‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 48 sur 301 · ACTE IV, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE I

SHYLOCK. — Pour couper ce qui me revient de ce banqueroutier.

GRATiANo. — 0 dur Julf, ce n'est pas sur le cuir de ton soulier, c'est bien plutôt sur ton cœur que tu en affiles le tranchant; il n'est point de métal, pas même la hache du bourreau, qui ait à moitié l'âpreté de ta jalouse haine. N'est-il pas une prière capable de te toucher?

SHYLOCK. — Non , pas une seule que tu puisses avoir assez d'esprit pour imaginer.

GRATUNO. — Puisses-tu être damné dans les enfers, chien inexorable ! Puisse-t-on faire un crime à la justice de te laisser la vie ! Tu m'as presque fait chanceler dans ma foi : j'ai été tenté d'embrasser l'opinion de Pylhagore et de croire avec lui que les âmes des animaux passent dans des corps humains. Ton âme canine animait un loup pendu pour meurtre d'homme ; et son odieux esprit échappé du gibet, lorsque tu étais dans le ventre de ta profane mère, entra dans ton corps. Tes désirs sont ceux d'un loup sanguinaire, affamé et furieux.

SHYLOCK. — Tant que tu n'effaceras pas la signature de ce billet, tu n'offenseras que tes poumons à parler si haut. Remets ton esprit dans son assiette, jeune homme, ou tu vas le perdre sans ressources. J'attends ici justice.

LE DUC — La lettre de Bellario recommande à la cour un jeune et savant docteur. Où est-il ?

NÉRissA. — Ici près, qui attend votre réponse, pour savoir si vous voulez le recevoir.

LE DUC — De tout mon cœur. Allez le chercher, trois ou quatre d'entre vous, pour le conduire ici avec civilité. Je vais en attendant faire part à la cour de la lettre de Bellario. (7/ lit.) « Votre Altesse saura qu'à la réception « de sa lettre je me suis trouvé très-malade. Mais au « même moment que votre exprès est arrivé, un jeune « docteur de Rome, nommé Balthasar, m'était venuren- « dre une visite d'amitié. Je l'ai informé des particula- « rites du procès pendant entre le Juif et le marchand « Antonio. Nous avons feuilleté ensemble beaucoup de « livres. Il est muni de mon avis qu'il vous apporte per- « fectionné par son savoir, dont je ne saurais trop louer

« rétendue, pour satisfaire à ma place, comme je l'en « ai pressé, é. la demande de Votre Grâce. Que les an- « nées qui lui manquent ne le privent pas, je vous « prie, de la haute estime qui lui est due ; car je ne vis « jamais un corps si jeune avec une tête si mûre. Je le « recommande à votre gracieux accueil. C'est à Tessai « que se fera le mieux connaître son mérite. » Vous entendez ce que m'écrit Bellario. Mais voici, je crois, le docteur. (Entre Portia vêtue en homme de loi.) Donnezmoi votre main. Venez-vous de la part du vieux Bellario?

PORTIA.— Oui, seigneur.

LE DUC — Soyez le bienvenu. Prenez votre place. Êtesvous instruit de la question qui occupe aujourd'hui la cour?

PORTIA. — Je connais la cause de point en point. Quel est ici le marchand, et quel est le Juif?

LE DUC— Antonio et le vieux Shylock. Approchez tous deux.

PORTIA. — Vous nommez-vous Shylock ?

SHYLOCK. — Je me nomme Shylock.

PORTIA. — Le procès que vous avez intenté est d'étrange nature. Cependant vous êtes tellement en règle que les lois de Venise ne peuvent vous empêcher de le suivre. (A Antonio.) Vous courez risque d'être sa victime; n'estil pas vrai ?

ANTONIO. — Oui, il le dit,

PORTIA . — Reconnaissez- vous le billet ?

ANTONIO. — Je le reconnais.

PORTIA. — ^11 faut donc que le Juif se montre miséricordieux.

SHYLOCK. — Qui pourrait m'y forcer, dites-moi?

PORTIA. — Le caractère de la clémence est de n'être point forcée. Elle tombe comme la douce pluie du ciel sur le lieu placé au-dessous d'elle. Deux fois bénie, elle est bonne à celui qui donne et à celui qui reçoit. C'est la plus haute puissance du plus puissant. Elle sied au monarque sur le trône mieux que sa couronne. Son sceptre montre la force de son autorité temporelle; c'est Tattri-

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