‹ uvres complètes de TabarinChapitre 50 sur 123 · Livre IV · texte numérisé non relu

Livre IV

Comme la mer favorisa le vaisseau de Rodomont.

E calme de la mer favorisa longtemps le vaisseau de Rodomont, en sorte qu'ils allèrent plus de quatre jours ayant tousjours le vent en poupe. Au bout de quatre jours le vent se voulut changer. Tabarin, prévoyant latempeste, dit à son maistre qu'il falloit désormais marcher sur terre et prendre une autre contrée; qu'ils avoient assez parcouru de mers ; qu'ils approchoient de Sarmatie. Ce fut lors que Rodomont creut sans difficulté que Tabarin estoit un démon. Il quitta bien joyeux le navire, estant parvenu où il avoit désiré. Après qu'ils eurent un peu cheminé , ils rencontrèrent un pauvre homme qui leur dit qu'ils estoient asseurement en Sarmatie. De vous dire les lauriers que Rodomont y acquit, il seroit im-

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possible. Je vous toucheray une de ses principales victoires. Un jour qu'ils estoient au milieu d'un grand bois, ils trouvèrent une romaine qui, laissant aller deux ou trois ruisseaux clairs comme argent , arrosoit un beau pré passementé de toutes sortes de fleurs. Ils advancent un peu dedans le pré, où deux chevaliers et deux dames s'entre-donnoient à l'envy des œillades et se plaisoient fort en ce lieu. Pource que le pré n'estoitpas grand, ces chevaliers se retournèrent au bruit du cheval, prennent leurs espées, lacent leurs heaumes, et se lèvent en intention de faire repentir nostre chevalier, qui les receut avec tant d'addresse, qu'il les jetta roides morts sur la place. Ces damoiselles, esplorées, se jettent aux pieds de Rodomont, luy criant mercy. Avant que de vous dire la courtoisie que leur fit Rodomont, je vous veux donner la cognoissance de ces princesses. La plus ancienne, qui n'avoit pas pourtant atteint l'aage de dix-neuf ans , s'appelloit Isabelle , qui passoit la neige en blancheur, et estoit fille de Demophonus, roy de Tartarie , qui ne possedoit que ce seul présent de Venus. Chose digne de compassion, elle luy fut ravie par deux magiciens prenans la forme de deux gentils-hommes, et fut conduite en ce désert. Mais quoy ? ils l'avoient si bien enchantée , qu'elle dependoit du tout de leurs volontez. Rodomont la console, et la prie de luy dire sa fortune ; que si elle est hors de son pays, que jamais ne l'abandonnera qu'il ne l'aye mise entre les bras de sa mère. Isabelle, vaincue de la courtoisie et de la beauté de Rodomont, luy raconta en peu de mots ce qui estoit de son faict. <( Helas ! gentil chevalier, dit-elle, je ne sçavois

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que cestoit de misère et d'affliction, si ces magiciens, que je descouvre maintenant tels (car leurs corps avoient repris après leur mort leur première forme) ne me l'eussent appris presque aux dépens de mon honneur. Je suis fille du roy de ïartarie, qui tient son siège en la ville de Molun; le roy de Moscovie la tient assiégée pour ma seule cause. Vrayement, les deuxvieillards ont bien osté le débat. Les souspirs luy firent finir son discours. Rodomont, la voyant si belle parmy tant de tristesse, et considérant la clarté de son visage parmy les nuages espois de ses larmes , demeuroit muet auprès de tant de raretez, et estoitcommeen extase , non en admirant seulement, mais adorant ceste Venus terrestre, tant le poison de ses veux en ses yeux avoit noyé la raison. Isabelle, non ignorante de la proye qu'elle avoit enlacée dans ses rets d'amour, pour le passionner davantage luy dit :

Isabelle. Chevalier, vous monstrez, par vostre silence, que vous ne tenez conte des larmes et des souspirs des dames affligées.

Rodomont. Helas ! madame , je voy bien à vos yeux et à vostre parole que vous cognoissez assez ce que veut dire mon silence : vous sçavez mieux que vous ne dites.

Isabelle. Pardonnez-moy, mon seigneur, si j'ose ainsi attenter à vostre courtoisie. Je vous promets que c'est à vostre cœur à qui je m'attaque, qui veut cacher par son silence, si silence on doit appeller ce qui se monstre plus par indices que par paroles , le feu qui me consommera bien tost.

Rodomont, confus de son bien, respond: « Le

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silence en fin m'a fait bien-heureux, cachant mon amour (à ce mot Isabelle rougit) souz un voile à travers lequel il paroissoit davantage. »

Isabelle, se jettant à genoux : « Mon prince , mon tout, mon soucy, ayez pitié de moy. »

Après qu'elle eust dit ces mots, elle cheut pasmée, et quant et quant Rodomont, qui voyoit où tendoit cela. Sa damoiselle, nommée Elicene, et Tabarin , sont bien empèseriez ; ils les portent auprès de la fontaine, de l'eau de laquelle après avoir esté mouillez, ils reviennent à eux. Rodomont , pource qu'il estoit fort , revient le premier, qui court à Isabelle, et la serrant de ses mains , luy dit :

Rodomont. M'amour, n'ayez soing que je prenne ce que, si plaist aux dieux, un hymenée me licentiera quelque jour.

Isabelle. Je vous prie de croire que jamais je n'auray d'autre serviteur que vous : j'ay premier senty le brandon d'amour que vous, et pour gage de cela , prenez tant de baisers que vous voudrez.

Rodomont, après l'avoir baisée mille fois, luy dit ainsi :

Rodomont. Madame, partons de ce lieu , et sur le chemin nous entretiendrons nos amours. — Il commande à Tabarin de jetter ces corps dans l'eau , ce qu'il fit après leur avoir pris ce qu'ils avoient d'argent.

Ils partent donc tous ensemble , Rodomont sur son cheval, Isabelle sur un. autre, et Tabarin et la damoiselle sur un mesme. Quand on eust donné un royaume à Tabarin, il n'eust pas esté plus aise; mais tout le contraire estoit d'Elicene.

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Rodomont entretenoit Isabelle de ses amours, et luy descouvroit ses feux de la façon :

Rodomont. Mon cœur est en doute si ton amour esgale le mien : car ainsi qu'un arbre en sa grandeur parfait rompt plustost qu'il ne plie , de mesme mon amour ne pliera jamais que par la mort, encore ne sçay-je.

Isabelle. Tout ainsi que l'ouvrier rompt le marbre sous son cizeau , ainsi la Parque rompra mon amour avant qu'un autre cœur que le vostre y prenne place.

Rodomont. Tout ainsi que celuy qui désire scavoir ce que c'est de l'aconit en expérimente plustost la force qu'il n'apprend la science , dès aussi-tost, mon cœur, que je voulus sçavoir que c'estoit der beauté , en vous contemplant j'ay plustost expérimenté l'effect d'icelle que je n'en ay eu la cognoissance.

Isabelle. Comme le lierre oste et rend la force à la muraille à laquelle il est attaché , de mesme vous me faictes vivre et mourir.

D'autres tels discours s'entretenoient ces deux amans.

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