ACTE II, SCENE I
donner encore pour un jeune galant ! Que] diantre d'imprudence cet ivrogne de Flamand a-t-il donc pu saisir dans ma conduite » pour oser ainsi s'attaquer à moi ? Quoi ! il ne s'est pas trouvé trois fois en ma compagnie. Ou'ai-je donc pu lui dire? — J'eus soin de contenir ma gaieté, Dieu me pardonne. — En vérité, je veux présenter un bill au prochain parlement, pour la répression des hommes. — Gomment me vengerai-je de lui? car je prétends me venger, aussi vrai que son ventre est fait tout entier de puddings.
(Entre mistriss Ford.)
MisTRiss FORD. — Mistriss Page , vous pouvez m'en croire, j'allais chez vous.
MISTRISS PAGE. — Et, ma parole, je venais aussi chez vous. — Vous avez bien mauvais visage.
MISTRISS FORD.— Oh! c'cst ce que je ne croirai jamais. Je puis montrer la preuve du contraire.
MISTRISS PAGE. — A la boHue heure ; mais moi du moins je vous vois ainsi.
MISTRISS FORD. — Soit , je Ic veux bien. Je vous dis pourtant qu'on pourrait vous montrer la preuve du contraire. 0 mistriss Page, conseillez-moi.
MISTRISS PAGE. — De quoi s'agit-il, -voisine?
MISTRISS FORD. — 0 voisluc, saus une petite bagatelle de scrupule, je pourrais parvenir à un poste d'honneur.
MISTRISS PAGE. — Euvoyez pendre la bagatelle, voisine, et prenez l'honneur. Qu'estr-ce que c'est ?— Moquez-vous des bagatelles. Que voulez-vous dire?
MISTRISS FORD.-7-Si je voulais aller en enfer seulement pour une toute petite éternité, ou quelque chose de pareil, je pourrais tout à l'heure avoir l'ordre de la chevalerie.
MISTRISS PAGE.— Toi! tu badiues. — Sir Alice Ford! tu serais un chevalier bâtard, ma chère, tu ne tiendrais pas de place, je t'en réponds, sur le livre de la chevalerie.
MISTRISS FORD. — Nous brûlous le jour! — lisez ceci, lisez. Voyez comment je pourrais être titrée.— Me voilà décidée à mal parler des gros hommes, tant que j'aurai
(les yeux capables de distinguer les hommes sur Tapparence : et cependant celui-ci ne jurait point ; il louait la modestie dans les femmes ; il s'élevait si sagement et de si bon goût contre ce qui n'était pas convenable, que j'aurais juré que ses sentiments s'accordaient avec ses discours ; mais ils n'ont aucun rapport et ne vont pas du tout ensemble; c'est comme le centième psaume sur l'air des jupons verts. Quelle tempête, je vous en prie, a jeté sur notre terre de Windsor cette baleine, le ventre plein de tant de tonnes d'huile? Gomment en tirerai-je vengeance? Je pense que le meilleur parti serait de l'amuser d'espérances, jusqu'à ce que le feu maudit de la luxure Tait fondu dans sa graisse. — Avez-vous jamais rien entendu de semblable ?
MisTRiss PAGE. — Lettre pour lettre, si ce n'est que le nom de Page diffère du nom de Ford. Pour te consoler pleinement de cet injurieux mystère, voici la sœur jumelle de ta lettre ; mais la tienne peut prendre l'héritage, car je proteste que la mienne n'y prétend rien. — Je répondrais qu'il a un millier de ces lettres tout écrites, avec un blanc pour les noms. Et quant aux noms, cela va assurément à plus de mille, et nous n'avons que la seconde édition. Il les fera imprimer sans doute, car il est fort indifférent sur le choix, puisqu'il veut nous mettre toutes les deux sous presse. J'aimerais mieux être une Titane, et avoir sur le corps le mont Pélion.... Allez, je vous trouverai vingt tourterelles libertines avant de trouver un homme chaste.
MISTRISS FORD. — Eu effet, c'est en tout la même lettre, la même main, les mêmes mots. Que pense-t-il donc de nous?
MISTRISS -PAGE. — Jc u'cu sais rien. Ceci me donne presque envie de chercher, querelle à ma vertu. Voilà que je vais en agir avec moi comme avec une nouvelle connaissance. Sûrement, s'il n'avait reconnu en moi quelque faible que je n'y connais pas, il ne serait jamais venu à l'abordage avec cette insolence.
MISTRISS FORD. — A l'abordage^ dites- vous? ohl je réponds bien qu'il ne passera pas le pont.