‹ uvres complètes de TabarinChapitre 17 sur 123 · TABARINIQJUES ŒUVRE AUTANT FERTIL EN GAILLARDISES · texte numérisé non relu

TABARINIQJUES ŒUVRE AUTANT FERTIL EN GAILLARDISES

Que remply de subtilitez , composé

en forme de dialogue entre

Tabarin et le maistre.

Question I.

Qui sont les meilleurs médecins, et comme on cognoist les maladies.

Tabarin.

On maistre !

Le Maistre. Qu'y a-il, Tabarin?

Tabarin. Un petit mot, s'il vous plaist, pour mon argent. J'ay entendu dire que vous sçaviez parfaitement ce quec'estoit de la merde saine.

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Le Maistre. Médecine, gros asne.

Tabarin. Et que vous aviez une entière cognoissance d'icelle.

Le Maistre. A la vérité, depuis ma jeunesse je m'y suis tousjours employé , comme jugeant que c'estoit une science autant utile ■ que nécessaire aux hommes; et , si je ne suis parvenu au suprême degré de cognoissance , tant pour la pratique que pour la spéculative , pour le moins ay-je tasché d'en effleurer une partie. Un homme est tousjours loué d'avoir employé son temps en une estude si sérieuse , et contribué ce peu qu'il a de sa nature pour l'acquisition d'une chose qui ne peut estre que profitable.

Tabarin. Il ne vous falloit point arrester tout le temps de vostre jeunesse à cela , puisque vous n'en avez effleuré qu'une partie. Si vous aviez envie de flairer l'essence de la merde saine, il ne falloit que venir frapper à ma porte de derrière.

Le Maistre. O l'impertinent! Je te dis effleurer, et non pas flairer, c'est-à-dire en tirer quelques cognoissances , en gouster quelque chose.

Tabarin. Par la mort de ma vie ! vous y eussiez trouvé du sentiment. Mais venons à nostre propos : puisque vous avez toutes ces cognoissances, dites-moy je vous prie, qui sont les meilleurs médecins, et comment cognoissezvous les maladies ?

Le Maistre. Les meilleurs médecins sont

i. Var. des Rec. en deux part. : autant utile aux hommes que nécessaire à leur entretien particulier; toutesfois , si je ne suis...

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ceux qui ont une parfaicte cognoissance de la nature des choses , qui cognoissent leurs qualitez , passions , proprietez , compositions et temperamens, qui sçavent leurs complexions, et de là réfléchissent leurs cognoissances et leur jugement sur ce qui est propre pour la santé. Et, jaçoit que ceux qui ont la théorie soient très-excellens , si est-ce que ceux qui conjoignent la pratique et l'expérience à la théorie me semblent les meilleurs , parce qu'ils ont plus parfaicte notion des maladies et accidens qui peuvent arriver et de leur guarison, car toute l'essence de la médecine consiste en l'expérience.

Tabarin. Mais je voudrois sçavoir de vous comment vous cognoissez une maladie et un homme malade ?

Le Maistre. Nous le cognoissons quand nous l'allons visiter : nous luy tastons le poux , nous luy demandons en quelle partie du corps il se trouve mal; nous jugeons à sa couleur, nous le voyons à son urine, nous nous enquestons s'il mange bien, et ainsi des autres.

Tabarin. Teste non pas de ma vie , allez vous chercher midy si loing ! Vrayement, quand le malade vous a dit sa maladie , il vous est facile de juger où il est malade ' ! Je vous veux bien apprendre un autre secret : les meilleurs médecins , et qui cognoissent mieux les maladies, sont les tonneliers.

Le Maistre. Les tonneliers! Tabarin, sçachons voir et venons aux preuves.

Tabarin. Quand un tonnelier va visiter une

i . Var. : où le mal le presse.

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pièce de vin , il ne demande pas : Est-il blanc ? est-il clairet ? sent-il mauvais ? a-il les serceaux rompus? L'on ne cognoist jamais les maladies que par l'intérieur. Il y regarde luy-mesme, et, pour ce faire, il ouvre le bondon qui est au dessus de la pièce et y met le nez; puis, des deux mains, à chaque costé du fond il donne un grand coup de poing; la vapeur alors s'exhale et sort par la partie supérieure , et ainsi il cognoist si le vin est bon ou non. De mesme vous, quand vous allez visiter un malade, vous ne vous devez arrester à tant de questions et discours ; il faut de prime abort faire mettre vostre malade les pieds au haut , et, si vous voulez sçavoir le fondement de sa maladie, vous devez mettre vostre teste entre ses fesses , et approcher vostre nez du souspirail merdique, puis luy donner un coup de poing dans le ventre : les exhalaisons , qui de leurs natures sont légères, vous monteront au nez, et alors vous jugerez de la maladie et donnerez vostre sentence sur la senteur que vous en aurez senty. Voylà le moyen d'estre en bref bon médecin.

Le Maistre. 0 le gros asne!

Tabarin. 0 le gros veau, prophète du passé.

Le Maistre. A qui parlez-vous ?

Tabarin. Retirez-vous, je vous prie; je parle à ce marmiton de Pluton qui est derrière vous.

Tabariniqjues. 39

QjJ E S T I 0 N II.

Lequel des deux est le meilleur, d'avoir la veue

aussi courte que le nez, ou le nez aussi long

que la veue.

Tabarin.

On maistre , je vous supplie très-affectionnement de me dire lequel vous aymeriez mieux, ou d'avoir la veue aussi courte que le nez, ou le nez aussi long que la veue ?

Le Maistre. Voilà des questions fort abstraictes, Tabarin, et qui ne demandent point de responses; et certes, s'il me falloit choisir lequel desdeux me plairoit d'avantage, j'aymerois mieux passer sous un autre arbitre et ne choisir ny l'un ny l'autre; mais, puisque ta curiosité te porte jusques-là que de me le demander, il faut que ma courtoisie te satisface. Je te diray d'avoir le nez aussi long que la veue, c'est une grande difformité.

Tabarin. Vous avez raison, ce seroit une belle goutière. Il y a des camus qui ne peuvent porter de lunettes faute qu'ils ont le nez trop court, mais vous ne seriez en ces peines-là.

Le Maistre. D'avoiraussi, en contre eschange, la veue aussi courte que le nez, ce seroit une chose bien déplorable; et, s'il y a de la difformité en l'un, il n'y a pas moins de dommage

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en l'autre , car la veue est la lampe et le flambeau de nos actions.

Tabarin. Encore est-on bien ayse devoir clair à menger sa souppe.

Le Maistre. Je fais tant de cas de la veuë, pour estre le premier organe du corps et la première pièce de tout ce bastiment, tant pour sa structure , qui est le plus admirable chef-d'œuvre de la nature, que pour sa beauté, qui est incomparable, que, nonobstant la difformité, j'aymerois mieux avoir le nez aussi long que la veue que la veue aussi courte que le nez.

Tabarin. Aussi auriez-vous un grand advantage par- dessus les autres de vostre aage.

Le Maistre. Quel advantage , Tabarin ?

Tabarin. Parce que vous n'auriez plustost veu un estron de loing que vous auriez le nez dedans ! O qu'il le feroit beau voir sur la montagne de Montmartre , avec un nez de dix lieues de long, car on y voit de fort loing; il luy faudroit des fourches pour soustenir son nez.

Question III.

Chercher ce qu'on ne veut pas trouver.

Tabarin.

g^f/^Ostre maistre, me respondrez-vous ^bien à ce que je vous vay demander ? |) Le Maistre. Je ne sçay pas, Tabarin : tu as aucune fois des questions si esloignées de raison que les plus subtils se trouveroient bien empeschez d'en sortir.

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Tabarin. C'est la vérité, j'ay estudié, ouy; ô diable! je sçay du latin; je suis bon astrologue, je prevoy le passé ; quand il n'y a personne au logis, je conclus nécessairement que le maistre et les serviteurs sont dehors. Dites-moy, cependant, comment se peut-il faire qu'un homme aille cherchant ce qu'il ne veut pas trouver ?

Le Maistre. Cela ne se peut faire , Tabarin , à tout le moins d'un homme sensé et qui a du jugement : car ce seroit luiter contre la raison mesme, et estre privé de ceste lumière naturelle de l'intellect ; et en cecy celuy qui le chercheroit se contrarieroit soy-mesme , et seroit susceptible de deux formes contraires , qui , selon les philosophes, ne se retrouvent jamais en un mesme sujet.

Tabarin. Toutes ces raisons-là n'empeschent pas qu'on ne cherche souvent ce qu'on ne voudroit pas trouver. Premièrement, quand un gueux comme vous, au soir, fait une ronde dans les coins et recoins de sa chemise , il cherche s'il trouvera des poux ; dites-moy, s'il vous plaist , quand il les trouve à monceaux entassez l'un sur l'autre , en est-il bien ayse ? Il ne faut pas aller plus Ioing que vous, je suis empesché jour et nuict autour de la garnison de vos chausses. En second lieu , quand un marchand , pour quelque haste qu'il a , veut de nuict estaller sa foire, et qu'il va au privé sans chandelle, vous le voyez qui d'une main douteuse et chancellante , à pas couppez et entrerompus , taste et visi'e la bouche de monsieur le privé, voir s'il n'y trouvera rien de gras : voudroit-il trouver ce qu'il cherche , je vous prie ? Tesmoin vostre père

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l'autre jour. Ah ! quand j'y pense, le vieux penard.

Le Maistre. Et bien! mon père , que fit-il ?

Tabarin. Il faut que je vous le confesse. J'estois en la meilleure disposition de faire des bignets que je fus de ma vie ; j'avois dit à la servante qu'elle achetast de la farine pour faire des châssis , et un cent d'œufs, et quatre pintes de laict; il y avoit là de quoy faire de la colle.

Le Maistre. Voylà comme on dissipe le bien de la maison quand je n'y suis pas.

Tabarin. Vous avez de grands biens à la vérité : il y a plus de trois ans que vous avez un muy de vin en cave ; encore fait-il une gueule aussi grande qu'un four. Pour revenir donc à mes bignets , la farce estoit toute preste , l'huile estoit sur le feu qui petilloit desjà; mais de malheur, ah ! quand je pense à la perte que je fis ! vostre père vint frapper à la porte. Incontinent ce fut de plier bagage ; je ne sçavois où mettre la poêle ni la farce : sur le lict, il l'eust aperceu, car il a tousjours le nez grandement susceptible d'odeurs. Je m'advisay en dernier ressort de les porter au privé. Il y a deux emboucheures, comme vous sçavez : en l'une je mets la poêle, en l'autre la farce. Mais, de fortune, il ne fut sitost entré qu'il alla droit au privé, et encore, ce qui estoit à craindre, on n'y voit pas trop clair. Il vint de prime abord , tant il estoit hasté de s'asseoir, au trou où estoit la farce ; mais au mesme instant il sentit un masque qui luy serroit les fesses, et, croyant que ce fust quelque reste de matière merdique , disoit : « C'est une chose estrange que ces servantes icy ne nettoyent pas le

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privé ! » Et, pensant avoir meilleur marché en l'autre emboucheure, il y porte son vénérable estuy : son cul ne fut pas plustost assis que les bignets commencèrent à frire ; cela luy pendoit par lambeaux des fesses. Je vous jure qu'il eut pour le moins la moitié de sa moustache rasée.

Le Maistre. 0 le gros porc! nous remplirastu tousjours de ces matières fécales ?

Tabarin. Et je vous prie, n'estropiez pas leurs noms : c'est de la merde en bon françois. Cependant si vous voulez manger des bignets, il vous faut aller au cul de vostre père : vous y en trouverez de tous cuits.

Question IV.

Si la raison et la vérité peuvent compatir ensemble.

Tabarin.

On maistre, donnez-moy un peu de merde pour les dents.

Le Maistre. De remède, gros nigaut.

Tabarin. Et m'instruisez un peu de ce que je vous vay demander : il y a long-temps que mon jugement veut estre esclaircy d'une chose, sçavoir, si la raison et la vérité peuvent demeurer ensemble.

Le Maistre. Ouy dea , Tabarin , il n'y a aucun doute ny lieu de soupçon en cela : la raison est tousjours conforme à la vérité, et partout où Tabarin. I. 3

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est la vérité , là se trouve la raison ; elles sont tellement conjoinctes et unies, que si le mensonge vient à desmonter l'assemblage de l'un , il faut de nécessité que l'autre périsse. Pour rendre cecy plus clair, prenons un exemple. Supposons que tu me doives dix escus.

Tabarin. Dix escus! D'où diable vous devroisje dix escus ?

Le Maistre. Je ne dis pas que tu me les doives ; mais faisons la supposition.

Tabarin. Je n'ay que faire de vos suppositions; je ne vous doibs rien.

Le Maistre. 0 le gros lourdaut! Il est trèscertain que tu ne me dois rien , mais c'est pour te faire recognoistre que la vérité et la raison sont ensemble. Supposons donc que tu me doives dix escus, c'est la vérité que tu me les doibs.

Tabarin. Je vous ay desjà dit cent fois que je ne vous doibs rien ; vous seriez content d'abuser un pauvre orphelin de dix escus.

Le Maistre. C'est une chose estrange d'avoir affaire à des gens si hebêtez. Je te dis que je suppose.

Tabarin. Ah ! ah ! vous supposez ? dame ! c'est une autre chose.

Le Maistre. Selon ma supposition, il est vray que tu me les doibs.

Tabarin. Il est vray.

Le Maistre. Si tu me les doibs, n'est-ce pas la raison que tu me les paye ? Et ainsi voilà la raison et la vérité qui sont ensemble.

Tabarin. Si vous vous attendez que je vous les paye, vous attendrez long-temps. Or ça, vous avez supposé; laissez-moy supposer à mon

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tour, et je vousvay prouver le contraire. Supposons que vous avez vostre nez à mon cul : vous ne luy avez pas , mais , quand il vous plaira , la boutique est toujours ouverte; la taverne n'est pas loing, on vous tirera du meilleur.

Le Maistre Voylà les suppositions d'un gros vilain et d'un gros lourdaut comme toy.

Tabarin. Puisque vous m'avez fait supposer à vostre fantaisie, je vous rendray vostre change. Supposons donc que vous ayez vostre nez en mon cul : ô! tous les diables! qu'il feroit beau vous y voir! ah ! que de senteurs aromatiques \

Le Maistre. Et bien, posons le cas, puisque tu le veux.

Tabarin. Supposant que vostre nez soit en mon cul, c'est la vérité qu'il y est.

Le Maistre. Selon ta supposition.

Tabarin. Est-ce la raison qu'il y demeure ?

Le Maistre. Nenny dea, Tabarin.

Tabarin. Vous voyez donc que la raison et la vérité ne peuvent demeurer ensemble.

Qjjestion V.

Pourquoy les chiens, s' 'entre saluant, se flairent aa derrière l'un de l'autre,

Tabarin.

E me suis estonné de ce que j'ay veu les chiens qui , pour saluer leurs compagnons , de prime abord les viennent flairer au derrière; je voudrois bien scavoir la raison.

36 Recueil des questions

Le Maistre. La raison en est commune, Tabarin : c'est un instinct naturel qu'ils ont entre eux qui les porte à ceste action. La nature a esté tellement diversifiée en ses effects, et une mère si libérale, qu'elle a donné à chaque animal une propriété et une passion particulière qui ne se retrouve point es autres espèces : ainsi le linx de sa nature voit clair, les taupes ne voient goutte , le cheval hannit, le taureau beugle, le chien abboye; brief, selon leurs instincts ils exercent les actions ausquelles ils sont conduits de la nature.

Tabarin. Ce n'est pas encore tout cela, mon maistre; vous n'avez point veu les annales des chiens, à ce que je voy ».

Le Maistre. As-tu quelque meilleure raison, Tabarin , je te prie de me l'enseigner.

Tabarin. Il faut que vous sçachiez que les chiens s'assemblèrent un jour ensemble et voulurent tenir les estats pour plusieurs raisons, car ils se voyoient aucunes fois bastonnez de leurs maistres et mal menez des serviteurs : ils tindrent donc conseil pour pourvoir à ce qu'on auroit à faire désormais. Les gros dogues, comme les plus grands , presidoient et recueilloient les sentences des plus petits : un qui avoit esté tousjours à la cuisine, et qui aymoit à lécher les plats, fut d'avis de faire une bourse commune entre eux et d'acheter de la viande , et ainsi trafiquer sans estre tousjours subjects à autruy ; un autre plus ancien se lève et dit que ceste opinion n'estoit pas bonne, et qu'eux mesmes mange-

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