Livre VI
Es danses du jour suyvant durèrent depuis huict heures du matin jusques à la minuict , où les folies , inventions et rencontres de Tabarin servirent de renfort au plaisir du bal.
Après que l'on eut levé les tables du souper, ce jeune et beau fils voulut danser et estre de la nopce aussi bien que les autres, et dresse pour cet effetun théâtre. Tout lemondey estant placéautour attendoit quelque chose digne d'une assemblée de princes, et des subtilitez de Tabarin, qui,paroissantsur le théâtre, propose aux assistans cette question :
Tabarin. S'il y a quelqu'un qui me puisse dire pourquoy ce théâtre a esté ce jourd'huy dressé, je me soubmettray à ce qu'il voudra.
Chacun disoit en soy mesme qu'il n'y avoit point de finesse à dire cela, disant :
Response. C'est pourvoir vos subtilitez, Tabarin, et juger de vostre esprit.
Tabarin. Je ne doutois point de ceste response, qui ne me vient nullement à ce que vous allez ouyr. La cause principale qui m'a esmeu à dresser ce théâtre n'a esté à autre intention que pour
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me mocquer de vous, vous tirer la langue et vous tromper, et donner de la peine à ceux qui l'ont dressé, de l'abbaisser. Et, disant cela, il fait abbatîre le théâtre et se va coucher. Ceste mocquerie fit cent fois plus rire le monde que s'il eust bouffonne. Voila comme se passa le premier jour.
Le second, il y eut à la danse de grandes querelles, et à la cuisine beaucoup de sang respandu. Plusieurs princes de la ville qui avoient esté esconduits par le roy pour sa fille , appercevans Rodomontqui la courtisoit, la voulurent enlever. Il y eut une infinité de coups de poings jettez d'un costé et d'autre , pource qu'ils n'avoient point d'espées. Le roy, pour appaiser ce bruit, fist prendre les autheurs de la sédition et ordonna qu'ils fussent pendus à l'entrée du Louvre. Tabarin, d'ailleurs, à la cuisine, tua quatre cuisiniers, pour leur avoir veu tirer un lardon de quelques volailles qui estoient au feu. Il ne laissa pas après souper de se préparer à jouer. Pour cet effect, il habilla quatre bœufs comme des hommes , et les stila si bien à tourner, qu'ayant derrière un rideau fait bon feu , et placé quatre broches où estoient embrochez les quatre cuisiniers qu'il avoit occis, il donna à chacun de ces bœufs une broche, et quand ce fut à comparoistre sur le théâtre, il tira le rideau , disant : « Messieurs, le monde est renversé : au lieu que le temps passé l'homme faisoit cuire le bœuf, le bœuf fait cuire l'homme. » Les assistans, voyans ces cuisiniers à la broche, et les bœufs tourner, pensèrent chier en leurs chausses à force de rire. Il fist une demande, à sçavoir, combien il y avoit du