CHAPITRE ni
PB LA DUnis.
Nous avons vu dans le premier chapitre de cet £ssai que nous devons à la mémoire, et la notion de la durée, et la conviction qu'elle existe. Pour qu'une chose soit l'ob* jet de la mémoire, il faut qu'elle soit passée; et nous ne pouvons concevoir qu'une chose soit passée^ 3ans concevoir une durée quelconque entre le moment présent et celui où nous avons perçu cette chose. Aussitôt donc que la mémoire s'exerce , nous acquérons à la fois une notion de la duréç et la persuasion de sa réalité. Ce sont des suggestions inévitables de tout acte de cette faculté et par conséquent elles doivent lui être rapportées. C'est donc ici le lieu d'examiner ce que nous savons de la durée.
La durée, l'étendue et le nombre, sont les mesures, de toutes les choses qui peuvent être mesurées. Quand nous les appliquons aux choses finies, il n'y a rien que nous concevions mieux et qui soit plus accessible à l'in-^ telligence humaine.
Comme l'étendue a trois dimensions, elle est suscep* tible de modifications infinies qui toutes peuvent être déterminées avec la plus rigoureuse précision ; leurs relations diverses sont le champ le plus vaste du raison-t
Go ESSAI III. CHAPITRE III.
nement. La durée n'ayant qu'une dimension, ses modifications sont en bien plus petit nombre ; tnkis elles sont également bien comprises ; et leurs relations sont égale* inent soumises à la mesure, à la proportion et au rai* sonnement.
On appelle le nombre une quantité discrète , parce qu'il est composé d'unités égales et semblables , et qu'il ne peut se diviser qu'en unités : cela est vrai en un sens des fractions mêmes de l'unité qu'on appelle aussi des nombres; car, dans tout nombre fractionnaire, on conçoit l'unité subdivisée en un certain nombre de parties égales qui sont les unités de cette dénomination , et les fractions de la même dénomination ne sont divisibles qu'en Unités de cette dénomination. La durée et retendue ne sont pas des quantités discrètes, mais deâ quantités continues : elles sont composées de parties pai^faitement semblables , mais divisibles à l'infini.
Pour mieux concevoir là grandeur et les proportions des divers intervalles de la durée, nous sommes obligés de choisir une durée connue et détertniiiée , telle qu^une heure, un jour , une année ; nous la considérons comme utie unité, et le hombre dé ces unités contenu dans une du-^ rée plus grâridë eu devient lu mesure. Noué nous servons du même expédient , pour obtenir une conception distincte de la grandeur et dés proportions des choses étendues. Le nombre est donc à nos yeux la mesure naturelle de l'étendue et de la durée* mais peut-être n'estce là qu'une illusion de notice faiblesse. La sagacité des mathématiciens a même -découvert des cas où cette mesure est impuissante J èar il y a des proportions de quantités continues que les nombres ne sauraient mesurer, telles que le rapport de la diagonale au côté d'un carré, et beaucoup d'autres.
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! Les parties de la durée èont rf^lativement à cltes^menies antérieures ou postérieures, et relativement au présent elles sont passées ou futtM:*es. La notion du passé, comme nous l'avons dit, nous est immédiatement suggérée par Ici mémoire. Avant d'avoir acquis la notion du passé et du présent, et celle de durée antérieure et postérieure, nous ne pouvons former la notion dii futur ; car le futur est c6 qui est postérieur au présent, La proximité et la distancé sont des rapports? également applicables au temps et au lieu. La distance daps le temps et la distance dans le lieu sont des choses d'une ns^ture très- différente , mais si parfaitement semblables comme expressions dé rapports \ qu'il est difficile de dire si le nom àe distance a été donné à l'une et à l'autre dans un sens propre , ou seulement à l'une des deMx , et à l'autre ensuite par analogie.
L'étendue desçorp^, qui est une perception de nos sens, noqs suggère nécessairement la notion d'un espace qui demeure immobile tandis que Ifis corps s'y meuvent en touasçn?;. dfi mjême, la durée particulière des événemenls que la mém^pire nous raippelle , nous suggère nécessairement la nQtiw d'une durée, qui se serait écoulée uniformément, quand aucun événenhent ne l'aurait remplie.
Sans l'espace, il n'y aurait point d'étendue, et sans le temps; , point de durée possible ; rien n'est , je pense , pluç incontestable ; et cependant , tandis que l'étendue el la durée softt ce qu'il y a de plus familier et de plus clair à i^otre i^teUigiÇîicç, le temps et l'espace sont des mystères qui l'accablent,
Commç il faut qu'il y ail: de l'espace , partout où quelque chose d'étendu existe ou peut exister , et du temps , partout oïl quelque chose dure ou peut durer, nous ne î^aurions, même en imagination, poser de limites, ni au temps, ni à l'espace; ils se dérobent à toutes bornes. L'un
Gl ESSA.I III. CHAPITRE III.
se perd aux yeux de notre esprit dans Timmensité, Tautre dans Tëternité.
Quoique nous ne concevions point une éternité passée, le commencement du temps implique contradiction. Par une figure de mots très -commune, nous donnons le nom de temps aux révolutions par lesquelles nous le mesurons, telles que les jours , et les années. Nous pouvons concevoir que ces révolutions aient commencé , et qu'il y ait eu un temps antérieur à elles, un temps qui n'était marqué ni divisé par aucun mouvement , par aucun changement; mais la supposition d'un temps, qui aurait précédé tous les temps , est absurde.
Toute durée limitée est comprise dans le temps, et toute étendue linlitée dans l'espace. Le temps et l'espace contiennent dans leur vaste sein toutes les existences finies, et ils ne sont contenus dans aucune. Les choses créées sont situées dans l'espace, et elles ont aussi leur lieu particulier dans le temps; mais le temps est en tout lieu y et l'espace en tout temps ; ils s'embrassent l'un et l'autre , et ont entre eux cette union mystérieuse que les Scholastiques avaient imaginée entre le corps et l'ame. Chacun d'eux existe tout entier dans chaque partie de l'autre.
Nous ne savons dans quelle catégorie des choses nous devons les ranger. Us ne sont pas des êtres , mais plutôt le réceptacle de tous les êtres créés , et la condition nécessaire de leur existence. Les philosophes ont essayé de classer tous les objets de la pensée en substances, modes et relations; dans quelle classe faut^il placer le temps, l'espace et le nombre, qui sont les objets de nos pensées les plus habituelles ?
Newton a pensé que c'est Dieu lui-même, existant dans tous les temps et dans tous les lieux , qui constitue le
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temps et Tespace, l'immensité et l'éteruité. Cette opinion de Newton a probablement donné lieu au célèbre argument, par lequel le docteur Clarke, son ami, a prétendu prouver, à priori y l'existence d'un être immense et éternel. L'espace et le temps, a dit Clarke, ne sont que des conceptions abstraites et partielles d'une immensité et d'une éternité, dont nous sommes forcés d'admettre l'existence; or, l'immensité et l'éternité ne sont pas des substances; donc elles sont les attributs d'Un être qui est nécessairement immense et éternel. Ce sont là des spéculations d'hommes de génie ; mais je ne sais si elles sont aussi solides que sublimes, et s'il ne faut point les reléguer parmi les jeux d'une imagination qui s'égare dans une région inaccessible à l'esprit humain.
Tjes Scholastiques ont supposé que l'éternité est un nwic stanSy c'est-à-dire , un moment de temps qui s'ar^ rête et dure toujours. Ce bâton mis dans ia roue du temps^ peut satisfaire les esprits , à qui les mots les plus vides de sens ne laissent pas d'imposer ; pour moi la supposition d'un cercle carré et celle du temps stationnaire sont une seule et même chose.
Les hommes sont involontairement entraînés dans ces paradoxes et dans ces énigmes , quand ilâ raisonnent sur le temps et l'espace, et qu'ils s'efforcent de comprendre leur nature. Ce sont des choses dont les facultés humaines ne donnent, selon toute apparence, qu'une conception incomplète , et de là ces difficultés que nous nous efforçons en vain de résoudre , et ces doutes que nous ne pouvons éclaircir. Peut-être faudrait-il , pour dissiper les ténèbres qui enveloppent le temps et l'espace , une faculté que nous ne possédons pas , et dont l'absence nous laisse sans clarté toutes les fois que nous voulons approfondir leur nature.
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