‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 10 sur 84 · BU PERFECTIONNEMENT JDES SENS · texte numérisé non relu

BU PERFECTIONNEMENT JDES SENS

point rintervention de l'expërieiice ; le plus grand nombre sont acquises.

Trois de nos sens, l'odorat, le goût, et Y orne , ne nous donnent primitivement que certaines sensations et la conviction que ces sensations sont causées par quelque objet extérieur. Nous donnons un nom à cette qualité de l'objet par laquelle il nous afïecte, et nous lions cette qualité avec l'objet même et avec ses autres qualités.

Ainsi l'expérience nous enseigne qu'une certaine sensation d'odeur est produite par la rose ; cette propriété de la rose nous l'appelons l'odeur de la rose. Il est évident qu'ici la sensation seule est primitive , et que la perception de la propriété de la rose est acquise. Nous découvrons de la même manière toutes les qi^lités des corps que nous appelons odeurs, saveurs, sons, etc. Ces qualilités sont toutes secondaires, et nous donnons à chacune d'elles le nom de la sensation qu'elle excite , non qu'elle lui ressemble, mais parce qu'elle est signifiée en quelque sorte par la sensation , et qu'elle ne se manifeste à nous que comme la causé indéterminée qui la produit.

Nous apprenons beaucoup plus de la vue et du toucher. Par la vue, nous avons d'abord la perception de la couleur des corps , qui est une qualité de même nature que le son , la saveur et l'odeur : nous avons ensuite la perception de deux dimensions de l'étendue, celle de la figure et de la grandeur visibles des objets , et celle de la distance visible et mesurée par des angles qui les séparée Ce sont là les seules perceptions primitives de la vue.

Par le sens du toucher, nous percevons d'abord la température chaude ou froide des corps qui est une de leurs qualités secondaires ; nous percevons en outre les trois dimensions de l'étendue, la figure et la grandeur tangibles des corps , leur distance mesurée par des lignes , leur

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dureté , leur mollesse , leur fluidité* Primitivemeat ces perceptions n'appartiennent qu'au toucher ; mais elles deviennent toutes ou presque toutes par l'expérience des perceptions de la vue.

Comment un sens peut-il acquérir les perceptions d'un autre sens ? •— C'est qu'il y a entre les objets saisis par des sens différents, des relations naturelles que l'expérience découvre. De la sorte , les perceptions et les sensations propres à un sens deviennent les signes des perceptions et des sensations d'un autre avec lesquelles elles sont as« sociées, et l'esprit passe rapidement du signe à la chose si-^ gnifiée. Quoique ces associations soient le résultat de l'ex-* périence, l'habitude les rend si familières, qu'on finit par »e pouvoir distinguer qu'avec peine les perceptions na** tttrelles d'un sens de ses perceptions acquises.

On place devant moi une sphère dont la couleur est uniforme : sans la toucher , je vois que c'est une sphère ek qu'elle a trois dimensions. Cependant il est certain qua mes yeux n'ont perçu qu'une surface plane et une dégradation insensible de la couleur vers les cotés; mais l'ex-* périencô m'a enseigné que cette dégradation de la couleur est l'effet de la convexité sphérique et de l'inégale distribution de la lumière et des ombres : raa pensée remonte si rapidement de l'effet à la cause, et celle-^ ei s'empare si exclusivement de mon attention , que le raisonnement seul peut me convaincre que je n'ai pas vu> les trois dimensions de la sphère. Et la perception acquise ne prend pas seulement la place de la perception pi*imitive , elle l'anéantit; car je vois la sphère uniformément colorée aussitôt que j'ai interprété L'afËiifali^sement des teintes eotnme le signe de la figure sphérique.

On peut peindre une sphère «ur une surface plane, de manière à produire une illusion complète , à une dis-

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tftoce et dans le point de vue convenables. On dit, dans ce cas 9 que l'œil est trompé ; mais la déception n'est poiot dans la perception primitive de la vue; elle est dans la perception acquise. Les diverses nuances de la couleur représentées par l'art du peintre, sont précisément telles que la nature les distribue sur la surface convexe d'une sphère.

Dans toute perception pnniitive ou acquise, il y a un signe et une chose signifiée.

Dans la perception primitive , le signe est la sensation, et )a chese signifiée est la perception qui la suit.

Ain^i , quand je presse une bille d'ivoire dans ina main, quoique la sensation que j'éprouve soit en moi , et n'ait rien de commun avec les propriétés de la matière , cepen^ daqt, elle est immédiatement suivie de la conception d'un corps, dur , poli, spliérique , de tant de lignes de diamètre, et de la persuasion que ce corps existe réellement; et cette persuasion ne résulte ni de l'expérience, ni du raisoqneraeDt; elle est l'effet immédiat des lois de ma na* ture; et c'est pour cela que je l'appelle perception origi<>nelle ou primilive.

Dans la perception acquise, le signe est ou une sensaition ou uqe perception primitive; la chose signifiée est ce que l'expérience m'indiqua comme associé constam. ment au signe.

Que la bille d'ivoire soit placée devant mes yeujc; in^ dépendamment de la couleur je perçois par la vue ce que j'ai perçu par le toucher^, k figure sphérique, le poli, le diamètre, et même la distance à l'œil : nul doute que mes yeux ne me révèlent toutes ces choses d'une manière distincte et certaine. Il est certain pourtant qu'il n'en se-» rait rien , si je n'avais. jamais comparé et associé les per-^ ceptions de la vue avec celles du toucher. Sans cette ^sso

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ciatloii je verrais un objet circulaire, graduellemeot décoloré vers les bords; mais je ne verrais pas qu'il a trois dimensions, qu'il est sphérique , qu'il a tel diamètre, et qu'il est à telle distance de l'œil : toutes ces perceptions ne sont pas primitives , mais acquises. Les principes de l'optique , la manière dont le peintre représente les trois dimensions d'un objet sur un plan qui n'en a que deux, les observations faites sur plusieurs personnes opérées de la cataracte dans un âge où leur intelligence était développée, tout démontre cette, vérité jusqu'à l'évidence.

Ceux qui jouissent de la vue dès l'enfance , ont acquis ces perceptions de si bonne heure, qu'ils ne peuvent se rappeler le temps où ils ne les avaient pas ; les perceptions acquises et les perceptions primitives sont pour eux de même nature, et ils ont peine à en saisir la différence. Dans toutes les langues on dit avec la même assurance^ qu'on a vu et qu'on a touché une sphère ou un cube ; personne ne croit que ces perceptions soient moins anciennes pour la vue que pour le toucher, et moins naturelles à l'uii de ces sens qu à l'autre.

Ce n'est point le raisonnement qui nous donne cette faculté de percevoir par un sens ce qu'il ne perçoit point naturellement; elle naît de notre constitution , et des circonstances où nous sommes placés.

Nous sommes constitués de manière que, lorsque nous trouvons deux choses unies dans des circonstances données , nous sommes portés à croire qu'elles le sont par la nature , et que nous les trouverons toujours associées dans des circonstances semblables. Il n'y a dans cette conviction, ni démonstration, ni évidence intuitive du fait que nous croyons ; elle me parait résulter immédiatement de la constitution de notre esprit ; aussi est-elle plus forte à l'âge où le raisonnement est le plus faible, et précisé-

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meut à l'époque où nous sommes incapables de tirer une conclusion. Un enfant .qui s'est une seule fois brûlé le doigt à la chandelle , associe immédiatement le fait de la douleur avec l'action d'approcher son doigt de la flamme, et croit fermement que ces deux faits s'accompagneront toujours. On voit combien cet instinct de notre constitution est utile à l'homme , lorsqu'il est incapable encore de faire usage de sa raison : il nous sauve d'une multitude d'accidents, où, sans lui, nous donnerions tête baissée; si parfois il nous égare, ses bons effets surpassent de beaucoup les mauvais.

. La perfection d'un être raisonnable consisterait peutêtre à n'avoir pour guide que la lumière de l'évidence; mais nous ne sommes pas de tels êtres. Ce que nous avons de raison, nous ne l'avons pas même à toutes les époques de notre vie; nous venons au monde ^ privés de l'usage de la raison ; nous sommes animaux avant de devenir créatures raisonnables; et il est indispensable à notre conservation que nous sachions croire avant de savoir raisonner. Qui règle notre croyance avant que nous ayons la raison pour la régler ? la nature l'a-t-elle livrée aux chances du hasard ? Non , elle l'a soumise à des principes qui font partie intégrante de notre constitution. Qu'on les appelle principes animaux, principes instinctifs ou autrement, peu importe; mais il est certain qu'ils ne sont point la raison; ils font sa besogne, pendant qu'elle est encore au berceau; ce sont eux qui lui servent de nourrice , et qui lui tiennent les lisières quand elle apprend à marcher.

Ce que nous avons dit suffit pour montrer combien l'expérience et l'habitude perfectionnent nos facultés naturelles de perception. Sans ce perfectionnement, elles seraient insuffisantes aux besoins de la vie. Nous devons

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aux «véaements -de chaque jour , noo^ieulonent cfc nouvelles connaissances, mais dempuyeUes perceptions; le temps nous enseigne à nous servir de nos yeux et de nos oreilles , non moins que de nos pieds et de nos mains.

XjCs perceptions acquises sont sans doute le progrès le plus important et le plus étendu de nos moyens de connaître par les sens. Nul homme n'y est étranger , mais il est spécial che? chacun , et varie de l'un à l'autre $elo« le genre de vie et les circonstances. Tout artisan doit à sa profession une espèce particulière de tact et de vue : son œil devient habile à percevoir , et sa main à exécuter certaines choses, que ne savent ni voir ni faire le reste des hommes.

Outre ce perfectionnement que la nature donne à nos facultés perceptives sans notre participation , nous avons des moyens à nous de les améliorer et de corriger leurs défauts. Nous indiquerons les suivants.

i^ Veiller à la conservation des organes par lesquels ces facultés s'exercent, et faire qu'ils se maintiennent dans un état sain et naturel : ceci est du ressort de l'hygiène.

9k^ Appliquer fortement son attention aux objets de la perception. — U n'est point d'art qui ne témoigne de l'efficacité de ce moyen : l'artiste, en donnant une attention plus grande aux objets dont il s'occupe, parvient à percevoir une foule de choses qui échappent au ccœamun des homm^ ; les personnes qui sont privées d'un sens sup* pléent d'une manière étonnante aux facultés qu'ils B^ont plus, en donnant plus d'attention aux objets de celles qui leur restent; les aveugles acquièrent une finesse de tact et d'oreille extraordinaire ; les sourds lisent admirablement la pensée dans les expre^ions de la physionotmie.

3^ Les instruments, inventes par l'art, étendent le champ de nos facultés perceptives. Celui de la vision a

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été merveilleusement agrandi pat la découverte des verres (^tiques, et ron\peut dire que cette invention a doublé la puissance naturelle de l'œil. Les porte-voix et les cornets acoustiques ont également reculé les bornes des percep* tions de l'ouie. Peut*étre ne serait-il pas impossible d'étendre la portée naturelle des autres sens par des inventions semblables.

4*^ Un quatrième moyen de perfectionner nos sens consiste à découvrir les rapports-que la nature a établis entre les qualités sensibles et les qualités cachées des objets.

J'entends par qualités sensibles des corps , celles que nous percevons immédiatement^ telles que la figure, les couleurs, les sons, les saveurs, les odeurs, les différents degrés de résistance, etc. Les modifi<;ations et les combinaisons de ces qualités sont si nombreuses, qu'il n y a peut-être pas deux corps dans la nature qui ne dîlïèrent par leurs qualités sensibles.

Les qualités cachées sont celles que nous ne percevons pas immédiatement par les sens, et dont nous devons la découverte tantôt au hasard , tantôt à l'expérience et à l'observation. La partie la plus importante de la science des corps consiste dans la connaissance des diverses quali* tés de cette espèce qui les rendent propres à certains usages ; cette connaissance est le fondement de la médecine, de l'agriculture, et de tous les arts utiles.

On m'apprend tjue tous les corps d'une certaine espèce possèdent certaines propriétés cachées. Il iiie reste à savoir comment je reconnaîtrai qu'un corps appartient à cette espèce. Qv^ c'est évidemment par les qualités sensibles qui caractérisent cette espèce. Avant de manger du pain, de boire dii vin , d'appliquer l'opium et la rhubarbe comme remèdes, il faut que je sois en état de reconnaître et de distinguer ces différentes substances.

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