‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 47 sur 301 · ACTE IV, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE I

haine intime, une certaine aversion que je sens contre Antonio. Êtes-vous content de ma réponse ?

BASsANio. — Ce n'est pas là une réponse, homme insensible , qui soit capable d'excuser l'obstination de ta cruauté.

SHYLOCK. — ^Je ne me suis pas engagé à te donner une. réponse qui te plût.

BASSANIO.— Tous los hommcs cherchent-ils à tuer ce qu'ils n'aiment pas?

SHYLOCK. — Un homme hait-il ce qu'il n'a pas envie de tuer?

BASSANIO.— Toute offense n'engendre pas d'abord la haine.

SHYLOCK. — Gomment! voudrais-tu qu'un serpent te piquât deux fois?

ANTONIO.— Faites attention, je vous prie, à ce que c'est que de raisonner avec ce Juif. Vous pourriez aussi bien vous tenir sur le rivage à prier la mer d'abaisser la hauteur de ses marées ordinaires ; vous pourriez aussi bien demander au loup pourquoi il a fait bêler la brebis après son agneau; vous pourriez aussi bien demander aux pins des montagnes de ne pas secouer leurs cimes avec bruit, quand ils sont battus par la tempête du ciel. Vous viendriez aussi facilement à bout des plus rudes entreprises, que d'amollir (car qu'y a-t-il de plus rude?) son cœur de Juif. Cessez de lui faire des offres, je vous en conjure ; ne tentez plus aucun moyen ; mais laissez-moi promptement et simplement, comme il convient, recevoir mon jugement, et le Juif ce qu'il désire.

BASSANIO. — Au lieu de trois mille ducats en voilà six mille.

SHYLOCK.— Chacim de ces six mille ducats fût-il divisé en six parties, et chaque partie fût-elle un ducat, je ne les prendrais pas ; je veux qu'on accomplisse les termes du billet.

LE DUC. — Comment espéreras-tu miséricorde, si tu ne f ai s pas miséricorde ?

SHYLOCK. — Quel jugement ai-je à redouter, puisque je ne fais point de mal? Vous avez chez vous un grand

nombre d'esclaves, que comme vos ânes, vos chiens et vos mulets, vous employez aux travaux les plus abjects et les plus vils, parce que vous les avez achetés. Irai-je vous dire : rendez-leur la liberté, faites, faites-leur épouser vos héritières? Pourquoi suent-ils sous des far- . deaux? Donnez-leur des lits aussi doux que les vôtres. Que leur palais soit flatté par les mêmes mets que le vôtre. Vous me répondez : ces esclaves sont à nous. Je vous réponds de même : la livre de chair que j'exige de lui m'appartient : je Tai chèrement payée, et je la veux. Si vous me refusez, honte à vos lois I II n'y a plus aucune force dans les décrets du sénat de Venise. — J'attends que vous me rendiez justice. Parlez : Taurai-je?

LE DUC — Mon pouvoir m'autorise à renvoyer rassemblée, jusqu'à ce que Bellario, savant jurisconsulte, que j'ai mandé ici aujourd'hui pour résoudre cette question, soit arrivé.

SALANio. — Seigneur, il y a là à la porte un exprès nouvellement arrivé de Padoue, avec des lettres du docteur Bellario.

LE DUC. —Apportez-nous ces lettres, faites entrer le messager.

BAssANio. — Espère, Antonio. Allons, reprends courage ; le Juif aura ma chair, mon sang et mes os, et tout, avant que tu perdes pour moi une seule goutte de ton sang.

ANTONIO. — Je suis le bouc émissaire du troupeau, le plus propre à mourir. Le fruit le plus faible tombe le premier : laissez-moi tomber de même. — Vous n'avez rien de mieux à faire, Bassanio, que de vivre et de composer mon épitaphe.

(Entre Nérissa déguisée en clerc d'avocat.)

LE DUC. — Venez-vous de Padoue, et de la part de Bellario?

NÉRISSA. — Vous l'avez dit, seigneur : Bellario salue Votre Seigneurie.

(Elle lui présente une lettre.)

BASSANIO. — Pourquoi aiguiser ton couteau avec tant d'application?

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