XCVIII NOTICE
Ce morceau , quoique l'auteur n y ait pas mis la dernière main, décèle un critique qui a profondément médité ces matières. Il contient des observations d'un grand intérêt sur les langues en général , sur la nôtre en particulier , sur les moyens d'améliorer le Dictionnaire de V Académie française ^ sur remploi des gallicismes et l'étude des synonymes. Quant à la langue poétique, Thomas la prend à son origine , dans la plus haute antiquité du monde ; il en suit les progrès chez les nations civilisées , et caractérise les hommes à qui la nature accorda le privilège de la parler, depuis le vieil Homère jusqu'à notre Delille. Presque tous ses jugements se recommandent par la justesse et l'impartialité. On aperçoit néanmoins qu'il n'ose pas s'élever hautement contre la mode du genre descriptif^ et qu'il a pour les Saisons^ poème de Saint-Lambert, toute la bienveillance que réclame l'amitié. Parmi un assez grand nombre de passages excellents, il faut distinguer le parallèle qu'il établit entre le style de Racine et celui de Voltaire (i). Tje fragment sur la Henriade est peut-être ce que l'on a dit de plus satisfaisant, même de plus neuf sur cet ouvrage, dont il est moins facile
(i) Tome IV, pages 3i3 à 3i6.
SUR THOMAS. XCTX
d'égaler les Seaulés que de signaler les défauts( i ).
cUa projet que je lui connaissais, dit Mar«
« montai en parlant de Thomas, et qu'il aurait
«supérieurement bien rempli, était d'écrire sur
<i l'Histoire- de France des discours dans le genre
« de ceux de Bossuët sur l'Histoire Universelle.
«Il n'aurait pas eu, comme Bossuet, l'avantage
« de donner aux événements une chaîne mysté*
c rieuse dans l'ordre de la Providence; mais, sans
« sortir de l'ordre politique et moral , il en aurait
« tiré des leçons salutaires et des résultats im-
« portants (a). »
La correspondance de Thomas se compose en grande partie de lettres adressées à madame Mon* Qet, à Ducis et à madame Necker. La première, connue d'abord sous le nom de râadenK)iselleMorean, était de La Rochelle; elle s'est acquis de la réputation par des Contes orientaux^ publiés en 17799 et sur lesquels on a un article de Thomas (3). Les éloges composés par celui-ci la frappèrent; elle lui en écrivit avec la franchise d'une très -jeune personne, qui habitait la province. U fut si charmé de la manière dont elle s'exprimait, qu'il lui répondit sur un ton fort aimable
(i) Tome IV, pages 345 à BS?.
(a) Mémoires 9 Ufre Xî.
("î) Tome IV, pages Sgo à 6oîi.
C WOTICK
et presque tendre. Ils ne se virent que bien long- temps après; ce commerce platonique dura vingt ans.
Les lettres à Ducis annoncent que Thomas iroprouvait l'exagération, qui dès -lors se manifestait partout. « J'ai été, dît-il, bien affligé de «la mort de ce pauvre Saurin(i); il avait un « esprit et un caractère estimables, et il ne sera « pas aisément remplacé avec tout ce qu'il avait, a Une qualité surtout rare aujourd'hui, c'est une « certaine tempérance de raison, qui connaît les « bornes et les limites de tout. On est porté auccjourd'hui à précipiter tous les mouvements; « lui savait s'arrêter et arrêter les autres. Je « souhaite qu'en lui donnant un successeur, nous ff retrouvions ce genre de mérite plus nécessaire a peut-être dans notre corps que partout aila leurs fa). » Dans une lettre postérieure (3) , il ne s'explique point sur le choix fait par l'Académie française, il ne nomme personne; mais on entrevoit qu'il blâme l'élection deCondorcet, et les moyens que d'Alembert employa, dit-on ,. pour la faire réussir.
( I ) L'auteur de la tragédie de Spartacus,
(a) Tome VI, lettre du lo décembre 1781 , page a75.
(3) Ibidem^ lettre du 18 janvier 178a, page «86.
SUR TIIO^fAS. CI
Les lettres à madame Necker sont les moins naturelles, par conséquent les moins bonnes:
VaiUeur y donne cours à ses idées les plus abstraites, qui parfois sont bien vagues.
Malgré ce défaut de précision, dont jamais il n'a pu se préserver entièrement , et que Ton porte aujourd'hui si loin , il y a beaucoup à pro&ter dans la collection de ses OEuvres. S'il n'est pas un des auteurs vers lesquels nous ramène une sorte d'attrait, il est un de ceux qui, dans le siècle dernier, ont le plus honoré le titre d'homme de lettres, et qui méritent le mieux nos hommages.
Quelques années avant sa mort, on fit pour son portrait le quatrain suivant, où la louange est >raie :
Od ne sait en l'aimant ce qu'on chérit le plus.
De son âme ou de son géifie.
Par ses nobles talents il irrite l'envie ,
Et la soumet par ses vertus.
Au lieu de nobles talents^ il y avait vastes talents; ce qui était moins juste, comme le remarque La Harpe, à qui l'on doit cette correction. Ce grand critique a cru devoir la motiver, dans sa Correspondance littéraire ^ lettre cli. D'après tout ce que nous avons dit du mérite de Thomas , nous croyons inutile de suivre un tel exemple.
Cil NOTICE SUR THOMAS.
N. B. Nous donnons à la fin de cette notice, lo un portrait de Thomas , par madame Necker, morceau dans lequel on désirerait plus de justesse dans les idées et plus de clarté dans l'expression; 'j? des détails sur Thomas, écrits par Hérault de Séchelles, et dont nous sommes très éloignés de garantir l'exactitude; 3^ douze lettres qui n'avaient pas encore été réunies, et dont la plupart sont inédites ; 4^ Isi lettre de M. de Fontanes sur le fragment de traduction qu'il attribue à Thoaias.