‹ uvres complètes de TabarinChapitre 48 sur 123 · Livre II · texte numérisé non relu

Livre II

Comment Tabarin veut aller au ciel, et l'accident qui luy arriva.

Esja Diane avoit retiré son manteau estoillé, et l'Aurore, laissant les froids embrassements de son Tython, ouvroit les rideaux du jour, messagère ordinaire du beau fils latonien, qui la suivoit de près, Tabarin. I. 17

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portant partout sa lumière désirée, lors que le capitaine Rodomont, accompagné de l'ingénieux Tabarin , quitte Pisle perdue et raze les campagnes de Neptune, ayant pour heureux conducteur de la poupe du navire le doux soufflement de Zephire, qui tousjours leur fut propice jusques au troisiesme jour, que Borée prit sa place , faisant sauter deçà et delà par ses boursoufflantes bourasques le vaisseau incertain de sa route. Tantost la tempeste et les superbes et montaigneux bouillons l'enlèvent jusques au ciel, et tantost luy font voir la profondité de la mer et les gouffres les plus creux de l'Occean. Bien que la nuict soit sur la mer à cause des fréquentes nues qui obscurcissent la clarté , les esclairs neantmoins sont en tel nombre , qu'ils donnent assez de lueur pour se voir estre la proye des poissons. Rodomont est au desespoir; se voyant réduit à telle extrémité , il est tantost en pensée de se despouiller et de se plonger dans la mer pour gaigner le bord à la nage, tantost il despite les dieux et les accuse de jalousie et d'envie , qu'ils craignent, veu sa vaillance, qu'il n'aille escheler les cieux. Cependant qu'il se tourmente l'esprit en ces vains discours , voicy Tabarin qui descend du gouvernail et vient se présenter tout esmeu à Rodomont, qui, pour estre hors d'esprit et n'attendant que la mort, eut peur de Tabarin, arrivé si à l'improviste, estimant que ce fut la mort mesme qui le vint quérir. En fin, s'estant un peu asseuré en la contemplation de Tabarin , il luy demande ce qu'il vouloit. Tabarin, tout confus d'un tel changement, luy respond ainsi :

Tabarin. Mon maistre, je vois bien que la mer

nous veut engouffrer ; elle porte envie aux hommes vertueux comme nous sommes. Je sçay un bon moyen pour empescher qu'elle ne triomphe point de nous : j'ay du courage , pensez vous , mon maistre ; je ne me laisseray pas ainsi aller à ces vents ny à ces tempestes.

Rodomont, qui avoit expérimenté l'esprit de Tabarin si subtil, attendoit sur ce poinct quelque certain remède, et tout joyeux il commence à luy dire : « Ce seroit un chef-d'œuvre de la pointe de ton esprit , si tu nous pouvois délivrer d'un tel péril, où le salut et relasche de nos travaux est en la mort mesme.»

Tabarin. Sçavez-vous comment nous pourrons priver la mort de son attente ?

Rodomont. Comment?

Tabarin. Il nous faut pendre à ce mats; j'ay encore des cordes : venez , je vous pendray le premier; aussi bien ne sçauriez vous trouver meilleur bourreau ; il ne vous en coustera rien. Par après je ne manqueray point à m'estrangler.

Rodomont. Je vous remercie tres-affectueusement du plaisir que vous me voulez faire. Venez-ça, grosse pécore : nous délivrerions-nous de la mort pour cela?

Tabarin. Nenny.

Rodomont. Quoy donc, quel gain nous viendroit-il de cela ?

Tabarin. La mer ne se pourroit vanter de nous avoir fait mourir.

Rodomont. Que tu es ignorant ! Penses-tu que cela provienne de la mer ? Elle s'appaisera à la fin ; retourne à ton gouvernail.

Tabarin retourne au lieu d'où il estoit party,

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et considère le temps d'un costé et d'autre , s'amusant à parler en soy-mesme.

Tabarin. Ha ! ce disoit-il, on n'est jamais si misérable que quand on ne pense plus l'estre. Helas! pensant ancrer au havre de salut, je rencontre le misérable escueil contre lequel s'est brisée la nef de mes espérances. Je voy bien que je mourray dans une heure si je n'y remédie ; je n'attends plus que l'heure que j'entende battre aux champs , afin de trousser bagage. Comme il disoit ces paroles , voicy l'eau qui porte son navire si haut qu'il pensa entrer dans le ciel. Ha, ha, ce dit-il, j'ay trouvé la cache, voicy la voye par où l'on va au ciel. Ça, ça , ne disons mot, l'immortalité ne se communique pas ainsi à tout le monde; si je suis digne d'aller au ciel, Rodomont n'en est pas digne. La première fois que la vague m'enlèvera ainsi, elle pourra bien dire que ce sera pour la dernière fois, car je me guinderay tellement dans les deux , que j'y demeureray, et m'iray seoir aux pieds de Jupiter, luy demander à boire de l'ambroisie. Ha, Rodomont, il faut maintenant que je te serve et que je t'obeysse ! tu seras trop heureux de me faire des sacrifices et de m'invoquer entes nécessitez. Il faudra que je le sauve du péril où il est , afin qu'il me face recognoistre au monde comme un dieu , et qu'il me face dresser des autels. Mais comment sçaura-t-il que je seray ravy aux cieux ? Je trouveray bien le moyen : je diray à Mercure, quand j'y seray, qu'il prenne ses talonnières , sa capeline, sa verge, de laquelle il faict vivre et mourir, qu'il fende l'air, et qu'il s'en aille trouver le capitaine Rodomont et luy dire que le dieu Taba-

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rin luy faict sçavoir qu'il est dans le ciel parmy les dieux , et que la terre n'estoit pas digne de porter un tel homme. Tout cela est bien disposé; il ne me reste plus que de prendre mon petit manteau, qui me servira de rondache, de paistrir mon chapeau en façon de heaume , ce qui se pourra facilement faire, pour ce qu'il est de mesme nature que le caméléon , il reçoit toute forme ; tiercement, de mettre mon cousteau de bois en ma dextre , afin que , si quelqu'un , lors que j'entreray dans le ciel, s'oppose à ma réception , qui que ce soit, je luy coupperay la gorge sans le faire mourir. Si c'est Mars, je le meneray de rudesse ; si c'est Vulcan, je le jetteray du haut en bas du ciel , et luy rompray l'autre jambe. Phœbus ny Diane n'y sont pas : cestui-cy régit son chariot , et l'autre chasse au bois ou courtise son Endymion endormy. Cerés est dans ses bleds , voicy PAoust. Bien sûr Junon y sera , c'est la déesse des richesses; en luy donnant mon manteau, elle m'acceptera librement. Venus, esprise de mon amour, sera trop aise de m'avoir pour son serviteur. Si Saturne y est, il aura peur de moy, et ne me voudra pas manger. Minerve, appaisée par mon éloquence et mon discours doux, coulant, me fera tout ce que je voudray : je luy raviray l'ame par les oreilles. Si Priape se vouloit opposera moy, je sçay bien comme il me faut comporter à l'encontre de luy ; s'il se fie sur son pilon de nature, mon chasse-mouche luy fera raison. Que tarderay-je davantage ? Les vents et les tempestes admirent mes valeurs , la terre les approuve , et les hommes les craignent et adorent. Ma valeur, aujourd'huy secondant mes

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intentions, me poussera dans la voûte des cieux. Mais je ne songe point à Jupiter : que feray-je contre luy? J'en feray comme il a faict de Saturne : je luy arracheray le foudre des mains. Je feray monter mon père le boulanger. Pour ma mère , je suis en grand doute où je la rencontreray; si par cas fortuit je la rencontre , je la^ feray princesse du ciel. Je veux aussi faire du bien à Rodomont ; je le conjoindray par un lien d'hymenée à ma mère , et moy je darderay le foudre. Qu'attends-je donc ? Je retarde ma félicité. Allons donc, Tabarin, prépare toy au combat, ne crains point. Tant plus tes labeurs seront grands et espineux , tant plus sera grande ta gloire. Courage! que le cœur ne te manque point.

Comme il s'entretenoit sur ces folles imaginations , la mer, courroucée plus que devant , joue son jeu , et hausse si haut le navire , que Tabarin, voyant son coup à faire , tenant son manteau en la main gauche et son arme en l'autre , se voyant si près des voultes etherées , tasche à sauter dedans; mais il fut bien trompé , car, pensant se plonger en un fleuve de délices et d'heur , il se plongea en une mer de misères et calamitez. Comme il se vit ainsi deceu, et qu'il luy convenoit ou mourir, ou nager, il rame si bien de ses deux bras qu'en peu de temps il se recogneut au dessus des ondes. Les poissons qui ont accoustumé de courir après la proye considerans la difformité du personnage , et estimans que ce fust quelque poisson sauvage, ils se destournoient de son chemin , saisis de peur, et luy donnoient libre voye. Rodomont estoit à la

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poupe , qui , appercevant Tabarin au milieu de l'eau , qui ne monstroit que la teste , il s'escrie : <( Tabarin ! Tabarin ! descends du gouvernail , viens voir ce que tu n'as jamais veu. Je suis mort ! Il approche! Secourez-moy, bon Dieu ! » Tabarin approchoit tousjours , et tant plus il approchoit, tant plus Rodomont crioit. Enfin, comme Tabarin approchoit du navire , il demande aide à Rodomont , et luy dit qu'il estoit Tabarin , qui estoit cheu en l'eau , n'osant descouvrir ses folies. Rodomont, plus asseuré , le prend par un bras et l'attire dans le navire. Tabarin, sain et sauf, reprend sa première charge. Vous eussiez dit qu'à la cheute de Tabarin les vagues à l'envy s'appaisoient; la clarté perdue revint, et la mer fort calme recompensa la navire d'autant plus qu'elle l'avoit retardée.

Après avoir vogué un mois sans trouver adventure digne d'estre recitée , ils advisent un chasteau sur le rivage , le plus superbe qu'ils eussent jamais veu, et, ce qui estoit de plus esmerveillable , c'estoit une tour qui sembloit du coupeau toucher les cieux, et qui avoit veue par toute la mer. Ce chasteau estoit appelle le fort de Darinde. Darinde, autrefois, avoit esté fille du roy Candarus , laquelle, pour l'avoir veu occire devant ses yeux droict à droict de ce rivage par un chevalier errant, elle avoit basty par art magique ce chasteau, aussi embelly par dehors de dorures et richesses comme plain au dedans de toute meschanceté. La sentinelle qui estoit au haut de la tour sonne l'alarme sur Rodomont et Tabarin, qui nécessairement dévoient entrer à ce chasteau. Rodomont, estonné de tant de gens

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qu'il voit sortir de ce chasteau au premier coup de la cloche, se met dans un batteau et court où est le plus espais escadron. Dès l'heure qu'il fut monté sur le rivage, il est assailly de cent monstres tous bien armez. Les uns avoient une teste de lièvre et le reste de bœuf, les autres les pieds d'un homme, le corps d'un porc espic et la teste d'un cheval. Bref, toutestoit si monstrueux, que Rodomont avoit plus peur de leurs formes que de leurs forces. Ce qui estoit de bon pour Rodomont, c'est qu'il avoit eu loisir de monter à cheval, et ceux-là n'estoient que piétons. Du premier coup il coupa six testes, une de lièvre, de cheval, de pourceau et de jument; du second revers une douzaine de soldats, pource que son espée, tranchant sans résistance de corselets , en expedioit autant comme autant. Il resta vainqueur de cette vile troupe, à laquelle une armée de chevaliers , tous la lance en l'arrest, succèdent, qui travaillèrent si bien qu'ils le prindrent prisonnier et le menèrent devant Darinde, qui, le voyant si beau, en fut amoureuse, et estoit preste de le prier de coucher avec soy, si une de ses damoiselles, nommée Flore, la surprenant par la douceur de ses yeux, ne l'eust ainsi admonestée :

Flore. Comment, madame! Que vous servira la vengeance de tant de chevaliers pour le meurtre de Candarus, si maintenant ce chevalier ravit par les armes de Cupidon ce qu'il n'a peu par les armes de Mars. Où est vostre esprit? où est vostre pensée ? Quelle issue vous proposezvous de cecy ? Ha ! pleust-il aux dieux avoir poursuivy nostre route en Candie , puis qu'un jeune mignon vous veut comme tirer par force la

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gloire qui vous eust frayé un sentier pour aller au ciel. Où sont ces blasphèmes contre amour ? Où est ce mont de Caucase qui enserroit vostre poitrine ? Où sont ces refus r Je cognois bien vos ruses à ceste heure ; je prévois que vous serez la plus mal-heureuse fille de vostre temps. Qui estce qui ferme la porte à nostre raison par ces lubriques appétits, si ce n'est Cupidon? Qui est-ce qui nous abestit , si ce n'est ce dieu qui nous change et métamorphose en bestes , si qu'il ne nous reste rien d'homme que la forme d'homme. Ouy, ouy, c'est luy, Darinde, qui est autheurde tout vice, car sa poison, se glissant par les fenestres des yeux en nostre ame, y pille ce qu'il y a de plus net et de plus beau , et, au lieu que c'estoit un petit paradis , c'est un réceptacle de toutes meschancetez , un esgoust par où passe un meslange d'immondices, bref, un abysme où nostre jugement s'engouffre , et un labyrinthe sensuel où tous nos sens sont tellement pris et attachez , qu'il est impossible qu'ils en puissent sortir. Je cognois vostre naturel, madame; je scay que vous n'estes point si proclive et panchée à ceste volupté comme vous faites le semblant , ce que je pense que vous faites à dessein pour voir si je seray aussi vertueuse que vous. Gardez de vous tromper vous mesmes, pensant tromper autruy. C'est un mal qui ne met point à nous attraper insensiblement. Poursuivons, poursuivons, Darinde, comme nous avons commencé. Si j'ay esté compagne de l'heur et du mal-heur qui vous ont assiégée , si jamais vous m'avez porté quelque amitié , par les bras qui vous ont tant de fois accolée au milieu de vostre tristesse ,

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par ces larmes qui ont esté compagnes des vostres, par ces cheveux qui ont esté autant tirez que les vostres , si c'est vous qui me vouliez tromper, désistez vous en. S'il est vray, comme je ne croy pas , que tant de mignardises vous accueillent , représentez-vous votre père entre les mains du chevalier Fovere, qui luy a fendu la teste entre vos bras. Le sang vous crie vengeance. Ou bien, si vous n'avez soing de venger celuy qui est autheur de vostre vie, ayez soing de vous mesme, ayez soing de vostre honneur, il est de tout temps associé avec vous. Conservez -le, ou bien vous encourrez et la haine et les mocqueries de tout le monde.

Darinde recogneut lors sa fauté, et, ne pouvant s'excuser par paroles , commanda que nostre chevalier fust mis en la plus obscure prison du chasteau , attendant que le lendemain il fust exposé au monstre marin. Revenons un peu à Tabarin, qui entretient à cent lieues de là le thresor de ses pensées dans la navire, et songe à ce qu'il doit faire, quand Morphée le vient doucement saisir , pour luy faire avaller plus aisément l'amer de tant d'importunes cogitations.

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