CHAPITRE IV
Nous avons tous la conviction de notre identité depuis les temps les plus éloignés que notre Qiémoira atteigne* La philosophie ne saurait rien ajouter à cette conviction; elle ne saurait non plus l'ébranler, sans avoir ébranle auparavant notre raison elle-même.
Néanmoins le philosophe peut Tétudier conmne un «tes phénomènes de la nature humaine les plus dignes de son attention. S'il parvient à l'expliquer, il aura reculé sur un point important les bornes de notre connaissance ; s'il n'y parvient pas , il faudra la regarder comme un fait prim;!tif de notre constitution , ou comme un eflet de cette constitution , qui se produit d'une manière €pn nous est impénétrable.
Nous observerons avant tout, que cette conviction est indispensable à tout exercice de la raison. Les opérations de la raison dans la vie pratique comme dans ta vie spéculative , sont successives; chacune sert de fondement à la suivante , et suppose elle-même celle qui l'a précédée. Si nous n'étion$. pas convaincus que les opérations précé*dentes sont de nous et nous appartiennent, nous manquerions de motif pour continuer et nous n'acheverioiis jamais ni une entreprise ni ixn raisonnement.
Il n'y ^ point de souvenir sans la conviction que nmis^ existions au temps que la mémoire zkmis rappelle. On peut nje prouver que j'existais avant mtes souvenirs les plus éloignés, mais il est impossible que ma mémoire remonte
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il une époque, sans que la conviction de mon existence passée b y remonte avec elle.
Pour l'homme qui perdrait cette conviction , le passé serait anéanti, et en lui la &bledes eaux duLéthé s'accom- ]»Iirait à la lettre. Il lui semblerait qu'il commence d'exister; tout ce qu'il aurait pense, tout ce qu'il aurait dit, tout ce qu'il aurait fait ou éprouvé avant cet instant, pourrait lui paraître appartenir à une autre personne , mais il tie pourrait se l'imputer à lui-^même, et sa conduite fu- ' ture ne présenterait rien qui fût la suite de sa conduite passée.
Il suit de là , qu'aussitôt que nous devenons capables dépenser et d'agir conséquemmeht à nos pensées et à noâ actions antérieures, nous avons nécessairement la convie*tionde notre existence continue et identique. Nous l'avons donc aussitôt que nous sommes des êtres raisonnables.
Pour nous former une notion aussi nette que possible de ce phénomène de l'esprit humain , examinons d'une part ce que l'on entend par identité en général , et par identité personnelle en particulier; et, de l'autre, comment s'élève en nous cette conviction irrésistible que nous sommes identiquement les mêmes, depuis l'époque la plus éloignée qu'atteigne notre mémoire.
L'identité considérée d'une manière générale , est une relation entre une chose qui existe certainement dans un temps, et une chose qui a certainement existé dans un autre temps : demandez si c'est une seule et même chose, ou si ce sont deux choses différentes , il n'y a personne qui ne comprenne parfaitement cette question; ce qui prouve qu'il n'y a personne qui n'ait une idée claire et distincte de l'identité.
Si l'on exige une définition de l'identité, on exige l'impossible; c'est une notion trop simple pour admettre une IV. 5
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définition logique. Je puis dire que c'est un rapport , mais je manque de termes pour exprimer la différeoce spécifique de ce rapport, quoiqu'il me soit impossible de le confondre avec un autre. Je puis dire que la diversité est un rapport contraire, que la ressemblance et la dissemblance sont aussi deux rapports opposés, qui se distinguent aisément des rapports d'identité et de diversité.
Il m'est évident que l'identité suppose la continuité d'existence. Ce qui a cessé d'exister, ne peut être le mém« que ce qui commence ensuite d'exister; cda supposerait qu'un être a continué d'exister lorsqu'il n'existait plus et qu'il existait avant d'être, ce qui est manifestement contradictoire. L'idée d'une existence continue et non inter* rompue est donc nécessairement impliquée dans la notion d'identité.
D'où nous pouvons conclure, qu'à proprement parler^ l'identité n'appartient ni à nos peines, ni à nos plaisirs, ni à nos pensées , ni à aucune des opérations de notre esprit. La douleur que j'éprouve aujourd'hui n'est pas la même douleur individuelle que j'éprouvais hier, quoiqu'elle puisse lui ressembler en espèce et en degré, et procéder de la même cause. On peut en dire autant de tous les phénomènes qui se produisent en nous. Us sont tous successifs de leur nature, comme le temps lui-même, dans lequel il n'y a pas deux instants qui soient un seul et même instant.
Il en est autrement des parties de l'espace absolu ; elles sont toujours,.elles ont toujours été, elles seront toujours les mêmes. Jusque là , et tant qu'il ne s'agit que de là notion de l'identité en général^ il est possible d'être clair, et je pense que je l'ai été.
Il est moins aisé peut-être de déterminer avec précision la notion de personnalité. Heureusement cette précision n'est pas nécessai^e pour notre objet présent. Je me
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eonteoterai d'observer, que tous les hommes placent leur personnalité dans quelque chose qui ne peut être ni com<^ posé ni divisé : une partie d'une pei'sonne est une absurdité manifeste.
Quand un homme perd son bien, sa santé, sa force, il est encore la même personne ; sa personnalité n^e$t point entamée. Qu'on lui coupe un bras ou ui^e jiambe, elle ne l'est pas davantage. Le membre amputé n'était pas une partie de sa personne; autrement ce tn^mbre aurait droit k une partie de ses bien«, et serait tenu d'observer une partie de s^es engagements; il serait pour quelque chose dans son honneur et son déshonneur; suppositions manifestement absurdes. Une personne est une chose indivisible ; elle est ce que Leibnitz appelle une monade*
Mon identité personnelle suppose donc l'existence continue de ce quelque chose d'indivisible que j'appelle moi. Quoi que ce soit, c'est quelque chose qui pense, qui délibère, qui se résout , qui agit, qui sent. Je né suis pas nfies pensées, mes actions, mes sensations, je suis. ce qui pense, ce qui agit, ce qui sent : mes pensées, mes actions, mes sensations, changent à chaque moment; leur existence est successive et non continue; tandis que le moi, à qui elles appartiennent, reste permanent, et conserve le même rapport avec toutes les pensées , toutes les actions toutes les sensations successives , que j'appelle miennes.
Telle est l'idée que je me foi^me de môti identité personnelle. Mais cette idée n'est-elle point une chimère? Com>nentsavez-vous,dira-t-on,€t sur quelle preuve croyezvous qu'il existe un mo^ tel que vous l'avez décrit , \\nmoi permanent qui peut réclamer la propriété exclusive de toutes les pensées , de toutes les actions, de toutes les sensations que vous appelez vôtres ?
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A cela je réponds , que ma mémoire me l'atteste. Je mesouviens distinctement d'avoir fait tel voyage il y a vingt ans ; je me souviens des lieux que j'ai vus, des personnes avec qui j'ai conversé; ma mémoire ne m'assure pas seulement que ce voyage a été fait, elle m'assure qu'il a été fait par moi qui m'en souviens aujourd'hui. Si j'ai voyagé à cette époque y nécessairement j'existais , et nécessairement encore j'ai continué d'exister jusqu'à présent. S'il n'est pas vrai que la personne que j'appelle moiy soit celle qui a fait ce voyage, ma mémoire est une faculté trompeuse; elle m'atteste distinctement et positivement ce qui est faux. Mais il n'est personne qui n'en croie sa mémoire quand elle est distincte, et qui ne soit convaincu par elle qu'il existait dans tous les temps quelle lui rappelle.
Quoique le témoignage de la mémoire soit la preuve la. plus forte de notre identité, nous pouvons connaître autrement que par elle beaucoup de choses qui nous sont arrivées , et dont nous ne nous souvenons aucunement : chacun sait qui l'a enfanté, quoique personne n'ait là-dessus le témoignage de sa mémoire.
Il serait puéril de remarquer que ce n'est point la mémoire qui constitue l'identité si de grands philosophes n'avaient rendu cette observation nécessaire. Je ne suis pas la personne qui a fait telle chose parce que je m'en souviens : ce souvenir me fait connaître avec certitude que je l'ai faite; mais je pourrais l'avoir faite, et ne m'en souvenir point : ce rapport à moi, que j'exprime en disant que c'est inoe qui l'ai faite, serait le même quand je ne m'en souviendrais pas. Dire qu'on ne l'a faite que parce qu'on a le souvenir, ou comme on dit, la conscience de l'avoir faite , c'est dire, en d'autres termes, que la création du monde n'a eu lieu que parce que nous sommes persuadés qu'il a été créé.
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Qu^nd il s'agit de juger de l'identité de personnes autres que nous-mêmes, nous nous appuyons sur d'autres motifs , et nous nous déterminons par des circoristances qui produisent quelquefois la certitude absolue , et quelquefois laissent place au doute. L'identité des personnes a souvent été U matière de procès difficiles devant les tribunaux ; mais qui que ce soit n'a jamais douté de sa propre identité durant l'espace de temps embFa$sé par sa mémoire.
L'identité personnelle est une identité par&ite, qui n'admet point de degrés quand elle est réelle ; il est impossible tfêtre en partie la même personne,, et en partie une personne différente, parce que une personne est une monade indivisible. Quoique la preuve de l'identité dans les autres admette tous les degrés , depuis l'évidence jusqu'au moindre degré de probabilité , la même personne .est toujours entièrement la même et ne saurait Têtrc seulenlent en partie et- jusqu'à un certain point.
C'est pour cela que j'ai considéré d'abord l'identité personnelle ; elle est pour nous l'identité parfaite , et la mesure naturelle des identités moins parfaites.
Il est probable que la notion même de l'identité résulte de cette conviction, que nous avons dès l'enfance, de la continuité de^otre existence identique^ Les opérations de notre esprit sont successives , et n'ont point d'existence continue, mais l'être pensant est permanent, et nous sommes invinciblement persuadés- qu'il reste le même> sous la variété de ses pensées et de ses actes.
Les mêmes motifs qui déterminent nos jugements sur l'identité des personnes autres que nous , les déterminent aussi sur l'identité des objets sensibles.
Quand il y a similitude, nous présuirions l'identité, à moins qu'elle ne soit démentie par quelque circonstance.
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Par exemple , quelque semblables que soient deux pbjjeta^ nouâ les distiDguoQS , û nous les, apelrGevons ea même temps; mais s'ils se présentent suocessivement, noussom» mes dtposés à les prendre pour le même objet , uniquement parce qu'ils sont {semblables.
Que ce préjuge nous soit naturel , ou qu'il ait uae cause, il se manifeste de très-bonne heure dans les enfanta, ût à mesure que nous avançons dans la vie, l'expérience vient le fortifier; car nous rencontrons bien rarement deux individu$.dé la méiiie espèce qui ne difïereat pas sensiblement*
C'est sur ta foi de la similitude qu'un homme acoise un voleur, qu'il trouve en possiéssion de son cheval ou de $aL montre; l'horloger qui jure qu'il a vendu cette mon^ tre à cette personne, n'allègue que la similitude. Les ténioignages sur l'identité d'un individu n'ont pas, en gêné** rai , un autre fondement.
Ainsi la conviction, que nous avons de notre identité^ n'est point de la même nature que celle que nous pour vous acquérir de l'identité d^s autres et de l'identité des objets sensibles. La première repose sur la. mémoire^ et; ne laisse point de prise au doute ; la seconde n'est fondéie que sur la similitude et sur d'autre$ circonstances , qui toutes ensemble, sont souvent trop peu décisives pour produire une certitude complète.
On peut observer encore que l'identité des objets sensibles n'est jamais parfaite. Les corps étant composés de parties innombrables que mille causes peuvent diminuer ou accroître, sont dans une vicissitude continuelle; ils gagnent, ils perdent, ils changent sans cesse. Quand ces altérations sonjt graduelles, comnte les langues manquent de termes pour représenter par un nouveau mot €hay que nouvel état, on dit que le corps reste le même, et on lui l^sse le même nom. Ainsi on loue un vieux régiment
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de la bravoure qu'il a montrée dans une affaire qui date d'un siècle , quoique tous les hommes qui le composaient alors aient cessé d'exister; on dit que l'arbre, qui élève sa tête dans la foret, est le même qu'on a pris dans la pépinière ; un vaisseau dont les ancres , les cordages , les mats, les voiles et la charpente, ont été successivement renouvelés, passe pour le même, tant qu'il garde le même nomé
L'identité des corps naturels ou artificiels n'est donc qu'une identité nominale; elle admet tous les changements pourvu qu'ils soient graduels , quelquefois même un renouvellement total ; les changements, que nous re» gardons comme compatibles avec cette identité, ne difïe« rent pas en nature, mais seulement en nombre et en degré de ceux qui les détruisent ; elle n'a point de nature déterminée, et toutes les questions auxquelles elb a donné lieu ne sont, en général, que des questions de mots. Mais l'identité, appliquée aux personnes, n'a rien d'équivoque; elle n'admet pas le plus ou le moins ; la notion en est fixe et précise; elle est le fondement de tout droit, de toute obligation , de toute responsabilité.