Livre III
Comme Tabarin est pris pour un diable, et de ses inventions.
Ependant que nostre Tabarin gouste la faveur de sommeil , le vaisseau le conduit au pied d'un rocher qui estoit creux au dedans , où se tenoit un vieil magicien , le plus abominable qui fust en Thessalie. Ce bon père appelloit de fortune les démons pour les consulter au préjudice du chasteau de Darinde, parce qu'elle avoit fait dévorer depuis quelque temps un sien nepveu à son monstre, et ne cherchoit que l'occasion de le faire mourir, pource que cen'estoit que par sortilège qu'ellele faisoitvenir.il eust aussi biendesiré destruire le chasteau, maisil n'avoit encore peu. Aubruitiieses invocations, Tabarin s'esveille, et parce qu'il luy estoit advis en songe que son maistre l'appelloit, il monte ce rocher pour aller devers luy. Estant au haut, il advise une grotte et un vieillard qui prononçoit ces mots : Cantarot, Cranchat, Culinet, Farcinola , Grefille , Sonneillon. Tabarin vit bien qu'il estoit magicien ; c'est pourquoy il se tient à l'huys aussi droict qu'une picque et preste l'oreille. Le veillard poursuit : Gregarot, Pantaleonias, Tabarin. A ce mot Tabarin quitte la porte et s'en va voir au clair de la
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lune s'il estoit diable. Qu'est-ce quececy, disoitil? Y a-t-il un diable qui se nomme Tabarin ? Je pense que je ne suis point changé. Parbieu, je le sçauray. Il retourne donc à l'huys, où il ne fut pas plustost , qu'il entend ce magicien qui s'esgorgeoit à force de crier, Tabarin , Tabarin, Tabarin; c'estoit le diable dont il avoit affaire. Sur ces dernières paroles, Tabarin, qui estoit à la porte, entre : a Que me veux-tu? Voylà bien crié. — N'est-ce pas toy qui es le démon familier de Darinde ? » Encore que Tabarin ne sceust ce que c'estoit de Darinde, il ne laissa pas de dire qu'ouy. «Je te commande de la destruire , son chasteau et ses enchantemens ; elle a assez appaisé les mânes de son père, il est temps qu'elle meure. Il y a desja plus de mille chevaliers qui ont enduré la mort pour estre victimes du monstre marin. — Ha ! ce luy va dire Tabarin, se doutant que c'estoit le lieu où estoit détenu son maistre , il y a mesme à l'heure que tu parles un chevalier nommé Rodomont. » Quand Athanas entendit nommer Rodomont, il commence à crier: «Je suis mort! Dès le commencement que je me suis mis en la puissance du démon Cantarot, il me prédit que je ne mourrois point jusqu'à ce qu'un chevalier nommé Rodomont vengeast la mort de mon nepveu Polphius. Je suis mort! je suis mort! — Parbieu, ce dit Tabarin, puis qu'il faut que tu meures, j'ayme autant que tu meures de ma main que de celle de mes cousins les diables : despouille toy.» Le pauvre vieillard obeyt, pensant que ce fust un diable que Tabarin. Alors, quant il le vit despouille, considérant sa laideur : Ha ! ha ! ce dit-il en luy mesme,
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je pensois qu'il n'y eust que moy de laid au monde ; mais je voy bien qu'il faut que je cède. Disant cela, il luy pelle la barbe avec la peau, et le prend par le milieu du corps pour le jetter dans la mer, où il ne fut pas plustost que les poissons le dévorèrent.
Tabarin,se voyant seul, s'habille en magicien, prend les mesmes habits , la mesme barbe et sa baguette. Estant ainsi, il frappe sa navire, qui par la puissance de la baguette alla plus viste que le vent ; ce que recognoissant Tabarin , la jetta dans l'eau de peur d'estre emporté par les diables; mais il en trouva une autre pour s'en servir. En un clin d'œil il parvint au chasteau ; il heurte à la porte , et demande à parler à Madame. On luy dit qu'elle reposoit; il respondit qu'il falloit qu'il parlast à elle. Les servantes, voyant que c'estoit un magicien , car il en avoit l'habit, le respectèrent davantage, et le menèrent à l'huys de la chambre de Darinde, ce qu'entendant , la maistresse s'esveilla, et demanda qui estoit là. Tabarin respond : « C'est vostre démon. » Darinde saute du lict en bas et le fait entrer. Tabarin, la voyant ainsi toute nue, commence à la prendre et à la manier, ne luy osant rien faire de peur d'estre descouvert, et luy dit tout haut : « Je suis vostre démon qui vous vient guérir. » Disant cela , il luy donne un si grand coup de poing sur les dents, et luy serra si bien le col qu'il la fit mourir. Je ne vous puis pas acertener de ce qu'il luy fit avant que la faire mourir, pource que cela fut secret. Dès aussi tost qu'elle fust devallée en la barque de Charon , le tonnerre commença à exercer sa rage sur ce chasteau , et
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l'envoya au fond d'enfer. Rodomont et Tabarin se trouvèrent bien estonnez sur le sable , encore plus Rodomont, qui pensoit que ce fust un miracle, jusques à ce qu'il fut délivré de doute par Tabarin, qui lui conta l'affaire. En fin Rodomont, instruit, remercia les dieux de l'avoir sauvé ainsi, et fit plus de cas de Tabarin qu'il n'avoit onc fait. Mais ce qui l'esmerveilloit encore , c'estoit que Tabarin estoit habillé en magicien. Après en avoir bien ry, il luy fit jetter dans la mer l'habit. Le jour, s'esclaircissant tousjours, leur fit voir une beste fort monstrueuse qui venoit à eux de la mer. Tabarin voit bien que Rodomont n'y fera rien, pource qu'elle avoit l'escaille aussi dure que de l'acier ; par quoy, sans dire mot à son maistre, comme elle ouvroit la gueule, il s'y jette dedans. Rodomont le vit plustost nager en la mer qu'il ne l'avoit veu entrer en la gueule. Il eut soupçon que Tabarin ne fust quelque diable , parce qu'il l'avoit esprouvé en des subtilitez qui estoient plustost séantes à des esprits qu'à des hommes. Sa laideur, d'autre costé, le faisoit encore croire davantage, si bien qu'il n'osa depuis luy contredire. Comme il estoit en ce mauvais penser, il voit la beste renversée morte dans l'eau , et Tabarin accourir, disant : Je suis victorieux ! mon maistre. — Et quoy, Tabarin, tu mérites mieux de porter les armes que moy. Comment as-tu si bravement occis cet animal ?
Tabarin. Ne m'avez vous pas bien veu entrer par la gueule ?
Rodomont. Ouy, ou j'eusse esté aveugle.
Tabarin. Et bien, je suissorty par son cul, qui baignoit dans la mer.
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Rodomont. Tu ne me rends point raison comme tu l'as tuée.
Tabarin. En passant par dedans son ventre je luy arrachay le cœur. Jevoyoisque vostre espée n'y eustsceu rien faire.
Rodomont. Tu as, par ma foy, très-bien fait ; mais il nous faut poursuivre nostre chemin : voilà que Phœbus nous invite, fais ton devoir. Lecteur, appelle les zephirs pout leur aider, en attendant l'autre livre.