‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 39 sur 301 · ACTE III, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE II

BAssANio. — Avant que j'ouvre cette lettre, dites-moi comment se porte mon cher ami.

sALANio. — Point malade, seigneur, si ce n'est dans rame -, point en santé, si ce n'est celle de l'âme. Sa lettre vous apprendra sa situation.

GRATiANO. — Nérissa, faites un bon accueil à cette étrangère; traitez-la bien. Votre main, Salanio. Quelles nouvelles de Venise? Gomment se porte ce marchand roi^, le bon Antonio ? Je suis sûr qu'il se réjouira de nos succès. Nous sommes des Jasons, nous avons conquis la Toison.

SALANIO. — Plût à Dieu que vous eussiez trouvé la toison qu'il a perdue ?

poRTiA. — Il y a dans cette lettre quelques nouvelles sinistres qui font disparaître la couleur des joues de Bassanio. La mort de quelque ami chéri. Nul autre malheur dans le monde ne peut changer à ce point la constitution d'un homme décourage I... Quoi ! de pis en pis?... Permettez, Bassanio. Je suis une moitié de vous-mênîe, et je dois partager sans réserve avec vous tout ce que contient cette lettre.

BASSANIO.— 0 'ma douce Portia ! ici sont renfermés un petit nombre damots les plus tristes qui jamais aient noirci le papier. Aimable dame, la première fois que je vous déclarai mon amour, je vous dis avec franchise que tout le bien que je possédais coulait dans mes veines, que j'étais gentilhomme, et je vous disais vrai. Cependant, chère madame, lorsque je m'évaluais à néant, voyez quel imposteur j'étais; au lieu de vous dire que mon bien n'était rien, j'aurais dû vous dire qu'il était au-dessous de rien ; car, dans la vérité, je me suis engagé avec un tendre ami, et j'ai engagé' cet ami avec lé plus

1 That royal merchant. Lors de la prise de Constantinople par les croisés, la république permit à ses sujets de faire, pour leur propre compte, dans les îles de l'Archipel, des conquêtes dont il fut stipulé qu'ils jouiraient en toute souveraineté, sous la condition d'en faire hommage à la république. Plusieurs des grandes familles de la république créèrent des établissements de ce genre qui leur valurent le titre de marchands rois.

cruel de ses ennemis, pour me procurer des ressources. Voilà une lettre, madame, dont le papier me semble le corps démon ami, et chaque mot une large blessure qui verse son sang vital. Mais est-il bien vrai, Salanio? Tous ses vaisseaux ont-ils manqué? quoil il n'en est arrivé aucun? de Tripoli, du Mexique ? de TAngleterrre, de Lisbonne, de la Barbarie, de Tlnde ? Pas un seul bâtiment n'a pu éviter la terrible rencontre des rochers, ruine des marchands ?

SALANio.—Pàs un seul, seigneur. D'ailleurs, il parait qu'eût-il à présent l'argent du billet, le Juif ne voudrait pas le prendre. Je n'ai jamais vu de créature portant figure d'homme, aussi âpre, aussi acharnée à détruire un homme. Il assiège jour et nuit le duc, en appelle aux libertés de l'État du refus de lui rendre justice. Vingt marchands, le duc lui-même et les magnifiques * du grand port, ont tenté de le persuader; mais sa haine ne veut pas sortir de là; une peine encourue, la justice, son billet.

jEssicA.— Quand j'étais avec lui, je Tai entendu jurer à Tubal et à Chus, ses compatriotes, qu'il aimerait mieux avoir la chair d'Antonio, que vingt fois la somme qu'il lui avait prêtée; et j'ai la certitude, seigneur, que si les lois et l'autorité, et toute la force du pouvoir ne s'y opposent, la chose ira bien mal pour le pauvre Antonio.

poRTiA. — C'est votre ami qui se trouve dans ces angoisses?

BAssANio. — ^Le plus cher de mes amis, le- meilleur des hommes, l'âme la mieux faite et la plus infatigable à rendre service ; enfin, l'homme qui nous retrace l'ancienne vertu romaine, plus qu'aucun autre qui respire l'air d'Itahe.

FORTiA — Combien doit-il au Juif?

BASSANIO. — Il doit pour moi trois mille ducats.

PORTIA. — Quoi! pas davantage? Donnez-lui-en six mille, et annulez le billet. Doublez les six mille, triplez-

» On sait que c'élait le titre des grands de Venise» les magnifiques seigneurs.

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