CHAPITRE VI
PS Z^'lDENTITÉ P]l&S01Ur|CLZ.Xy S^ON Z^OCKl.
Locke a traité de ViderUité et dç la dwemté d|ins uu long chapitre de son Essai '. Parmi beaucoup d'observati(His justes et ingénieuses qu'il a faites^ sur ce sujet, it s'en trouve quelques-unes qu'ail est difficile d'admettre. Je n'examinerai ici que sa définition de l'identité personnelle. Elle a été censurée par Butler, dans un Essai particulier à la suite de son Analogie , et l'opiniqji de ce savant évéque est .tout-à-fait conforme à la mienne.
L'identité , .comn^e nous L'avons dit précédemment , suppose l'existence continue de l'être dont on l'affirme. Les choses qui ont une existence continue sont donc les seules qui soient susceptibles d'identité. Un être est le même aussi long -temps qu'il continue d'exister; deux êtres dont l'existence commence ou se termine dans des temps différents , sont nécessairement distincts. Ce sont là des vérités reconnues par L<ocke.
Il remarque avec raison que pour savoir en quoi consiste l'identité personnelle ^ il faut voir ce qu'emporte le mot de personne ; et il définit la personne un être intelligent, capable de raison et de conscience, la conscience étant selon lui inséparable de la pensée.
H suit de cette définition qu'aussi long-temps qu'un être intelligent continue d'exister et d'être intelligent, il reste la même personne; car prétendre que l!être intelligent constitue la personne , et que cependant la per-^
' Essai y liv. II, chap. xxvii.
soiine pourrait périr l'être intelligent continuant d exis- ' ter ou la personne continuer d'exister l'être intelligent périssant, ce serait , à mon gré, une contradiction grossière. •
Il semblerait que la nature de l'identité personnelle
dût naturellement suivre de cette définition , et que la seule difficulté qui pût demeurer fût celle de déterminer l'origine de cette notion et de la conviction qui l'accoqi-
pagne.
Cependant Locke nous dit « que la conscience est ce en
« quoi consiste l'identiié personnelle, ou ce qui fait qu'un « être raisonnable est toujours le même; et qu'aussi loin « que cette conscience peut s'étendre sur les actions ou « les pensées déjà passées , aussi loin s'étend l'identité de « cette personne ; en sorte que ce qui a la conscience des a actions présentes et passées, est la personne identique à « laquelle elles appartiennent '. »
Cette doctrine entt-aîne quelques conséquences fort étranges qui n'ont point écbappé à l'auteur. Et d'abord si la même conscience pouvait êtrey transférée d'un être intelligent à un autre (et selon Locke on ne saurait démontrer que cela soit impossible), il arriverait que deux, vingt , cent êtres intelligents ne formeraient qu'une seule et même personne. De même si l'être intelligent vient à perdre la conscience de ses actions , ce qui est assurément très-possible, il cesse d'être la personne qui les a faites et il se divise en autant de personnes différentes qu'il lui est arrivé de fois de perdre la conscience du
passé.
Une autre conséquence non moins nécessaire que Locke
n'a probablement point aperçue , c'est qu'un homme peut
* Locke, liv. II, chap. xxvii , § 9 «^ »«>.
DE l'identité PERSONWELLî:, SELOW LOCKE. 85
être et en même temps ne pas être la personne qui a fait telle action particulière.
Un militaire a reçu le fouet au collège pour avoir dévalisé un verger ; il a pris un drapeau à l'ennemi dans sa première campagne; plus tard il est dèvehu général. Lorsqu'il a pris le drapeau , il se souvenait de l'aventure du collège ; lorsqu'il est devenu général , il se souvenait d'avoir pris le drapeau, mais il ne se souvenait plus d'avoir reçu le fouet à l'école.
Dans les principes de Locke, celui qui a été fouetté à l'école est le même qui a pris le drapeau ; et celui qui a pris le drapeau est le même que celui qui est devenu général. 11 s'ensuit rigoureusement que le général est le même que l'enfant puni au collège. Mais la conscience du général ne remontant point jusqu'aux coups de fouet qu'il a reçus, il suit de la doctrine de Locke que l'enfant èi lui ne sauraient être la nîême personne. Donc le général est , et en niêfne temps n'est pas la personne qui a reçu le fouet à l'école.
Mais laissons là les conséquences à ceux qui ont le loisir de les suivre, et considérons la doctrine en felle-même. ,
I® Nous rémarquerons en premier lieu que c'est à la conscience que Locke attribué la conviction que nous avons d'avoir agi en d'autres temps , comme si nous pouvions avoir actuellement la conscience de ce que nous avons fait il y a vingt ans. Rien ne serait plus inintelligible s'il ne fallait entendre par la conscience là mémoire, qui est la seule de nos facultés par laquelle nos actions passées nous soient immédiatement connues.
' On dit quelquefois dans le langage ordinaire qu'on a la conscience d'avoir fait telle chose : cela signifie seulerticpt qu'on en a le souvenir distinct. Il n'est pas tbu-^ youFS nécessaire de déterminer avec précision les limites
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respectives de nos facultés , et le plus souvent il n'y a nul inconvénient à les confondre. Nous avons vu qu'on prend quelquefois la mémoire pour les sens; on la prend aussi pour la conscience, et un souvenir distinct est appelé tantôt sensation^ tantôt conscience j sans qu'il en résulte aucune confusion.
Mais l'exactitude philosophique ne souffre point ces licences ; car elles tendent à confondre les différentes facultés de l'esprit, et à prêter à l'une ce qui appartient réellement à l'autre. Si l'on peut avoir la conscience des actions qu'on a faites il y a vingt minutes ou vingt ans, la mémoire est inutile ,' et cette faculté n'existe pas. Ce qui distingue la conscience de la mémoire , c'est que la conscience est la connaissance immédiate du présent, et la mémoire la connaissance immédiate du passé.
Ramenée à son expression propre la définition de liocke, signifie donc que l'identité personnelle consiste dans un souvenir distinct; car, même dans la pensée du vulgaire, dire qu'on a la conscience d'une action passée, c'est dire qu'on se souvient distinctement de l'avoir faite.
a^ Non-seulement la conscience est confondue avçc la mémoire dans la doctiûne de Locke, mais, ce. qui est plus étrangfe, s'il est passible, l'identité personnelle est confondue avec la preuve que chacun de nous a de la sienne.
Il est très-vrai que te souvenir d'avoir fait une chose est la seule preuve qui m'assure que je suis la même personne qui l'a faite ; et c'est peut-être tout ce que Locke a voulu dire. Mais énoncer formellement que le souvenir d'avoir fait cette chose, est ce qui me rend la même perspnne qui l'a. faite , c'est , à mon gré , une absui^dité si grossière, qui! suffit de coiiipre,ndre la proposition
DB L'iDENTITi ^ERSOKITELLK , SELON LOCKE. Sç
pour la rejeter. C'est en effet investir la mémoire ou , comine dit Locke , la conscience , du pouvoir magique de créer son propre objet, quoiqu'il soit de toute nécessité que cet objet s^it existé avant la ^cuité même à laquelle on attribue sa production.
La^ conscience est le lémoigoage d'uae &culté; la méipoire est le témoignage d^une autre faculté : dire que le témoignage en&ute la cho^e témoignée, est une absur* dite pa^psible , et où Locke n'est tombé qu'en confondant deujL choses que tout b monde distingue,, la chose témoigliée et le témoignage,
Qviia.9di le propriétaire d'un cheval volé le reconnaît et Iç réclan^e, la seule preuve qu'il ait , et qu'un témoin ou, un \\f^ puisse avoir, que c'est bien le même cheval qu'il possédait , c'est la similitude. Ne. serait -il pas ridicule d'en conduire que fidentilé du chev^V i^ consiste que ddiU^ çeU:^ sij3^ililvu4^ ? {1 ne l'est pas moins de faire consis.ter mon idaptité dai^d la mémoire;^ pairce;. que. le sou* vepi^r- a^dÇ'ifW f^t t^lle action , est U seule preuve que j'aie quç j^ suis la^^s^i^e, qui l'ai, faite.. ,
3f N'e^il'^^ étran^ que.ee: qui constitue notre identité, ^oit une chose c^i change continuellement, et ne reste pas b même, ^ewk mviutes de, suite?
. La conscience , la mémoire, toutes lies opérations de notre esprit S:'écoulent comme les eaux d'i^n fleuve, ou comme Iç temps hii-même. La conscience que j'ai en ce moment n'est pas plus la conscience que j'avais tout-à* Hhfeure , que le moment présent n'est l'un des moments passésk $i l'idenlité ne peut être affirmée que des choses qui ont une existence continue., elle ne peut être affirmée d'une, cho^e aussi fugitive que la conscience, oîi que la pensée en général ; si elle résidait en efifet dans la conscience, il s'ensuivrait que nous ne serions pas la même
personne deux minutes de suite ; et comme nos actions ne pourraient nous être imputées , il n'y aurait à l'égard de l'espèce humaine, ni droit, ni obligation, ni responsabilité, ni justice des peines et des récompenses.
Mais bien que cette conséquence me paraisse sortir nécessairement de la doctrine de Locke sur l'identité , et qu'elle lui ait même valu le suffrage de quelques personnes , je suis loin de lui en imputer la pensée. Il était trop homme de bien pour produire dans le monde une doctrine qui aurait eu à ses yeux de pareilles conséquences.
4^ Locke s'est servi en parlant de l'identité personnelle, de beaucoup d'expressions qui sont tout-à-fkit dépourvues de sens, s'il n'a pas souvent confondu l'identité personnelle avec la sorte d'identité qu'on attribue dians !e langage ordinaire aux individus de la même espèce.
Quand on dit , par exemple , que la peine et le plaisir , la conscience et la mémoire, sont les mêmes dans tous les hommes , on veut seulement dire qu'elles sont sembla^ blés ou de la même espèce; car la douleur d'un individu n'est pas plus la douleur d'un autre, qu'il n'est lui-même cet autre individu ; et , dans ce même individu, la douleur qu'il a éprouvée hier, n'est pas plus la douleut* qu'il éprouve aujourd'hui , que hier n'est aujourd'hui. On peut en dire autant de toute passion , de toute opération de l'esprit. Des. passions, des opérations de même espèce peuvent se produire dans des individus différents , ou dans le même individu à des époques différentes; mais non la même passion , la même opération , dans le sens oïl nous disons que nous sommes aujourd'hui la même personne que nous étions hier:
Quand donc Locke parle « d^une conscience continuée « dans différentes substances qui se succèdent Vune à « Vautre; d'un être intelligent qui répète une action fUfec
DE l'identité personnelle, SELON LOCKE. 89
* la même conscience qu'il en a eue premièrement; enfin « d'une même co&seience qui s'étend aux actions passées « etfutureS'^yi ces expressions sont inintelligibles, à moins que par ^ même conscience ^ ri n'ait entendu une conscience semblable ou de même espèce.
En adoptant cette interprétation de la docti'ine de L<»cke, il s'ensuivrait, que comme notre conscience n'est pas la même, mais seulement de la même espèce, dans les différents moments de notre existence, nous ne sommes p^s non plus la même personne deux minutes de suite, mais bien une succession de personnes de la même espèce.
Ce qui a deux commencements d'çxistence, dit Locke , n'est point une même chose. Mais notre conscience cesse d'exister dans le sommeil profond, et par conséquent commence d'exister au réveil. Notre identité s'évanouit donc toutes les fois que nous nous endormons profonde»* ment , et en général , toutes les fois que nous cessons de penser, ne fut-ce qu'une minute.