I. Var. : non plus gros que vostre nez
Tabariniques. 39
qu'il sera aussi gros que le poing. Voilà pour la première condition, qu'ils voyent d'avantage.
Secondement, ils commandent d'avantage, parce qu'ils commanderont cent fois une chose avant qu'on leur obéisse ; au contraire, un jeune, si on luy manque au premier commandement, Martin Baston ne manquera pas de marcher.
Entroisiesme lieu, ils pissent plus haut, car les jeunes ont de coustume de pisser à terre, et eux , faute de vigueur naturelle, ils pissent sur leurs genoux.
Question VII.
Qui doit plustost visiter le malade, ou le médecin , ou sa mule.
On maistre , je ne sçavois hier assez admirer un médecin qui , venant voir vostre père malade , fut bien si ehonté et si peu remply d'honneur qu'il laissa sa mule à la porte.
Le Maistre. Comment, Tabarin, t'estonnestu de telle chose ? il n'y a point pourtant grande cause d'admiration ny d'estonnement : attendoistu qu'il fist monter sa mule à la chambre ?
Tabarin. Et comment l'entendez-vous donc-
ques ? elle estoit plus digne d'y monter que luy.
Le Maistre. 0 l'estourdy! ne vois-tu pas
que c'est une chose hors de tout jugement, qu'un
^o Recueil des questions
médecin face visiter le malade par une mule, et juy demeurer à la porte ?
Tabarin. Je trouve que par raison la mule doibt plustost aller voir le malade que le médecin : dites-moy, je vous prie , pourquoy est-ce que le médecin va voir le malade ?
Le Maistre. C'est parce qu'il porte la doctrine et la science par laquelle il peut subvenir aux incommoditez du malade et le retirer de tant de maux où il trempe et va languissant ; outre plus, que, cognoissant la maladie, il dispose des remèdes propres et salutaires pour la santé , et, par les compositions qu'il fait, renforce la composition de la nature et la remet en son entier.
Tabarin. En parlant de la façon, vous deffendez ma cause , car de là je tire un argument infaillible , que la mule doit plustost visiter le malade que le médecin. N'est-ce pas une pitié qu'il faille faire attendre une pauvre beste à la porte ce pendant que l'autre est auprès du feu à se réchauffer les entrailles d'un verre de bon vin ? La raison que vous apportés pour appuier vostre responce est que le médecin va veoir le malade parce qu'il porte la science quant et soy; etmoy je dis que la mule y doit plustost aller, parce qu'elle porte la science et la doctrine et médecin tout ensemble.
Question VIII '.
Quel est le plus honneste, du cul d'un gentilhomme ou du cul d'un paysant.
Tabarin.
On maistre , quel est le plus honneste , du cul d'un gentil'homme ou du cul d'un paysant? ou bien , si vous vouliez plustost gouster la substance de l'un ou de l'autre, le quel des deux sent le plus mauvais ?
Le Maistre. Tes questions ne ressentent que la villenie, Tabarin, et tousjours tu nous repais de matières illégitimes , qui sont d'aussi difficile digestion à la langue de les prononcer qu'à ta bouche de les mâcher.
Tabarin. J'auray tousjours cest advantage qu'il y a du suc et de la substance à mes questions ; c'est pourquoy je vous prie de m'en esclaircir.
Le Maistre. Bien que ce soit une chose peu honneste de te repondre , je veux toutesfois satisfaire à tes demandes et contenter ta curiosité en cecy, la partye postérieure d'ungentil'homme.
i. Cette question, l'une des plus sales de l'édition originale du Recueil, et qu'à ce titre on a insérée dans la Bibliotheca Scatologica, p. 90, no 248, n'a plus été reproduite dans les publications subséquentes.
42 Recueil des questions
Tabarin. N'estropiés pas son nom, je vous prie : c'est le cul.
Le Maistre. Et bien ! le cul d'un gentil'homme me semble plus honneste que celuy d'un paysant, parceque estant plus courtois et mieux en ordre , garny tousjours d'ambre gris, de musc et de bonnes odeurs, il faut nécessairement qu'il soit bien plus honneste en toutes ses partyes du corps.
Tabarin. Pour moy, je tiens tout le contraire, et asseure que le cul d'un gros villageois ne sent pas si mauvais que celuy d'un gentil'homme. Venons aux preuves : quant un gentil'homme veut chier (ne vous desplaise) et qu'il va au privé, il va en un lieu plein de puanteurs, une sentine de villenies, un cloaque d'emondices; quant il est là , il met son derrière sur la bouche de monsieur le privé ; les vapeurs ce pendant s'eslèvent du bas de la cheminée privatique et montent droict amont, de sorte que bien souvent en peu de temps on y verroit naistre une comète si le gentil'homme ne se retiroit, tant l'exhalaison qui s'y amasse est puante. Après, s'il torche son derrière, il prendra du papier, et au lieu d'oster l'ordure, il ne faict qu'aplatir et replâtrer les matières, et bien souvent le papier se perce, et puis ils mettent le doigt dans le trou. Venons maintenant faire la comparaison avec un paysant : un villageois ne mange que des viandes grossières qui ne sont pas si tost digérées ; ils ont le ventre constipé ; s'ils veulent aller à leurs affaires, ils n'iront pas chercher un privé, cela est trop vilain; ils iront au milieu d'une vaste campagne, et si d'adventure il y a quelque ordure, ils
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se garderont bien d'en approcher de peur de des-honnorer leur derrière, ains chercheront une place nette pour s'esvacuer. Ce n'est pas tout : de peur que les vapeurs montantes ne viennent à gaster et des-honnorer monsieur le cul, ils regarderont de quel costé vient le vent, afin de faire passer la fumée à costé, et ainsi leurs ponnants sont plus honnestes que les autres.
Le Maistre. Tes raisons sont tirées de trop loing, Tabarin.
Tabarin. Je vous diray : vous parlez tant de vos expériences, esprouvez et allez flairer au cul de l'un et de l'autre qui sent meilleur. Vous y trouvères de quoy boire et de quoy manger; vous n'aurés qu'à ouvrir les narines, l'odeur vous montera au cerveau : cela vous confortera les hippopondrilles et l'entendement.
Question IX '.
Pourquoy les chiens lèvent la jambe en pissant.
Tabarin.
On maistre, j'ay pensé faire tantost un mauvais tour à un chien.
Le Maistre. Comment, Tabarin? tu luy as voulu mesurer les costes avec un baston ?
i. On retrouve cette question dans le Gratelard , sous le no J4} mais avec une solution différente.
44 Recueil des questions
Tabarin. Nenny, mais je luy ay pensé faire une bourguignotte d'un pot à chier : il estoit si impudent que de venir pisser contre nostre muraille ; et , qui plus est , comme se voulant moquer de moy, il levoit la jambe.
Le Maistre. C'eust esté mal fait de le frapper, Tabarin : il recherchoit à vuider les superfluités de la nature. Tous les animaux sont subjects à ces inconveniens , car la faculté concoctrice et la faculté retentrice, ayant jouy de leurs privilèges et receu l'aliment nécessaire pour le cours de la faculté expultrisse , puis après agit et exclud le superflus ; de sorte qu'il ne te falloit courroucer contre ce chien, luy estant une chose naturelle d'esvacuer ses excremens.
Tabarin. Ce qui me faschoit le plus, c'est que je luy voyois lever la jambe ; je voudrois bien sçavoir pourquoy les chiens lèvent la jambe quand ils pissent, car je n'ay remarqué cela en aucun des autres animaux.
Le Maistre. Tu as tousjours des curiosités si discordantes avec la bienséance et la raison, qu'il me seroit plus convenable de ne te respondre du tout, que de te satisfaire ; toutesfois, je te dirayen passant que cest animal, ayant les muscles, les tendons, les cartilages, les nerfs, les ligamens, difficiles à ployer, et ne pouvant avoir le mouvement si libre que les autres animaux, est contraint de lever la jambe pour faire place à son urine : ainsi l'ours, pour la mesme raison , ne se peut tourner en un costé qu'il n'y tourne le corps tout àfaict, car ses muscles n'obéissent pas et sont plus bandés qu'es autres animaux.
Tabarin. Je voulois esprouver si vous aviez
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estudié ceste leçon mieux que moy ; mais je voy bien que vous n'estes qu'une beste, aussi bien qu'eux , puisque vous n'avez encore atteint ceste doctrine.
Le Maistre. As-tu quelque meilleur fondement, Tabarin?
Tabarin. Je m'en vay vous l'enseigner. Vous sçavez que la nature a donné de la prudence à chaque animal pour se garantir des inconveniens qui leur peuvent arriver : ainsi les souris et les ratz ont un certain instinct de sçavoir quand une maison doibt tomber, et s'en retirent. Les chiens ont eu leur part de ceste provision et sont grandement prudens, esgallant en cela leur fidélité. Or, toute leur prudence ne se recognoist qu'en leur pisser, car vous ne voyés jamais un chien pisser au milieu des rues; ils s'en viendront contre une muraille, et choisiront la plus belle place , puis levant la jambe ils jouent du flageolet. Sçavez- vous pourquoy ils lèvent les jambes? C'est de peur que la muraille ne tombe sur eux ; ils se servent comme d'un pillier pour appuyer la muraille.
46 Recueil des questions
Qjjestion X1.
Qui est le meilleur libraire du monde.
Tabarin.
Ui prenés-vous pour le meilleur libraire du monde ?
Le Maistre. Le meilleur libraire est celuy qui sçait trafiquer par tout un royaume , qui débite , qui vent , qui sçait employer ses moyens à imprimer de bons livres dont il retire du proffict par après : jouxte que les meilleurs libraires sont ceux qui non seulement sçavent débiter, trafiquer de pais en un autre, mais il est très-nécessaire qu'ils sachent imprimer; oultre plus, ils doibvent sçavoir relier un livre et le couvrir, le dorer, l'accommoder. Enfin, je trouve ce libraire le meilleur, qui est bon imprimeur, bon relieur et bon doreur.
Tabarin. Devinez, selon vostre opinion, qui je trouve pour le meilleur libraire du monde.
Le Maistre. Qui ce est, Tabarin, qui se peut à bon droit vendiquer de ce nom ?
Tabarin. C'est monsieur le cul. Je ne parle pas sans fondemens. Vous dites, premièrement, qu'un libraire doit sçavoir trafiquer de costé et
1 . Cette question, aussi ordurière que celle qui figure précédemment sous le no 8, fait partie de la première édition et n'a plus reparu dans aucun recueil. L'auteur des Plaisantes Recherches ne s'est pas aperçu de ce retranchement, qu'on signale ici pour la première fois.
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d'autre; voulez-vous un plus grand trafiqueur que le cul ? il est tousjours au milieu de la foire ; il ouvre sa boutique à tous venans , si vous voulez y mettre le nez. Secondement, quel meilleur imprimeur sçauriez-vous rencontrer qu'un cul ? d'une seule lettre il fait merde, la chemise ne luy est sitost appliquée qu'elle est imprimée. Pour bon relieur, il ne s'en retrouve pas de tel dedans l'université, car on ne sçauroit rien lier sans corde; or est-il qu'on dit en commun discours d'un cul qui est long-temps à l'estrade, qu'il chie cordelle : il est donc bon relieur. Quant à la dernière condition, n'est-il pas le meilleur doreur du monde ? Je m'en rapporte à vostre haut de chausse : il en eut dernièrement tout son saoul. Puis y a-il dorure meilleure que dorure de merde ? Pour moy, je croy qu'on ne sçauroit trouver de l'or plus fin au monde.
Question XL
Qui sont ceux qui se mocquent des médecins et apoticaires.
Tabarin.
Ui sont ceux, à vostre advis, qui se mocquent des médecins et apoticaires ?
Le Maistre. Ce sont les malavisez, qui, ne croyans avoir affaire d'eux, se gabbent de leurs receptes; gens de néant, qui ignorent
48 Recueil des questions
que la médecine est un art tout à faict céleste et divin, qui restitue et reintègre la nature en sa perfection et en son entier apogée. La médecine est la science des sciences naturelles, et mal apris sont ceux qui la mesprisent.
Altissimus de cœlo creavit medicinam, et vir prudens non abhorrebit eam ' .
Tabarin. J'en disois dernièrement le mesme à un cousturier qui me fit un bas de chausses pour moy : Homerus et vir prudens non abhorrebit eam.
Le Maistre. Pour mon regard , je tiens que ceux qui contemnent les médecins, ce sont les ignorants et telle manière de gens qui ne croyent avoir affaire d'eux.
Tabarin. Vous vous trompez, car ceux qui se mocquent sont ceux-là mesmes qui ont plus besoin de leur aide : ce sont les malades.
Le Maistre. Les malades, Tabarin! Comment se peut-il faire qu'un malade se mocque d'un médecin , veu qu'il le recherche et en a tant de besoin ?
Tabarin. N'est-ce pas une grande mocquerie quand on tire la langue de demy-pied de long à celuy qui vous vient voir ?
Le Maistre. A la vérité , tirer la langue est un signe de dérision.
Tabarin. Or est-il que si un médecin vient voir un malade, pour sçavoir la cause de son mal, le malade luy tirera la langue; c'est une pure mocquerie.
1 . Le paragraphe qui suit ne se trouve pas dans les éditions de 1622 , où le maistre, après avoir débité son latin, continue en ajoutant : Je dis donc que ceux qui contemnent...
Tabariniques. 49
Le Maistre. Et l'apoticaire?
Tabarin. L'apoticaire en a bien d'avantage ; car, s'il vient de fortune pour apporter un clistère à un malade et le visiter, le malade, en se gaussant de luy, luy présentera le cul pour luy servir d'estuy à son nez : ne sont-ce pas là de grandes dérisions et mocqueries ?
Question XII.
Pourquoy les femmes sont faciles à surprendre.
Tabarin.
On maistre, pour quelle raison est-ce que les femmes sont plus faciles à surprendre que les hommes ?
Le Maistre. La cause en est trèsévidente : c'est qu'elles sont d'une nature plus débile et d'un tempérament plus froid ; elles ont le sang moins vigoureux : or est-il que l'homme de courage est celuy qui a le naturel fort , l'imagination plus excellente et mieux composée , le sang plus chaud /bref, qui ressent le viril d'avantage que la femme.
Tabarin. La femme ressent aussi bien le viril que l'homme ; mais passons outre. Vous dites que c'est par la foiblesse que la femme est si souvent surprise, et parce qu'elle est d'une nature plus fragile ; vous n'avez pas bien rencontré , car il ne se trouve pas de mémoire d'homme que Tabarin. I. 4
50 Recueil des questions
leur nature ( bien qu'elle soit fendue de demypied ) se soit jamais cassée ; aussi ne tombentelles pas de haut , car elles tombent sur leurs talons. La vraye raison pourquoy elles sont sitost surprises est que leur sentinelle est si près du corps de garde que, devant qu'elle ait adverty le corporal , l'ennemy fonce la barrière et entre dedans le tapital '.
Question XIII.
Pourquoy les vieillards pètent et vessent.
Tabarin.
'Où vient que les vieillards , quand ils ;se remarient en leurs vieux jours, ont de icoustume, au lieu de courtiser leurs espousées , de peter et de vessir ?
Maistre. Ce sont des incommoditez qui suivent cest aage, Tabarin , parce qu'estans plus remplis de vapeurs , et leurs estomacs ne pouvans digérer les viandes qui leurs sont entremises, ils sont plus subjects aux ventositez.
Tabarin. A la vérité , ce sont pauvres gens;
ils ressemb'ent grandement bien aux meusniers.
Le Maistre. Comment , Tabarin ?
Tabarin. Parce que, quand les meusniers
sont laz et ont bien travaillé , ils couchent leur
tête sur les sacs et se reposent à leur aise : le