les aurai si je sais une fois où ils sont. Mon oncle, adieu. — Et vous aussi, cousin, adieu. Votre mère a su prier pour vous ; devenez fidèle.

LA DUOHBSSE d'york. — Vieus, mon vieux fils, je piie ^Dieu de faire de toi un nouvel homme.

(Ils sortent.)

çaises. Mais la plaisanterie est ici d'autant plus mal placée, que cette manière de s'excuser n'a rien de particulier au français : pa/rdon me est continuellement employé dans ce même sens par Shakspeare, pas plus loin que dans la scène précédente, où Aumerle refuse de donner à son père le papier qu'il lui demande.

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