ACTE III, SCÈNE V
qui siéra le mieux à l'esprit sera le silence, et que la parole ne sera plus qu'aux perroquets. Allons, rentrez, et dites-leur de se préparer pour le dîner.
LANCELOT. — Cela est fait, monsieur; ils ont tous des estomacs.
LORENzo. — Bon Dieu! quel moulin à quolibets vous êtes! Allons, dites-leur de préparer le dîner.
LANCELOT. — Gela est fait aussi, monsieur, mais seulement couvrir est le mot*.
LORENZO. — Eh bien! voulez-vous couvrir?
LANCELOT. — Nou pas, monsicur; je connais mon devoir.
LORENZO. — Encore la guerre aux mots! Veux-tu donc montrer toute la richesse de ton esprit en un instant? Je t'en prie, entends tout uniment un homme qui parle tout uniment. Va trouver tes camarades : dis-leur de couvrir la table, de servir les plats, et nous allons entrer pour dîner.
LANCELOT. — Pour la table, monsieur, elle sera servie; pour les plats, monsieur, ils seront couverts ; quant à votre entrée pour venir dîner, qu'elle soit selon votre idée et votre fantaisie.
(Il sort.)
LORENZO. — Béni soit le jugement! comme ses mots s'accordent ! Le sot a entassé dans sa mémoire une armée de bons termes; et j'en connais bien d'autres d'une condition plus relevée qui sont farcis de mots comme lui, et à qui il ne faut qu'une expression plaisante pour rompre un entretien. — Eh bien! Jessica, comment va la joie? Et dis-moi, ma chère, dis-moi ton opinion : comment goûtes-tu l'épouse de Bassanio?
JESSICA. — Au delà de toute expression. Il est bien convenable que le seigneur Bassanio mène une vie régulière ; car, ayant le bonhfeur de posséder une pareille épouse, il goûte ici-bas les félicités du ciel; et s'il n'était pas capable de les sentir ici sur la terre, il serait bien juste qu'il n'allât jamais dans le ciel. Oui, si deux divi-
1 CoveTy couvrir la table, et ensuite cover^ se couvrir. T. vi. 5
ni tés faisaient quelque gageure céleste, et que pour enjeu ils missent deux femmes de ce monde, et que Portia en fût une, il faudrait absolument ajouter quelque chose à l'autre : car ce pauvre et grossier univers n'a pas sa pareille.
LORENZO. — Eh bien ! tu as en moi un époux pareil à ce qu'elle est comme épouse.
jEssiGA. — Ouil demande-moi donc aussi mon sentiment sur ce point.
LORENZO. — C'est ce que je ferai incessamment : mais d'abord allons dîner.
jEssiCA. — Pas du tout, laissez-moi faire votre panégyrique, tandis que je suis en appétit.
LORENZO. — ^Non, je t'en prie ; réserve-le pour propos de table : une fois là, quoi que tu puisses dire, je le digérerai avec le reste.
JESSIGA. — C'est bien, je vais vous en servir.
(Ils sortent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE