ACTE II, SCÈNE II
mon cœur n'ose se découvrir à elle. Elle me paraît trop brillante pour que je puisse lever les yeux sur elle. Mais si j'arrivais devant elle avec quelques preuves de fait en main, mes désirs auraient un exemple alors, et un titre pour se faire valoir : je pourrais alors la forcer dans ses retranchements d'honneur, de réputation, de foi conjugale, et mille autres défenses, qui me présentent maintenant une résistance beaucoup trop imposante. Que dites- vous de ceci, sir John ?
FALSTAFF. — Monsicur Brook, je commence d'abord par user sans façon de votre argent ; ensuite mettez votre main dans la mienne : enfin , comme je suis gentilhomme, vous aurez, si cela vous plaît, la femme de Ford.
FORD. — Oh, mon cher monsieur !
FALSTAFF. — Mousicur Brook, vous Taurez, vous dis-je.
FORD. — Ne vous faites pas faute d'argent, sir John, vous n'en manquerez pas.
FALSTAFF. — Nc VOUS faitcs pas faute de mistriss Ford, monsieur Brook, vous ne la manquerez pas. Je puis vous le confier : j'ai un rendez-vous avec elle, qu'ellemême a provoqué. Son assistante ou son entremetteuse sortait justement quand vous êtes entré ; je vous dis que je serai chez elle entre dix et onze. C'est à cette heure-là que son maudit jaloux, son mari, doit être absent. Revenez me trouver ce soir, vous verrez comme j'avance les affaires.
FORD.— Je suis bien heureux d'avoir fait votre connaissance! Avez-vous jamais vu Ford, monsieur?
FALSTAFF. — Qu'W aille se faire pendre, ce pauvre faquin de cocuî Je ne le connais pas : pourtant je lui fais tort en l'appelant pauvre. On dit que ce jaloux de bec cornu a des monceaux d'or ; c'est ce qui fait pour moi la beauté de sa femme. Je veux l'avoir comme une clef du coffre de ce coquin de cornard. Ce sera ma ferme.
FORD. — Je voudrais, monsieur, que le mari vous fût connu, pour que vous puissiez au besoin éviter sa rencontre.
FALSTAFF.— Qu'il aille se faire pendre, ce manant de
mangeur de croûtes'. Je veux lui faire une peur à ne savoir où donner de la tête. Je vous le tiendrai en respect avec ma canne suspendue comme un météore sur les cornes du cocu. Tu verras, maître Brook, comme je gouvernerai le paysan; et pour toi, tu auras soin de sa femme. — Reviens me trouver de bonne heure ce soir. i
Ford est un gredin,et j'y ajouterai quelque chose de plus; je te le donne, maître Brook, pour un gredin et un cocu. Reviens me trouver ce soir.
(Falstaff sort.)
FORD. — Damné pendard de débauché! le cœur me |
crève de colère. Qu'on vienne me dire encore que cette '
jalousie est absurde ! — Ma femme lui a envoyé un message ; l'heure est fixée ; l'accord est fait. Qui l'aurait pu penser? Voyez si ce n'est pas l'enfer que d avoir une femme perfide ! Mon lit sera déshonoré, mes cofires mis au pillage, mon honneur en pièces ; et ce n'est pas le tout que de subir ces infâmes outrages, il me faut accepter d'abominables noms, et cela de la part de celui qui me fait Taffront! Quels titres I quels noms ! Appelezmoi Amaimon; cela peut se soutenir; Lucifer, c'est bien; Barbason, à la bonne Jieure; et pourtant ce sont les qualifications du diable, des noms de démons : mais cocu! cocu complaisant! Le diable même n'a pas un nom semblable.— Page est un âne, un âne fieffé : il veut se fier à sa femme, il ne veut pas être jaloux ! J'aimerais mieux confier mon beurre à un Flamand, mon fromage au prêtre gallois Hugh, mon flacon d'eau-de-vie à un Irlandais, ma haquenée à un filou pour s'aller promener, que ma femme à sa propre garde. Tantôt elle complote, tantôt elle projette, tantôt elle manigance ; et ce qu'elles ont mis dans leur tête, il faut qu'elles l'exécutent; elles crèveront plutôt que de ne pas l'exécuter. Le ciel soit loué de m'avoir fait jaloux ! — C'est à onze heures.— Je le préviendrai ; je surprendrai ma femme ; je me vengerai de Falstaff, et me rirai de Page. — Allons, allons, plutôt
1 Sait butter, beurre salé, expression de mépris dont on se sert pour désigner ceux qui manquent des commodités de la vie.