Var. : le vray ornement
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certes, si ex gêner atione unius fit corruptio alterius, ce chappeau souffre de grandes altérations, n'y ayant moment ny instant où il ne reçoive une nouvelle figure ; aussi vient-il d'un Dieu grandement variable , et semble que pour toute succession il eust eu l'eschangement en partage: car, si nous nous voulons borner des opinions de Berose et Manethon , autheurs chaldéens , nous trouverons que ce fut Saturne qui le porta le premier, non si large comme il est, mais en forme longue, car toutes les choses s'aggrandissent avec le temps.
Tantum œvi longinqua valet mutare vetustas.
Il le fit faire expressément quand il vint en Italie, comme dit est, fuyant l'ire de Jupiter, pour se desguiser, car personne n'avoit encore inventé les chapeaux pointus ; trop bien Mercure en avoit un qui lui couvroit la teste, mais il estoit d'une forme ronde. Depuis ce temps, la mode est venue de porter les chappeaux pointus à l'espagnole , et mesme en France, où on a fait le mesme, mode qu'on peut dire à bon droict mariée à l'inconstance. Plusieurs portent aujourd'huy les chappeaux, non point tant pour embrasser les loix de la mode que pour cacher les cornes dont leurs femmes les emmossent, qui aboutissent en pointes, ce qu'ils ne feroient si aisément si leur chappeau estoit de forme platte, comme l'année passée ; car il y auroit à craindre qu'elles ne perçassent et se fissent paroistre au travers de ces chappeaux plats.
Saturne, pour tesmoignage de l'affection qu'il
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portoit à Tabaron , sçachant sa délibération touchant son partement, entre les dons dont il voulut signaler sa courtoisie, il luy fit transport du susdit chappeau, avec deffenses très-estroites de ne l'alliener, vendre ny donner à qui que ce fût, luy enjoignant de plus de le garder comme une pièce fatale à sa race et un précieux trésor. Aussi, Saturne estant le père des changemens, ne luy pouvoit donner chose plus correspondante à son humeur que la vicissitude.
Tabaron, qui auparavant alloit nue teste, fut bien aise d'avoir un expédient pour se garder de la chaleur du soleil. Ce fut de ce chappeau qu'on tira l'invention des parasols, qui sont maintenant si communs en France que désormais on ne les appellera plus parasols, mais parapluyes et garde-collets , car on s'en sert aussi bien en hyver contre les pluies qu'en esté contre le soleil. Ce chappeau, de père en fils, fut gardé comme une précieuse relique, en souvenance de Saturne , leur ayeul , car c'estoit son bonnet des jours ouvriers; mais de fortune, après quelque espace de temps, comme les choses perdent tousjours leur premier lustre, un de la race tabarinienne qui l'avoit en garde le laissa esgarer, soit que le destin luy eust disposé un autre maistre , ou autrement. Ganimède , mignon des dieux, par rencontre le trouva, et, désireux de lui faire voir le ciel, le prist et le porta à Jupiter. Ce dieu portefoudre s'estonna de prime-abort de voir la structure, le bastiment et les estages de ce vénérable chappeau ; il en voulut gratifier Mercure , et luy en faire un présent, comme estant seul entre tous les dieux qui se servoit de chappeaux : luy, qui
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aime la vanité , le fit remettre en forme et réintégrer en son premier lustre par Piloforon , son chappelier ordinaire, et voulant désormais s'en servir aux plus urgentes occasions, y attache ses aisles ; mais de mal-heur, comme il fut commandé de Jupiter d'aller faire un voyage aux Champs- Eliséens, en se callant du ciel, le vent s'entonna dedans, de manière qu'il tomba, et oncques depuis il ne voulut porter aucun chappeau à la pyramide. Janus, qui vivoit en ce temps-là, fut si heureux qu'il le recueilla ; mais, ayant deux faces, et la teste grosse à proportion , il eslargit sa première forme, et de là en avant, il demeura large comme on le void à présent. Cestui-cy le cacha sous le mont Aventin ; mais Romulus, bastissant la ville de Rome, le recouvrit; il fut long-temps comme une pièce rare et exquise, mesmeon le portoit aux triumphes des empereurs quand, chargez de despouilles et trophées, ils entroient à R.ome.
Ce fut aussi de ce chappeau d'où vint la coustume aux Romains de se couvrir la teste en leurs sacrifices, ce que les grands sacrificateurs observoient fort religieusement ; car, quand ils vouloient faire une hécatombe aux dieux, ils se couvroient de ce chappeau ( tous les assistans estants descouverts pour plus grande révérence). Ceste loy estoit inviolable , et pratiquée en tous les sacrifices, excepté en ceux de Saturne, où ils se presentoient teste nue, comme raconte Plutarque, voulant par cette cérémonie déférer quelque honneur à ce dieu pour son chappeau, ettesmoigner que ce seroit une indécence de luy sacrifier estant couronné de ses propres despouilles.
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Ceste pièce fut conservée plusieurs siècles dans le Capitole ; enfin un certain de la race tabarinique, qui estoit esclave du grand sacrificateur, s'en saisit secrettement comme si quelque destin î'eust sourdement excité à cela ; depuis en descendant, il demeura tousjours dans la ligne droite et masculine des Tabarins, qui commencèrent dès lors à se peupler en Italie plus que devant, jusques à tant que le grand-père du grand-père de Tabarin, au temps que François premier faisoit esclater ses armes par toute l'Italie, le donna à un soldat françois qui, estant retourné en sa patrie, surpris qu'il fut d'une forte maladie, n'ayant autre chose pour se guarir, le donna en eschange d'une médecine à un apoticaire de la place Maubert, qui s'en est servy, luy et ses enfants , comme d'une chausse pour passer Phypocras.
Tabarin , qui avoit leu les annales, croniques et archives de ses prédécesseurs, et combien ce chappeau avoit esté en grande estime, a recherché tous les moyens de le recouvrer; enfin, dernièrement qu'il vint à Paris, il le recogneut, et le rachepta dudit apoticaire , estimant une chose très-indigne qu'un si sacré vaisseau fust ainsi poilu. Maintenant il s'en sert ; et, s'il est le dernier qui le possède, il se peut dire à bon droict le premier qui a inventé de luy donner nouvelles et nouvelles formes.
RECUEIL GENERAL
DES
RENCONTRES, DEMANDES et RESPONSES