‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 46 sur 301 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

A Venise. — Un tribunal.

Entrent LE DUC, LES MAGNIFIQUES, ANTONIO, ÉAS- SANIO, GRATIANO, SALARINO, SALANIO et autres personnages,

LE DUC— Antonio est-il ici?

ANTONIO.— Prêt à paraître, dès qu'il plaira à Votre Altesse.

LE DUC. — J'en suis fâché pour toi. Tu as affaire à un adversaire dur comme la pierre, à un misérable tout à fait inhumain et incapable de pitié, et dont le cœur n'a pas un grain de sensibilité.

ANTONIO.— Je sais que Votre Grâce a pris beaucoup de peine pour tâcher de modérer la rigueur de ses poursuites. Mais puisqu'il reste inexorable, et, qu'il n'est aucun moyen légal de me soustraire à sa haine, j'oppose ma patience à sa fureur. Je suis armé de courage pour souffrir avec une âme tranquille la cruauté et la rage de la sienne.

LE DUC. — Allez et faites entrer le Juif dans la chambre.

SALANio.— Il est à la porte, seigneur; il entre.

(Entre Shylock.)

LE DUC— Faites place : qu'il paraisse devant nous.— Shylock, tout le monde pense, et je le pense aussi, que tu ne feras que conduire cette invention de ta méchanceté jusqu'à son dernier période, et qu'alors, c'est ainsi du moins qu'on en juge , tu voudras déployer une clémence et une pitié plus extraordinaires encore que l'extraordi-

naire cruauté que tu semblés montrer ; qu'au lieu d'exiger la condition du billet (qui est une livre de chair de ce pauvre marchand), tu ne te contenteras pas seulement de te désister de tes prétentions à cet égard; mais encore que, touché de sentiments de douceur et d'humanité, tu lui remettras la moitié de sa dette, et que tu jetteras un œil de pitié sur les pertes accumulées qui sont venues fondre sur lui en assez grand nombre pour écraser un marchand roi, et pour attendrir sur son sort des cœurs d'airain et les sauvages âmes de pierre des Turcs inflexibles et des Tartares, qui ne connurent jamais les devoirs de la douce courtoisie. Nous attendons de toi uqe réponse favorable, Juif.

SHYLOCK. — J'ai communiqué mes résolutions à Votre Grâce : j'ai juré, par le saint jour du sabbat, d'exiger mon dû et l'accomplissement de l'obligation. Si vous me refusez, puissent les suites de cette infraction retomber sur votre constitution et les libertés de votre ville ! Vous me demanderez pourquoi j'aime mieux prendre une livre de chair morte que de recevoir trois mille ducats? A cela je n'ai point d'autre réponse, sinon que c'est mon idée. N'est-ce pas là répondre? Eh bien ! si un rat fait du dégât dans ma maison, ne suis-je pas le maître de donner dix mille ducats pour le faire empoisonner? Vous ne trouvez pas encore cette réponse suffisante ? Il y a des gens qui n'aiment pas à voir sur cette table un cochon de lait la gueule béante ; quelques-uns, qui deviennent furieux quand ils y voient un chat ; et d'autres, au nasillement de la cornemuse, ne peuvent retenir leur urine : car notre disposition, maîtresse de nos passions, influe souverainement sur les goûts et les dégoûts de l'homme. J'en viens à ma réponse. De même qu'il n'y a point de raison pourquoi l'un ne saurait supporter la vue d'un cochon la gueule béante, l'autre celle d'un chat, animal innocent et nécessaire, et l'autre le son de la cornemuse ; mais qu'ils sont tous forcés de céder à cette faiblesse inévitable, d'offenser quand ils sont offensés : de même je ne peux ni ne veux donner d'autre raison de la poursuite d'un procès si préjudiciable pour moi, qu'une

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