ACTE V, SCÈNE V
humaine. Moi dont Toreille est assez délicate pour reprendre une fausse mesure dans un instrument mal conduit, je n'ai pas eu assez d'oreille pour m'apercevoir que la mesure qui devait entretenir l'accord entre ma puissance et mon temps était rompue : j'abusais du temps, et à présent le temps abuse de moi, car il a fait de moi Thorloge qui marque les heures : mes pensées sont les minutes, et avec des soupirs elles frappent l'heure devant mes yeux, montre extérieure à laquelle mon doigt, comme l'aiguille d'un cadran, pointe toujours en essuyant leurs larmes : et maintenant, monsieur, le son qui m'apprend quelle heure il est n'est autre que celui de mes bruyants gémissements lorsqu'ils frappent sur mon cœur, qui est la cloche. Ainsi, les soupirs, les larmes et les gémissements marquent les minutes, les temps et les heures : mais mon temps s'enfuit rapidement dans la joie orgueilleuse de Bolingbroke ; tandis que je suis debout ici comme un insensé, son jacquemard d'horloge *. — Cette musique me rend furieux; qu'elle cesse. Si quelquefois elle rappela des fous à la raison, il me semble qu'en moi elle la ferait perdre à rhomme sage ; et cependant béni soit le cœur qui m'en fait-doni car c'est une marque d'amitié; et de l'amitié pour Richard est un étrange joyau dans ce monde, où tous me haïssent.
(Entre un valet d'écurie.)
LE VALET. — Salut, Toyal prince.
RICHARD. — Je te remercie, mon noble pair; le meilleur marché de nous deux est de dix sous * trop cher. — Qui es-tu? et comment es-tu entré ici, où n'entre jamais per-
1 JacJc ofthe dock, Jacquemard, espèce de figure en bois placée encore sur certaines anciennes horloges pour indiquer les heures.
1 Ten groats. Le groat vaut quatre pence, c'est-à-dire huit sous ; ainsi, ten groats donneraient une valeur de quatre francs. Mais comme groat est aussi le mot dont on se sert pour exprimer une chose de peu de valeur, une extrêmement petite somme, à peu près comme nous employons le mot liardj on a cru conserver mieux l'esprit de cette phrase en traduisant ten groats par dix sous, qu'en exprimant leur valeur réelle.
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sontie que cfe mauvaiâ chien qtii ih'àJJiiortè ma noùtriturê pour prolonger la vie du malheur?
Lfe VALET. — J'étais un pauvre valet de tes écuries, roi, lorsque tu étais roi ; et voyageant vers York, j'ai, avec beaucoup de peine, obtenu à la fin la pernlissioa de revoir le visage de celui qui fut autrefois moil maître. Oh ! comme mon cœur a été navré lorsque j'ai vit dans les rues de Londres, le jour du couronnement, Bolingbroke monté sur ton cheval rouan Barbary, ce cheval que tu as monté si souvent, ce cheval que je pansais avec tant de soin !
RICHARD. — Il montait Barbary! Dis-moi, Inon ami, comment allait-il sous lui ?
LE VALET. — Avec tant de fierté qu'il semblait dédaigner la terre.
RICHARD. — Si fier de porter Bolingbroke î Et cette rosse mangeait du pain dans liia main royale, et il était fier ^and il sentait ma main le caresser I Ne devait-il pas broncher? ne devait-il pas tomber (puisqu'il faut que l'orgueil tombe tôt ou tard) et rompre le coii à l'orgueilleux qui usurpait ma place sur son dos? — Pardonnemoi, mon cheval ; pourquoi te ferais-je des reproches, puisque tu as été créé pour être soumis à Thomtoe, et que tu es né pour porter? Moi, qui n'ai pas été créé cheval, je porte mon fardeau comme un âne blessé de l'éperon et harassé par les caprices de Bolingbroke.
(Entre le geôlier avec uh plat.)
LE GEOLIER, au vaUt, — AUous, videz les lieux ; il n y a pas à rester ici plus longtemps.
RICHARD. — Si tu m'aimes, il est temps que tu te retires.
LE VALET. — Ce que ma langue n'ose exprimer, mon cœur vous le dit.
(11 sort.)
LE GEOLIER. — Soigueur, vous plaît-il de commencer?
RICHARD. — Goûte le premier, suivant ta coutimie.
LE GEOLIER. — SeigueuT, je n'ose : sir Pierce d'Exton, qui vient d'arriver de la part du roi, me conmiande le contraire.