‹ uvres complètes de TabarinChapitre 47 sur 123 · Livre I · texte numérisé non relu

Livre I

E sçay que plusieurs , allans et revenans par les rues de Paris , employent vainement leurs paroles sur le discours du capitaine Rodomont , de la belle Isabelle et du seigneur Tabarin, qui ne sçavent nullement quelle est leur origine, quels leurs parents , leurs amours et leurs victoires , ny quel subjet les faict tous les jours immortaliser sur un théâtre. C'est pourquoy, comme estant ennemy de l'ignorance , je désire que tant de

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miracles apparus aux yeux de tout le monde , et admirez comme rares , ne soient ensevelis souz les cendres de i'oubly, faute d'avoir quelqu'un qui peigne dans les tablettes de la mémoire avec un éternel pinceau tant de si belles choses, qui à tout jamais le feront revivre, bien que mort. Je n'ay pas entrepris en ce traicté de vous raconter l'histoire d'un Rodomont , roy d'Arger, qui est trop triviale et commune , comme celle qui a assez esté déduite par le poète italien Arioste, et d'italien tournée en françois. Un Rodomont second du nom , mais premer en armes, fournira de matière suffisante à ce nouveau livre.

Rodomont a esté fils d'un roy d'Esclavonie, puissant en valeur et en richesse , le renom duquel a servy non seulement d'ayde pour soustenir la gloire de Rodomont , mais aussi pou: l'accroistre et augmenter. Ce jeune prince n'a pas été moins beau que vaillant ; car, si Cupidon avoit estably sur son front le siège de son empire , Mars luy faisoit redouter sa main, dont l'atteinte estoit pire dix mille fois que celle d'un foudre. Il a monstre durant toute sa vie qu'il estoit digne de la race d'Alcide, laquelle, non sans cause , il s'attribuoit. Au seul récit des travaux de cet Amphitrionien, il s'est imprimé tellement dans son courage les caractères d'une honneste envie , qu'il n'a cessé de pourchasser toutes les occasions de se monstrer non digne de luy, mais pour donner par son bras furieux quelque advantage à son los. Pour donc trouver où s'exercer et acquérir louange , il esleut le pays des Sarmates comme tesmoing des palmes et lauriers qu'il y devoit gaigner. Il prend congé de ses

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parents et amis, non sans grande tristesse d'un costé et d'autre, de laquelle je m'abstiens, ne pouvant vous la raconter. Comment vous pourrois-je exprimer le dueil d'un vieillard qui nourrissoit avec tant de soing ce beau fleuron à l'ouverture duquel il esperoit le rajeunissement de sa vieillesse , et au contraire la fin de ses jours à son espanouissement ? D'autre part les fontaines de larmes qui ne prenoient aucune fin des moites yeux de sa mère m'empescheroient aussi de sortir de ce labyrinthe de pleurs et de regrets. Ce sera assez de vous dire l'invincible courage de Rodomont , qui ,mesprisant et les larmes et les pleurs , s'eschapa impitoyable de leurs mains, qui, avant laissé aller leur tant chère poignée, demeurèrent immuables, et donnèrent à tout le reste du corps pareil ressentiment.

Cependant nostre chevalier, assisté de personne, gaigne le rivage, prend le premier navire qu'il trouve despourveu de nautonnier , luymesme le guide, et, sans crainte de personne, va où la fortune et les eaux le conduiront. Il ne va pas loing qu'il apperçoit venir vers luy six navires assez pleines de gens, comme sa veue luy pouvoit apprendre , qui, ayans le vent en pouppe, accouroient à tire de voiles vers la sienne , dans aquelle il estoit seul , si seul se doit appeller un capitaine qui a pour compagne la hardiesse et la valeur. Ceste flotte approche tousjours , et taschent d'attraper ceste pauvre navire qu'ils pensent destituée d'armes comme d'hommes. Que fera Rodomont, auquel toute oportunité de fuyr est ostée? Il est besoin de finesse, et non de valeur. Le péril prochain, qui a accoustumé de

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donner conseil à ceux qui sont esloignez de secours, aida bien à nostre capitaine, car, advisant un rocher comme l'attendant au besoin, il y grimpe , et laisse aller sa navire au gré du vent. Le pilote de la flotte, qui prenoit la navire, crie aux armes , advertit les principaux de là dedans et les convie à la proye. Le maistre pyrate, nommé Dromeudor, fait arrester le vaisseau , l'accroche, et , enragé de piller, y entre le premier, cherche soigneusement par tout , et ne trouve rien qu'un beau cheval qui monstroit avoir porté un vaillant prince , pour la stature et la beauté qui reluisoit en luy. Il estoit grand, gros, pattu, le nez gros et fendu, les oreilles courtes et espoisses ; bref, rien ne manquoit de la perfection d'un bon cheval. Dromeudor, qui estoit meilleur larron sur terre que sur mer, prend ce cheval pour luy et pense qu'il luy servira bien. Ils retournent touz en leurs navires, changeans leur allégresse en pesanteur, et maugréant contre la rigueur de la fortune. Dromeudor seul parmy une si grande quantité se plaisoit fort en son larcin. Ils prennent leur chemin droict où ils pensoient que le cheval avoit couché. Ils ne singlerent long-temps les vagues que ce rocher sur lequel estoit Rodomont paroist à leurs yeux de linx. Celuy qui Padvisa ce fut Taculistis, qui quant et quant advisa nostre guerrier, et commence à bruire : « Voicy, disoit-il, le voleur à qui est le cheval ; regardez , messieurs , comme il nous deffie.» Vous eussiez veu chacun dans ces vaisseaux jetter des cris de joye, tout de mesme que le berger lors qu'il a recouvert quelques moutons qu'il avoit perdus. Ainsi ces pyrates, voyans

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que leur espérance n'estoit point trompée , et que le maistre de ce cheval estoit celuy qu'ils consideroient si bien perché , ils hastent leur vaisseau et y sont desja d'imagination et de volonté. Ayant donc, à forces de bras et de voiles, attaint le rocher, chacun tasche de pieds et de mains de le surmonter. Le premier qui se voulut hazarder à l'effect d'une si téméraire entreprise , ce fut Taculistis, qui n'eust pas sitost allongé ses mains pour avoir prise au rocher caverneux , que Rodomont, qui tousjours estoit sur ses gardes, les luy coupa , et fut cause que ce misérable cheut dans la mer pour estre puny de tous les larcins qu'il avoit faits. Plusieurs encoururent la mesme fortune , et principalement ceux qui si évidemment se vouloient comme lui jetter en ce periL Le capitaine Rodomont s'escrima si bien qu'ils furent contraincts de le quitter, jusqu'à ce que le lendemain ils eussent excogité quelque nouvelle invention ; car la lune, estallant par tout le ciel ce qu'elle a de plus beau et luysant , leur amena le sommeil, qui les fit retirer pour luy obéir, et laissèrent là Rodomont, qui, selon qu'ils pensoient, achepteroit bien cher la perte de tant de temps qu'il leurfaisoit consommer au pied de ce rocher, durant lequel ils eussent peu traisireusement conquester quelques marchandises.

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Comme Rodomont trouve Tabarin dans Visle

perdue et le constitue son escuyer,

et de ses finesses.

WW^È Odomont voyant que ses adversai-

M ^<v, res dormoient, le combat estant re- £§j K^y lasché , non le soucy qui le poignoit HssPâ^ de se voir en un lieu solitaire , il levé les yeux de dessus la mer, lesquels il n'avoit encor exercez que pour prendre garde aux surprises et aux ruses que luy eussent peu tramer ces larrons. Il regarde derrière luy, et voit un lieu tout déserté , le domicile seulement des bestes les plus sauvages et la retraicte de ces meschans. Il suit une trace qui le conduit de ce rocher à une caverne fort profonde, large, longue ; il entre dedans , considère la demeure, et ne trouve rien sinon un bœuf qui cuisoit et un chien qui tournoit la broche. Une faim corporelle l'eust volontiers arresté à gourmander ce bœuf, si urte faim tousjours béante à la gloire et à la nouveauté ne l'eust davantage esguillonné. C'est pourquoy il abandonne ce réceptacle d'infamie et ceste nuyct de meschancetez pour suivre le commun sentier de la renommée et la clarté plus asseurée de la gloire. Il retourne sur ses pas, et au milieu de son chemin il voit une autre sente qui le meine droit dans un abysme, du creux duquel s'il n'eust entendu sortir une voix effroyable, il eustesté en danger de tomber

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dedans; mais le cry, quisembloit venir plustost de la gueule de quelque beste que d'une créature humaine le fait regarder à soy, et tousjours prest à secourir, s'enqueste qui c'estoitqui jettoit de si piteux hurlements. La grosse beste qui esîoit là dedans , pensant que ce fussent ses parents qui venoient l'achever de faire mourir, commence de plus beau à hannir comme un asne et entrecouper de sanglots Pair de ces paroles : « Je n'y chieray plus , ne me tuez pas si tost. » Ces mots si doux à l'oreille tirèrent plustost un ris à Rodomont qu'ils ne l'esmeurent à compassion, si bien qu'à peine ne pouvant respirer de rire, il le pria le plus honnestement qu'il peut de luy raconter son affaire , qui l'avoit mis là , et qu'il le retireroit, que ses parents n'y estoient point. Tabarin (ainsi se nommoit le beau gars), plus hardy de ces paroles, le prie de l'obliger tant que de le remonter, et que par après il le contenteroit. Rodomont couppe une branche d'arbre, la plus longue qu'il peut, et, laissant pendre en bas le bout le moins gros , luy crie qu'il s'y pende. L'autre, aussi rustaut que beste , commence à crier : «Au voleur ! au voleur qui me veut prendre, et qui veut encore que je me tue moy-mesme ! — Fol que tu es, réplique Rodomont, je dis que tu te prennes au bout de la branche, et qu'ainsi te tenant ferme je t'enleveray et delivreray. J'excuse ton ignorance; tien bien à ce coup.» Tabarin, revenant un peu à soy, s'ayde le mieux qu'il luy est possible, et remonte au haut de l'abysme par la force et secours de Rodomont. Quand Rodomont l'eut remonté , le voyant aussi nud que la main, si laid et si contrefaict, le vouloit

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rejetter dans l'abysme , estimant qu'un homme si mal fait ne devoit point jouyr de la lumière. Mais en fin, pensant qu'il luy serviroit d'escuyer et de bouffon, il commence à l'arraisonner; mais avant de le faire parler, je vous veux descrire la forme. Il estoit premièrement grand de sept pieds, la teste aussi aiguë qu'un clocher, qui alloit depuis les oreilles jusques au couppeau , comme une montagne qu'une forest de cheveux ombrageoit, aussi droicts que les poinctes d'un porc espic , et deffendoient une armée blanche de la chaleur offensive du soleil, contre qui ordinairement Tabarin, par contenance, escrimoit et en faisoit choir, des rudes attaques de ses ongles, une partie sur la terre, une partie sur ses espaules. Ses yeux estoient si creux , qu'il y avoit depuis la prunelle jusques au sourcil un bon pied et demy; son nez si gros, si large et si ample, qu'à grande peine il pouvoit voir ceux qui le regardoient, embelly pourtant de rubis et de plusieurs autres presens de Bacchus ; ses joues enflées et creuses par le milieu ; le menton faisoit comme une coquille qui se rehaussoit devers la bouche, et le nez comme la trompe d'un éléphant ; la bouche fendue jusques aux oreilles et qui eust fait peur à deux cens pains de neuf livres. Quand ce microcosme et ce tableau racourcy de toute beauté se mettoit une fois à rire ou à crier, ou à remuer une de toutes ces parties , il ressembloit plustost à un diable qu'à un homme. Je pense que la nature l'avoit enrichy de toutes les rares laideurs, et s'estoit desgarnie et despouillée de tout ce qu'elle avoit de contrefait pour rendre celuy-là seul difforme entre tous les hommes,

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afin qu'ils semblassent miracles au prix de ce monstre. Le corps de ce portente estoit large et gros , et son cul , son ventre et ses cuisses si estroits, que je m'esbahis comment ils pouvoient soustenir le fardeau de dessus.

Encore la nature n'eust-elle fait que crayonner ceste monstruosité si , pour la polisseure et la dernière main à l'accomplir de toute difformité , elle n'eust donné toutes les ruses , trahisons et meschancetez qui se peuvent inventer. Si l'extérieur faisoit beaucoup à cette peinture, l'mterieui y faisoit encore davantage. Tu devois bien bénir les dieux et ta fortune, Rodomont , de quoy ce terrestre démon ne se servit de ses meschancetez que pour ton bien.

Je vous ay donc laissé où Rodomont tasche à tirer parole de luy, s'enquiert de ses parents et de la cause qui Pavoit conduit dans cet abysme. Ce fut lo/s que Tabarin commença à hurler, au lieu de souspirer (car il ne pouvoit sortir de souspirs d'une beste si difforme), et faire la plus horrible mine qui fut jamais veue , qui eust esté suffisante de changer les hommes les plus résolus en pierre ; et de fait, si Rodomont n'eust point esté armé, il y a grande apparence qu'il eust esté changé en pierre. Tabarin commence son discours de la façon : « Chevalier, je vous prie que nous allions chercher des habits et à manger, car en premier lieu je suis honteux que vous ayez pour object de vos yeux un si puissant chasse-mouche. Secondement , il y a trois jours que je n'ay veu ne pain ne paste ; il y a icy auprès une caverne, demeure ordinaire d'un fameux larron nommé Dromeudor, ainsi que, depuis trois jours que je-

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suis en ce gouffre , j'ay apris par les paroles de ses ministres, qui discouroient le plus souvent sur le bord de mon logis. Plusieurs fois ils onttasché de m'écraser à coups de pierres, pensans que je fusse quelque esprit de ceux qu'ils avoient tués, et m'eussent cent fois occis si je n'eusse usé de subtilitez que je ne vous veux pas dire , de peur que, s'ils nous surprenoientd'advanture et qu'ils vinssent à nousjetter dansceTenare, vous n'usassiez de la mesme ruse , et que, n'y ayant place que pour un à faire cela , vous me rissiez finir mal-heureusement mes jours. — Ne crains point , Tabarin , repart Rodomont , nous ne viendrons point à telle extrémité cependant que mon bras aura la puissance d'obeyr à ma volonté , cependant que Rodomont aura vie.

Taharin. Chevalier, vous n'avez point la mine de soustenir contre une centaine de larrons qui ne nous manqueront point au besoin. Excusez moy, s'il vous plaist, si j'ose parler ainsi ; la crainte de mourir me porte à tel advantage de paroles , car j'ay desjà assez eu la mort devant mes yeux.

Rodomont. Comment, coquin! le seul nom du capitaine Rodomont te devroit donner de l'assurance.

Tabarin. Vous ne me scauriez faire croire cela.

Rodomont. Te deffie tu de ma force?

Tabarin. Nenny, seigneur chevalier, mais je crains de mourir.

Rodomont. Tu crains de mourir avec le capitaine Rodomont! Tu crains de mourir avec le meilleur chevalier du monde, avec celuy qui luy

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seul, à l'entrée de cette isle, a repoussé une compagnie de larrons. Asseure, asseure toy.

Tabarin. Que sert le langage à un couard, ou à un vaillant capitaine ? Monstrez m'en des preuves.

Rodomont. Regarde mon espée encore teinte du sang des ennemis.

Tabarin. Je le quitte, seigneur, pourveu que vous ne me trompiez point, car il y a des bestes en cette isle aussi bien à guerroyer comme des hommes.

Rodomont. Tu verras tantost des preuves de ma valeur sur des hommes et sur des bestes, et non sur des hommes comme toy, car il ne s'en voit point de semblable. »

Discourant ainsi, ils arrivèrent à la caverne, dans laquelle se jetta aussi tost Tabarin , ne voyant personne de deffense qu'un bœuf qui cuisoit, sur lequel il se rua si terriblement, qu'il ne partit point de dessus qu'il n'en eust mangé la moitié; ce que voyant Rodomont, qui n'estoit moins affamé que luy, le renversa sur le cul , et à qui mieux mieux se mirent à déchiqueter ce bœuf, en sorte qu'au bout d'un demy quart d'heure il ne resta rien du tout. Après qu'ils se furent assez repeus , Rodomont interroge Tabarin touchant sa fortune , auquel il ne voulut respondre qu'il n'eust premièrement esté vestu. Il cherche à la lueur du feu par la caverne s'il ne trouveroit rien de propre pour luy ; en fin il apperçoit sur un baston à un coing un vieil habit de paysant qu'il vest ,un chappeau aussi mol que paste qu'il adapte le mieux qu'il peut à sa teste montagneuse. Il rencontre aussi un petit manteau verd,

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dont il entoure son col le mieux qu'il peut, et de meschans souliers et chausses, et un grand cousteau de bois dont ils s'aydoient à leur espoudrer et nettoyer. Tabarin fut plus aise de ce cousteau que de toute autre chose qu'il avoit trouvée. Rodomont, curieux de sçavoir qui il estoit , le prie de rechef de luy raconter ses malheurs, disant qu'il seroit son escuyer, et qu'il ne l'abandonneroit jamais. Tabarin, importuné des prières de Rodomont, luy dit ainsi :

Tabarin. Capitaine Rodomont , puisqu'il est ainsi que vous me faites l'honneur de m'eslire compagnon d'armes de vostre redoutée puissance, je vous veux obeyr et vous veux conter de poinct en poinct mes accidents. Je suis fils d'un boulanger, mais je n'ay jamais cogneu ma mère.

Rodomont. Je t'entends bien, tu es bastard.

Tabarin. Vous je ne veux pas dire, mon

maistre ; mon père ne m'a jamais appelle que fils de putain.

Rodomont. C'est la mesme chose; poursuis, ne te fasche point.

Tabarin. Ne m'offensez donc point. Comme je vous ay desja dit, mon père estoit un boulanger, qui, pour la trop grande quantité de pain que je luy mangeois , m'a fait apporter en ce gouffre pour périr malheureusement.

Rodomont. Mais comment t'es-tu donc préservé de tant de coups de pierres?

Tabarin. Jurez-moi donc , et me promettez que vous n'irez jamais et que nous ne serons point vaincus.

Rodomont. Ouy, je te puis asseurer que

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jamais ny toy ny moy n'y serons descendus, et que j'emporteray la victoire sur toutes personnes qui nous voudroient faire tort, ainsi que ma valeur me peut dicter. L'on sçait bien que, si les dieux vouloient que nous y fussions, nous ne pourrions aucunement reculer.

Tabarin. Voila de mes hommes valeureux, qui mettent tousjours des si dans leurs discours , afin d'estre estimez véritables et se délivrer de tout mensonge. Si les dieux vouloient que vous fussiez Tabarin et que je fusse Rodomont, vous ne seriez plus Rodomont ny moy Tabarin. Voila de belles excuses !

Rodomont. Ha î si tu veux parler de l'impossible, je t'ose hardiment promettre que personne ne te fera tort ; mais Dieu me garde d'une telle chose, que jamais je sois Tabarin, car j'eusse bien mieux aymé n'avoir jamais veu le jour. Raconte donc, raconte donc.

Tabarin. Mon maistre , pour éviter les coups de pierre et les destourner de dessus ma teste, afin qu'ils ne m'accablassent tout à coup, je mis ma teste entre mes jambes , et haussant mon cul, je m'en aydois comme d'un bouclier pour préserver ma teste; et ainsi, ne recevant point de coup mortel, j'ay eschapé jusques icy de la mort ; mais mon cul a bien enduré pour ma teste.

Rodomont. Vrayement, voila une très-belle et bonne subtilité.

Tabarin. Je ne vous dis pas tout ; j'usay bien d'une autre finesse.

Rodomont. Et de quelle autre finesse usas-tu ?

Tabarin. Durant que j'estois ainsi en parade.

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je delaschois une telle puanteur de mon bouclier, que je les faisois plustost fuir qu'approcher.

Rodomont. Voila la meilleure , car si tu te fusses servy premièrement de celle-là, tu n'eusses pas tant receu de coups sur la face du grand Turc.

Comme ils estoient sur ces discours , voicy qu'un grand bruit frappe leurs oreilles, et les met tellement en esmoy, que Rodomont prend son bouclier en main et son espée , et sort de la caverne, assisté de Tabarin, qui ne promettoit pas petite chose avec son cousteau de bois. Rodomont ayant un petit advancé , s'escrie : « Ha! Tabarin, c'est maintenant qu'il faut monstrer si l'on a du courage!» et quant et quant monstre à Tabarin mille hommes qui venoient à grands pas vers ia caverne. Tabarin ne sçait s'il doit fuyr ou demeurer. Rodomont se prépare pour les attendre, et jure qu'autant qu'il en viendra, il les pendra à l'entrée de leur demeure.

Tabarin, voyant la resolution de son maistre, luy dit ainsi :

Tabarin. Mon maistre, laissez moy faire, et vous n'aurez que faire de combattre ; j'ai une très-belle ruse en ma cervelle.

Rodomont. Quelle ?

Tabarin. Ne vous souciez, laissez moy seulement aller.

Rodomont. Tu te feras pendre.

Tabarin. Non feray, laissez moy faire seulement.

Disant cela, il rentre dans la caverne et prend une charge de corde et revient à son maistre.

Tabarin. Je vous les ameneray icy devant vous, la corde au col.

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Rodomont. Cela ne se fait pas si aisé:r.ent comme tu penses. Laisse moy aller, et maintenant que la nuict est venue , je les mettray au fil de l'espée.

Tabarin: Quand j'auray expérimenté la vosîre; car si je suis pris , vous serez encore pour me secourir.

Rodomont. Vadonc, puis que tu es si obstiné: mais je ne vois nul moyen par lequel tu puisses faire ce que tu dis , si ce n'est qu'espouventez de ta difformité ils ne prennent la fuitte; encore faudroit-il qu'ils te vissent, ce qui est impossible à cause de la nuict.

Tabarin. Laissez moy faire, vous dy-je , la nuict m'aidera d'avantage.

Il laisse donc Rodomont, qui ne fait qu'escouter s'il luy demandera secours. Il passe par le milieu d'eux tous, disant en luy-mesme: « Parbleu! vous serez tous pendus : vous ne pensez pas trouver dans la caverne dix mille hommes que vous y trouverez. Ça , voyons : où est-ce que je pourray trouver des arbres pour attacher mes cordes? > Aces mots, Dromeudor ouvre les oreilles et commence à dire en secret à ses compagnons, ne pensant pas que Tabarin les eustveus:« Il nous convient prendre la fuitte si nous nous voulons sauver.» Tabarin, qui voit desja la crainte qu'il leur avoit donnée, commence à crier :« Qu'est-ce que j'entens* N'est-ce point Dromeudor? Tu as u fuyr, si tu peux fuyr la mort. » Comme il disoit cela, il entendoit Dromeudor et ses cornions gaigner le rivage, ce qui le fit redoubler : '< Tout est ceint de tous costez ; vous ne pouvez éviter ce que vous méritez , larrons , si vous ne

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demandez pardon, la corde au col, au seigneur Rodomont, qui est le conducteur de l'armée qui doit prendre vengeance de tous vos forfaits.» A ce pardon, Dromeudor l'appelle :« Mon amy, qui es tu ? monstre-toy . » Tabarin vient à luy : « Est ce toy qui veux estre pendu le premier? Mon maistre m'a envoyé choisir les meilleurs chesnes qui soient en ceste isle pour vous punir, meschante canaille. — Y a-t'il lieu de pardon ? luy demande Dromeudor. — Je ne sçay,ce dit Tabarin; pour moy, je suis aussi bon garçon comme vous autres -, je voudrois qu'il fust ainsi à cause de vous. J'ai esté autresfois un des plus grands larrons qui soient sur la mer; mais ayant esté pris par le seigneur que je sers , qui est grand punisseur de larrons , j'ay esté esleu bourreau pour faire mourir les autres. Il a tousjours dix mille hommes avec luy qui ne cessent de fureter par toutes les isles de la mer, et chercher quelques uns de vostre mestier. Si je voyois que la fuitte vous fust salutaire, je vous conseillerois de fuyr; mais toute cette isle est investie de toutes parts, et n'y a nul moyen d'eschapper. Escoutez , me voulez-vous croire ? Mon seigneur est fort bénin : comme vous voyez qu'il m'a pardonné, il vous pardonnera peut estre ; mais devinez ce que je fis : je m'allay jetter à ses pieds la corde au col, les pieds et les mains liés, ainsi que me conseillerentdeses gens qui avoient aussi estél: 'rons,car iln'en a guère quedeceuxlà à quiilapardonné.» Dromeudor ne manque point à se laisser aller à ses belles persuasions, et se faict lier les mains le premier, et ainsi Tabarin alternativement le fist à tous les autres. Il ne faut pas demander s'il les

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serroit, de peur qu'ils ne se révoltassent. Estans donc ainsi garottez, ils remercient encore Tabarin du conseil qu'il leur avoit donné. Si quelqu'un fut jamais saisi de joye, ce fut Tabarin, qui conduisit si bien ses prisonniers, qu'il les livra à son maistre, qui fut encor plus esbahy que les prisonniers mesmes, bien qu'ils sceussent qu'ils estoient trompez et qu'il n'y avoit personne en l'isle que celuy qu'ils avoïent veu sur le rocher. Toutesfois ils demandent pardon , qui ne leur fut aucunement accordé , ains furent tous pendus par Tabarin. Et, le matin, Rodomont ayant retrouvé son cheval, après avoir pris et mis dans une navire ce qui estoit de biens et de vivres, il commanda à Tabarin de la conduire, ayant meilleure opinion de Tabarin qu'il n'avoit eu, pour la subtilité de son esprit, considérant à part soy qu'il en auroit affaire. Ce maistre fol régit si bien le vaisseau qu'il sembloit à voir qu'il n'eust jamais faict autre chose.

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