‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 22 sur 84 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

TBl^OBIBS SUR LA VlÉHOIRE.

La 'théorie commune des idées , on en d!autres termes, la théorie qui introduit dans l'esprit ou dans le cerveaii des images de tous les objets de la pensée, n'a pas seule* ment servi à expliquer la perception des choses extérieures; on en a tiré aussi une explication de la mémoire et de l'imagination:

Voici dans quels termes les opinions des Péripatéticiens

go ESSA.I III. Gl^APITAE VII.

sont exprimées par Alexandre d'Aphrodisias , Tun des, premiers commentateurs grecs d'Arrstote : «Nous.expli- <r quons , comme il suit , la mémoire et l'im^agination. « Nous admettons qu'à la suite des opération» des sens, i4 c< existe dans le sensorium une impression, et ppui: aiu^i ce dire, une peinture qui résulte du mouvement eiKCLté en (( nous par l'objet extérieur , et qui deifieure et se coa* «c serve après quq l'objet extérieur a disparu ; Ctttte im- « pression est comme une iinage de l'objet , laquelle res- « tant dans le sensorium , est caijise que nous avo(^ de la a mémoire ; et c'est ce que oous appelons proprement <i fantaisie ou imagination '. »

Le passage suivant d'Alçj^ioûs prouve que la théorie des premiers Platoniciens ne différait , point de cf&lles des Péripatéticiens. « Lorsque la forme ou le type des . a choses, dit Alcinpûs, a été ^?yé dan^ l'esprit par lea « sens 9 et imprimé de n^anière à n'être. poijQit effacé par <c le temps, la conservatioa de cette forme s'oppellp mén « moire *. »

Par une conséquence de ce principe, A ristote attribue le peu de durée de la mémoire d^uus les. enfants à l'bumi^ dite et à la mollesse de leur cerveau qui ne retient point les impressions reçues; et le défaut de mémoire dans les vieillards , à la dureté et à la rigidité de cet organe, qui sont un obstacle aux impressions durables.

Cette ancienne théorie de la mémoire est défectueuse

30ÙS deiix rapports. Premièren^ent , quand la cause qu'elle

assigne à, la mémoire existerait réeUl^ment , elle n'expli-

, querait pqint. les p^éif omèijues ; deuxif^in^fpeni; , il n'est n\

certain, ni probable que cette cause. exis|je.

Nous avoos lieu, de crojrç que. dans la perception,, il sa

^ Harris , Hermès, — • Introduction à la doctrine de Platon , ch. xv.

THIÉORUES SUR LA M£MOlIl£. 9I

fait quelque impression sur le cerveau aussi bien que sur l'organe et sur les nerfs, parce que d'un coté, tous les nerfs y aboutissent, et quç d'un autre côte, les maladies et les lésions du cerveau affectent nos faculté^ perceptives , lors même que les organes extérieurs et les nerfs sont dans leur état naturel. Mais nous ignoronS| complètement quelle est la nature de cette impressioa '^ tout ce que nous savons , c'est qu'elle ne saurait ressenpibler à l'objet perçu qui la cs^use , ni expliquer la sensation et la perception qui la suivent ; nous T^vons prouvé dans le second Essai , et c'est un point sur lequel nous croyons qu'il est inutile de revenir.

Si cette impression est insuffisante pour expliquer la perception des objets présents, elle ne l'est pas moins pour expliquer le souvenir des objets passés.

Fût-il cïertain d'abord, que les impressions faites sur le cerveau dans la perception y restassent imprimées aussi long-temps que l'on conserve quelque souvenir de l'objet, tout ce que l'on pourrait en inférer , c'est que la nature aurait établi une liaison quelconque entre l'impression faite par l'objet et le souvenir de cet objet; mais nous ne saurions point du tout comment l'impression contribue à ce souvenir, parce qu'il nous est impossible de découvrir comment une pensée, de quelque espèce qu'elle soit, peuf résulter d'une impression produite sur le cerveau ou sur toute autre partie du corps.

Dire avec Alcinous que l'impression est la mémoire même , c'est une grossière absurdité si l'on prend l'assertion au pied de la lettre ; et si par là on veut seulement entendre qu'elle est la cause de la mémoire , il reste à montrer commentelle produit cet effet ; autrement la mémoire reste aussi inexplicable qu'auparavant.

Si un philosophe après avoir annoncé qu'il va expli-

C)1 ESSAI IIK CHAPITBE Vir.

quer la dëtonnatlon de la poudre dans la décharge d'une arme à feu , déclarait avec assurance que le mouvement de la détente est la cause de ce phénomène , que nous aurait'il appris ? On nous en apprend aussi peu sur la cause de lai mémoire, quand on nous dit qu'elle résulte de certaines impressions sur le cerveau ; car en supposant que l'impression cérébrale fût aussi nécessaire à la mémoire que le mouvement de la détente à la détonnation d'une armé à feu , la manière dont ie souvenir est produit n'en serait pas mieux connue. £n admettant donc que la caus6 assignée à la mémoire par cette théorie fût réelle, cette cause n'ejcpliquerait nullement le phénomène du souvenir.

Mais loin que l'existence de cette cause soit réelle, elle n'est pas même probable : en d'autres termes, il n'y a pas la moindre apparence que l'impression qui se communique au cerveau dans la perception , subsiste lorsque l'action de l'objet a cessé.

' Quelle que soit en effet la nature de cette impression , elle résulte de celle que produit l'objet sur l'organe extérieur et sur le nerf. Il faut donc que les philosophes sTipposent, sans la moindre preuve, que l'impression sur le cerveau subsiste et persiste après que l'objet a cessé d'agir, et qu'avec son action a disparu l'impression sur l'organe et sur le nerf. Il faut, en d'autres termes, qu'ils prennent sur eux d'aflSrmer que l'effet continue quand la cause s'est évanouie. Le cerveau est-il donc plus propre à retenir une impression que l'organe et les nerfs ? c'est assurément ce qu'on ne voit pas.

Mais accordons que l'impression cérébrale survive à sa cause , l'effet de cette impression doit durer aussi longtemps qu'elle dure elle-même; la sensation et la perception doivent donc être aussi durables qu'elle, et permanentes comme elle. Comment échapper à cette difficulté ?

THEORIES SUR LA MEMOIRE. qB

Oq ne le peut qu'au moyen d'une seconde supposition opposée à la première, et tout aussi dénuée de preuves, savoir , que l'effet cesse quoique la cause continue.

Mais si l'on accorde celle-ci , il faut incontinent en faire une troisiènie, et admettre que la même cause, qui a produit d'abord la sensation et la perception , produit plus tard* la mémoire, opération essentiellemeut différente de la sensation et de la perception.

Ce n'est pas tout encore; on est obligé d'aller plus loin , et d'accorder que cette cause , toute permanente qu'elle est, ne produit son effet que de loin en loin, ou qu'elle ressemble à une inscription dont les caractères seraient tantôt lisibles, tantôt effacés; car le souvenir du passé disparait et se réveille tour-à- tour, selon les circonstances. £t quand toutes ces suppositions ont été accumulées, il reste encore un grand nombre d'opérations de la mémoire qu'elles n'atteignent pas, puisqu'il est constant que . nous nous souvenons d'une foule de choses, qui n'étant point des objets sensibles et.n'ayant jamais été perçues par les sens, n'ont jamais pu produire aucune impression sur le cerveau, par l'intermédiaire des organes et des nerfs.

Ainsi, après avoir entassé supposition sur supposition , comme les géants entassèrent montagne sur montagne pour escalader le ciel, les philosophes restent impuissants, la mémoire demeure inexplicable; et nous ne sayons pas mieux comment nous nous souvenons du passé, que nous jje savons de quelle manière nous avons conscience du présent.

Si les impressions produites sur le cerveau ne peuvent expliquer le phénomène de la mémoire , il ne s'ensuit pas que l'état de cet organe et sa constitution primitive soient sans influence sur cette faculté.

Bien qu'il n'y ait et qu'il ne puisse y avoir aucune res-

94 feSSAI ÏIÏ. CHÀlPITRE VIÏ.

semblance entre un souvenir et un dtat quelconque dû cerveau , la nature a cependant soumis la mémoire à certaines conditions cérébrales. Un grand nombre de faits bien constatés le démontrent.

L'observation parviendra peut^tre à découvrir quel est l'état du cerveau le plus favorable à la mémoire^ et à dé^ terminer les nidyens de conserver cet état et de le reproduire lorsque la maladie l'a altéré. La tnédecine compterait cette découvisrte au nombre de ses plus belles conquêtes. Mais fût-elle faite, on n'en comprendrait pas mieux comm^it tel état du cerveau ^st favorable à la mémoire, ni comment tel autre lui est funeste.

Nous savons à merveille que l'impression faite sur une de nos mains par la piqûre d'une épingle cause une vive douleur, en sait^on mieux comment cette cause produit cet effet ? ici cependant la nature de l'impression est parfaitement connue , mais cette connaissance ne jette aucune lumière sur Faction de cette impression sur l'ame. De même , la connaissance pkrfaite de la condition cérébrale de la mémoire, ne nous apprendrait point en quoi cette condition physiologique sert la mémoire. Nous pourrions être constitués dé manière à ce que la piqûre d'une épingle au lieu de produire en nous la douleur, y produisît le souvenir ; et cette constitution ne serait pas plus inexplicable que la nôtre.

Le corps et l'ame agissent l'un sur l'autre, selon certaines lois établies par la nature; le philosophe tâche de découvrir ces lois à l'aide de l'observation et de l'expérience, mais quand il les a découvertes, il doit les regarder comnâe des' fiiits, dont l'entendement hiimaîh poursuivrait vainement les causes.

Il est arrivé quelque fois à Locke et aux philosophes de • son école de lier la mémoire aux impressions produites

THEORIES SUR LA MlÉMOlRÈi qS

sur h cerveau. Mais ils ne le font qu'en passàiit^et en général ils se sont exprimés à ce sujet avec beaucoup plus de circonspection que les philosophes anciens. Ils expliquent plutôt la mémoire , par la faculté qu'aurait notre esprit de retenir les idées acquises par la sensation et la réflexion. \

(c Ce qui se fait , dit Locke , en deux manières : la pre- « mière , en conservant l'idée qui a été introduite dans Tés- « prit pendant quelque temps , ce que j'appelle contemmplation; l'autre voie estia puissance de rappeler et de <( ranitner , pour ainsi dirf ., dans l'esprit ces idées qui , ce après y avoir été impriïuéeis, avaient disparu et avaient « été entièrettient éloignées de sa vue ; et c'est ce qu'on ap- « pelle la mémoire, qui est comme le réservoir de toutes « nos idées '. »

Pour mieux faire comprendre sa peilséé, il ajoute aussitôt après l'observation suivante : a Mais comme nos idées ne « sont rien autre chose que des perceptions qui sont aca tuellement dans l'esprit , lesquelles cessent d'être quel- « que chose , dès qu'elles ne sont point actuellement aperce çues j dire qu'il y a des idées en réserve dans la mémoire, « n'emporte dans le fond autre chose , si ce n*fest que « Tame, en plusieurs rencontres, a la puissance de réii veiller les perceptions qu'elles a déjà eubs , avec un seh- « timent qui, daàs ce temps -là, la convainc qu'elle a eu ff auparavant ces sortes de perceptions. £t c'est dans ce « sens qu'on peut dire que nos idées sont dans la mémoire , « quoiqu'à parler proprement, elles ne soient nulle part. « Tout ce qu'on peut dire là-dessus , c'est que l'âme a la « puissance de réveiller ces idées lorsqu'elle veut, et de se « les peindre, pour àilisi dire, de nouveau à elle même;

» Essai 9 Uv. Il, chap. x, § i et a.

« ce que quelques-uns font plus aisément, et d'autres « avec plus de peine; quelques-uns plus vivement, et « d'autres d'une manière plus faible et plus obscure '.

En répétant si souvent la locution pour ainsi dire y ou ses équivalents^ Locke avertit qu'il fait un fréquent usage de la métaphore. Nous devons donc distinguer dans cette explication le style figuré du style philosophique. Le premier s'adresse à l'imagination et peint la mémoire; c'est un tableau qu'il faut placer à quelque distance , et dans un point de -. vue convenable. Le style philosophique ne s'adresse qu'à l'entendement; il faut l'exammer de près et avec, l'œil sévère de la critique.

L'analogie entre la mémUre et un réservoir j entre z^lenir et se soui^enir^ se présente d'elle-même. Elle se retrouve dans toutes les langues , parce qu'il est naturel aux hommes d'exprimer les opérations de l'esprit par des images empruntées de la matière. Mais la philosophie déchire tous les voiles et contemple l'objet nu.

Quand Locke dit que la mémoire est un résen^oir d'idées où nous les déposons à mesure que nous les acquérons et qui nous les rend quand la circonstance le demande, il parle en rhéteur populaire, et c'est ainsi qu'il faut l'entendre ; car , lui-même nous avertit que les idées ne sont rien lorsqu'elles ne sont pas perçues. Si elles ne sont rien, elles ne sont nulle part, et par conséquent, il n'y a point de résen^oir où on les serre et d'où on les tire.

Mais U parle en philosophe , et il faut l'entendre dans le sens littéral , quand il ajoute quei « déposer nos idées a dans le réservoir de la mémoire signifie seulement, que (c l'ame a , en plusieurs rencontres, la puissance de réveil-

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