‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 24 sur 84 · THEORIES SUR LA 1I£]II01R · texte numérisé non relu

THEORIES SUR LA 1I£]II01R

M perception est la première faculté de lame, qai est oc- « cupi^ (Je la pereeption. — Les idées sont la première fa» 4K cnhè^e l'ame qui est occupée des idées. » En effet, pourquoi les idées ne seraient-f elles pas une faculté aussi bieq que la perception, puisque entre la perception et les idées , il y ia identité ?

Ofi BQUS dit que la mémoire est la puissance de réi^il-^ 1er nos perceptions. — Tout ce que la mémoire rappelle est donc perception? En ce cas, il n^y a dans la nature en* tière que des perceptions.

Nos idées , dit-on encore , ne sont autre chose que des perceptions qui sont actuellement dans î esprit. On lit, cependant, en mille endroits àeX Essai sur V entendement^ que les idées sont les objets delà perception ^ et que l'ame, dans toutes ses pensées, dans tous ses raisonnements, n'a pour objet immédiat de ses contemplations que des idées. Goncluerons-nous de-là , que Locke confondait les opérations de l'ame et les objets de ces mêmes opérations, ou bien qu'il employait le mot idée dans dies sens différents, sans en avertir le lecteur, et probablement sans s'en apercevoir lui-mênie? C'est un article fondaniental de la philosophie de Hume ^ que les opérations de Tesprit , et les objets de ces opérç^lions sont une seule et même chose; mais on n'it aucun sujet de charger Locke de cette absurdité; il est plus probable que, malgré son grand sen^ et ^ parfaite candeur, l'ambiguité des différents sens attachés au niot idée l'a souvent égaré , et que la plupart d?» erreurs qu'on peut relever dans son Essai ^ découlent de cette source,

Huine pénétrai plus ?iyant di$ns les conséquences du système des idées, qu'on ne l'avait f^it av^nt lui. Il sentit combien il était ridicule de suipposer àmx objets de la pensée, l'un extérieur, indépendant et permanent, l'autre

IQO ESSAI m. ^ CHAPITRE VIÏ.

intérieur, image fugitive du premier, et qui n'existe que. quand il est aperçu. Selon le système des idées, nous ne communiquons avec le monde extérieur , que par un monde intérieur et idéal qui le représente à Tesprit.

Hume vit clairement la nécessité de rejeter l'un de ces mondes comme une pure fiction. Mais lequel devait être rejeté ? Le genre humain tout entier avait-il rêvé un monde extérieur, ou les philosophes avaient-ils inventé le mond€ intériiîur des idées pour expliquer le commerce de l'esprit avec l'autre? c'était là la ^question. De ces deux opinions , Hume adopta la première, et mit en œuvre toute sa raison et^oute son éloquence pour la sou-

tenir.

Avant Hume, Berkeley était aile jusque-la dans cette

route ; il avait rejeté le inonde matériel comme une fiction-mais il était réservé à Hume de meftre la dernière inain au nouveau système.

Selon Hume tout ce que l'esprit peut connaître, tout ce qu'il peut concevoir, se réduit à des impressions et à des idées en lui ; et ces idées ne sont plus représentatives comme elles l'étaient dans l'ancien système; car il n'existe rien dans la nature hors les idées ; rien du moins que nos facultés puissent atteindre. Ce que nous appelons perception d'un objet extérieur, n'est qu'une forte impression sur Tesprit; ce que nous appelons souuenir d'un événement passé, n'est qu'une impression ou une idée présente plus faible que la première; enfin ce que nous appelons imagination, n'est encore qu'une idée présente, mais plus faible que celle de la mémoire.

De peur de faire tort à l'auteur de ces découvertes , je

citerai ses propres termes : , , ,

« Nous éprouvons que lorsqu'une impression a été pre- « sente à l'esprit, elle y reparaît en qualité iXiffée; ce.

THEORIES SUR LA MÉMOlUE. TOI

« qu'elle fait de deux manières : ou bieu elle conserve c( dans «a nouvelle manifestation un degré considérable « de sa vivacité première , et dans ce cas elle tient le mi- « lieu entre l'impression et l'idée ; ou bien elle perd enu tièrement sa vivacité, et elle est alors l'idée parfaite. I^ « faculté par laquelle nous répétons nos impressions sous (( la première forme est la mémoire; la faculté par laquelle ce nous les répétons sous l'autre forme est V imagina'" « tion *. » <

Je ferai quelques remarques sur cette explication de la mémoire et de l'imagination.

I** ISous éprouifons ^ dit Hume ; c'est"»à-dire que nous trouvons par expérience. — Mais quelle est cette expérience? Il me semble qu'elle ne peut être ici que la mémoire, non celle qu'il définit, mais cette mémoire vulgaire qui est la connaissance immédiate d'une chose passée. Hume ne l'admet point, puisqu'il soutient qiie la mémoire n'est qu'une idée ou une impression présente; mais en cléfi.nissant la mémoire qu'il imagine, il est obligé de supposer celle qu'il rejette; car il n'est pas possible que- im)us éprouvions qu'une impression reparaît une seconde et une troisième fois avec différents degrés de force et de vivacité , si nous n'en avons pas un souvenir assez- dis-' tinct pour la reconnaître à chaque apparition nouvelle , malgré les changements qu'elle a subis dans l'intervalle.

Il n'y a point d'expérience sans la mémoire; toute expérience implique que nous avons foi en notre mémoire ou en celle des autres. Il résulte donc de l'explication même de Hume qu'il ne parvient à constater et à reconnaître l'espèce de mémoire qu'il admet qu'à l'aide et avec le secours de celle qu'il repousse.

' Truite iie it^ nature humaine , § igS.

loa ESSAI ni.— CHAPITRE vu.

!!• Mais ({\x éprouvons-nous, c'est-à-dire que trouyons" nous par l'expérience ou, ce qui revient au même, par la mémoire ? « Nous éprouvons , dit Hume , que lorsqu'une <c iinpression a été présente à l'esprit , elle y rejwiraît en « qualité d'idée, ce qu'elle fait die deux manières. »

Si l'expérience nous apprend cela , elle nous trompe assurément ; car la chose est impossible , et c'est Hume Iui*méme qui le prouve. Les impressions et les idées sont des êtres éphémères,, qui a'existent que quand nous en avons conscience ; si une impression pouvait reparaître une seconde et une troisième fois à Fesprit, il faudrait t{u'elle eût continué d'exister dans rintervalle; ce qui est, selon Hume, une absurdité grossière. Nous épnoupons donc ce qui est impossible; notre expérience nous trompe et nous persuade une contradiction.

Peut-être pourrait-on penser que ces différentes apparitions de l'impression, ne doivent pas être prises au pied dé la lettre, mais entendues au figuré; qu'en personni-^ fiant l'impression, et la faisant paraître en différents temp»^ et sous des formes différenteis, l'auteur a seulement voulu dire que l'impression parait d'abord; qu'il paraît ensuite une chose qui participe de la nature de l'impression et de cdle de l'idée, laquelle est la mémoire; que l'idée pure paraît enfin et qu'elle est l'imaginaticMoi ; et que cette in»terprétation est justifiée par la fin de la phrase , dît Hume appelle la mémoire et Yimagmatùm des feculté» par lesquelles nous répétons les impressions d'une manière plus &fâ> moins vive : répéter une impression peut passer en effet pour une expression figurée, qili signifie seiilcment produire une impresaiom de même nature qu'une impites* sion déjà éprouvée.

Si, pour échapper à l'absurdité du sens littéral, nous acceptons cette interprétation et que nous cfépouillions

THÉORIES SUR LA MÉMOIRE. lo3

les définitions dé Hume de toutes les métaphores qdi les enveloppent, qu'arrivera-t-il? que Hufrte aura défini la mémoire, la faculté de produire une impression faiblu après une impression forte, et rimagiiiation , la faculté de produire une impression encore plus faible. Mais ces définitions ne sont pas moins vicieuses que les précédentes; car, d'un côté, elles ne font point connaître les choses définies, et d'un autre côté, elles conviennent à des choses entièremeftt différentes.

Comment reconnaître la mémoire dam la facaké de produire une impression plus faible après une impression plus forte ? Qu'un homme se frappe violemment la tête <k>ntre un mur, il recevra une impression. Mais n'a-t-il pas la faculté de répéter cette impression avec moins de force? Oui, sans doute; en frappant plus doucement de manière à ne point 5e blesser. N'a-t-il pas celle de répé-* ter cette impression en l'affaiblissant encore? Sans doute; il suffit qu'il touche sans frapper. Or , ou bien ces deux facultés sont la mémoire et l'imagination, ou bien les définitions de Hume définissent mal ; car un fait ne sau-* rait mieux satisfaire aux termes- d'une définition.

3^ En définissant la mémoire et l'imagination, la faculté de répéter nos impressions d'une manière plus ou moins vive , on accorde que nous sommes la cause efficiente de nos idées de mémoire et d'imagination. Or , en ceci, l'auteur tombe en contradiction manifeste avec luimém^; car il prouve, un .peu plus haut, que les impressions sont les causes des idées correspondantes; et il le prouve par un argunient qu'il appelle convainquant. £n effet, soit qu'on fasse de l'idée une seconde manifestation de l'impression ^ ou seulement une nouvelle impression semblable à la première, il fallait un argument très-convaincant pour démontrer une pareille assertion; car si

I04 ESSJLI III. CHAPITRE VH.

ridée est l'impression reproduite , l'impression est à ellemême sa propre cause; çt si l'idée n'est qu'une impression semblable, elle est causée par une impression qui n'existe plus. La philosophie de Hume est pleine de ces mystères.

Il est bien digne de remarque que le système qui fait des idées les seuls objets immédiats de la pensée aboutit au scepticisme à l'égard de la mémoire aussi bien qu'à l'égard des sens , soit qu'on place les idées dans le cerveau , soit qu'on les place dans l'esprit.

Les idées sont au*^dedans de nous , et n'existent qu'au moment où l'esprit les aperçoit ; les objets sensibles sont hors de nous ^ et leur existence est continue ; s'il est vrai que nous ne percevons immédiatement que des idées, comment, de l'existence de ces fantômes, pouvons-nous conclure qu'il y ait un monde extérieur qui leur corresponde ?

Cette question ne s'était pas présentée aux Péripatéticiens; mais Descartes en pénétra toute la difficulté, et il mit tout son génie à découvrir une manière de passer légitimement de l'existence des idées à celle des objets extérieurs; il fut imité en cela par Mallebranche, Arnauld et Locke. Mais Berkeley et Hume réfutèrent aisément leurs preuves, et firent voir qu'elles n'avaient, aucune so* lidité.

La mémoire donne lieu à la même question , et si les philosophes ne l'ont pas remarqué, c'est qu'ils se sont beaucoup moins occupés de la mémoire que des sens. Les idées étant des choses actuelles, comment de la présence actuelle d'une idée dans notre esprit, pouvons-nous conclure qu'il est réellement arrivé, il y a vingt ans, un événement correspondant à cette idée? Voilà la difficulté. *

Il est évident qu'il faut prouver que les idées de la mé-

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moire sont les images de choses qui sont réeilemeiit arrivées ; tout comme il faut prouver que les idées sensibles sont les images d'objets extérieurs qui existent actuellement. Or, c'est une preuve également impossible à faire dans les deux cas ; en sorte que l'hypothèse des idées n'anéantit pas moins les objets de la mémoire que ceux des sens, et qu'elle les enveloppe dans le même scepticisme absolu.

Il ne paraît pas que ni Locke ni Berkeley aient aperçu cette seconde conséquence de leur système ; mais elle ne pouvait échapper à la pénétration de Hume ; elle entrait naturellement dans son plan de scepticisme universel. Â-ussi sa doctrine est-elle mieux liée , et son système plus conséquent et plus homogène que celui de ses prédécesseurs.

Nous accorderons à Hume que les idées de la mémoire ne sont point uneraison de croire à l'existence passée des choses dont nous nous souvenons; mais nous lui demanderons pourquoi la perception et la mémoire sont accompagnées de croyance, tandis que la simple conception ne l'est pas? Bien que cette croyance ne soit qu'une illusion dans son système, il faut pourtant l'expliquer; car elle est un phénomène de la nature humaine.

C'est ce que Hume a fait en donnant une théorie nouvelle de la croyance qui s'accorde parfaitement avec la théorie des idées dont elle semble découler, et qui a l'avantage en même temps de concilier tout ce qu'il y a de croyances dans l'esprit humain avec le plus parfait scepticisme. '

Qu'est-ce donc que la croyance selon Hume?La croyance doit être ou une idée ou la modification d'une idée. Nous concevons beaucoup de choses sans être persuadés qu'elles existent, et soit que la persuasion s'ajoute à la concep-

Io6 ESSAI III. — CirAt>ITRE VU.

tion , soit qu'elle ne s'y ajoute pas , k eonception de la chose reste la même; la ctoyAneQ ny met aucune idée nouvelle. La croyance n'est donc qu'une modification de l'idée que nous avons déjà, ou une manière différente de concevoir la chose crue. Mais écoutons Hume lui-même :

« Toutes les perceptions de l'esprit sont dé deux sor-*^ « tes 9 les impressions et les idées , qui ne différent lés « unes des autres que par leurs divers degrés de force 6t « de vivacité. Les idées sont des copies des impressions, « et les représentent de tout pointi Youle2-vous varier Ti^ a déc d'un objet particulier, vous ne le pouvez, qu'en lui ic donnant plus de force, ou en diminuant celle qu'elle ai « tout autre changement altérerait sa nature $ et lui fé- « rait représenter un objet ou une impression différente, ce II en est des idées comme des couleurs; celles-^ii peuvent « s'affaiblir, ou acquérir plus d'éclat et de vivacité; mais a si vous produisez en elles quelque .autre variation, elles « cessent à l'instant d'être les mêmes. Puis donc que la « croyance n'est qu'une manière particulière de concevoir a un objet , il s'ensuit qu'elle n'est qu'un degré de plus « dans la vivacité de l'idée. On peut dono définir trè^ « exactement l'opinion ou la croyance , une idée vive (c associée à une impression présente* »

Cette théorie de la ci*oyance est très-fertile en conséquences, que Hume poursuit avec sa sagacité ordinaire;^ et fait tourner au profit de son système. Aussi bien y est-elle la base principale sur laquelle il repose, et elle suffit pour prouver ^e qu'il appelle son hypothèse: « que la « croyance est plutôt un acte de la partie sensitive que do « la partie intellectuelle de notre nature. »

II est difficile d'examiner une telle doctrine aussi sérieusement qu'elle est proposée. Elle rappelle l'ingénieuse explication que Martinus Scriblerus a donnée de la puis-*

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