ACTE II, SCÈNE IV
coquins en vert de Kendal ^ soient venus me prendre par derrière ; ils ont foncé sur moi, car il faisait si noir, Henri, que tu n'aurais pas pu voir ta main.
HENRI.— Ces menteries sont comme le père qui les en- , gendre, aussi grosses qu'une montagne, bien visibles, bien palpables. Quoi, triple sans cervelle, tête à perruque, bâtard, sale et gras magasin de suif.
FALSTAFF. — Gommeut, es-tu fou? es-tu fou? Est-ce que la vérité n'est pas la vérité?
HENRI. — Quoil comment est-il possible que tu aies distingué que ces hommes étaient en vert de Kendal, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais pas voir ta main? Allons, rends-nous raison de cela; qu'as-tu à dire ?
poms. — Allons , il faut nous expliquer cela, Jack, il faut nous dire vos raisons.
FALSTAFF. — Commout? de force ! Non ; me donnassiezvous l'estrapade, ou toutes les tortures du monde, je ne vous le dirais pas par force. Vous donner une raison par force? Quand les raisons seraient aussi communes que des mûres de haies, on ne me ferait pas donner à un homme une raison par force, à moil
HENRI. — Je ne veux pas avoir plus longtemps son péché sur la conscience. Cet effronté poltron, bon seulement à écraser les lits, à éreinter les chevaux ; cette énorme montagne de chair. ^.
FALSTAFF. — Laisse-uous tranquilles, figure étique, peau d'anguille, langue de bœuf séchée, longue perche, morue sèche : oh ! que n'ai-je assez d'haleine pour nombrer tout ce qui te ressemble I toi, aune de tailleur, fourreau d'épée, étui d'arc, sonde de commis de barrière...
HENRI. — Allons, courage, reprends haleine, et puis recommence de plus belle ; et quand tu seras bien épuisé
1 Kendai est une ville du comté de Westmoreland, où l'on fabrique une grande quantité d'étoffes pour vêtements. Le vert de Kendal était la couleur que choisissaient d'ordinaire les brigands, espérant ainsi être moins aperçus à travers les feuilles. Le fameux Robin Hood et ses gens portèrent du vert de Kendal tant qu'ils vécurent dans les bois.
en basses comparaisons, laisse-mol te dire seulement ces deux mots....
poiNs.— Écoute bien, Jack,
HENRI. — Nous deux, nous vous avons vus vous quatre tomber sur quatre, les garrotter 'et vous emparer de ce qu'ils avaient. Or, remarquez bien à présent comment un récit tout simple va vous confondre. Alors nous deux que voilà, sommes tombés sur vous quatre, et d'un seul mot nous vous avons, à votre barbe, enlevé votre prise, et nous Tavons, qui plus est, et nous sommes en état de vous la faire voir dans la maison ; et vous, Falstaff, en criant miséricorde, vous avez sauvé votre bedaine, et très-lestement , et très-adroitement, toujours courant, toujours hurlant, aussi bien que je Taie jamais entendu faire à un jeune taureau. — ^Ne faut-il pas que tu sois un grand misérable, pour avoir tailladé ton épée exprès comme tu Tas fait, et puis nous venir conter que c'était ente battant? Quel subterfuge, quel stratagème, quelle échappatoire peux- tu trouver à présent, pour te dérober à ta honte visible et manifeste?
poiNS.— Allons, dis-nous donc, Jack, quelle invention nouvelle te tirera de là ?
FALSTAFF. — Pardicu, jo vous ai reconnus comme celui qui vous a faits. Eh I voyons donc un peu, mes maîtres, ne vouliez-vous pas que j'allasse tuer l'héritier présomptif ? Était-ce à moi à tenir tête à mon prince légitime? Vraiment, vous savez bien que je suis brave comme Hercule. Mais voyez l'instinct, le lion ne toucherait pas au prince légitime *. L'instinct est une belle chose ; j'ai été poltron par instinct : je n'en aurai que meilleure opinion de moi et de toi tant que je vivrai ; de moi, comme d'un lion courageux, et de toi, comme du prince légitime. Mais après tout, mes^ enfants, je suis pardieu bien aise que vous ayez l'argent. Hôtesse, jetez les portes, veillez cette nuit, vous prierez demain. Pour vous, gaillards, bons garçons, bons enfants,^ cœurs d'or, que tous les titres qui reviennent aux bons compagnons vous
* Opinion consacrée dans plusieurs ballades.