‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 26 sur 84 · THÉORIES SUK LA MEMOIRE. IO · texte numérisé non relu

THÉORIES SUK LA MEMOIRE. IO

l'imagination, ne.soat que les degrés successifs de cette lïiodification , pour que sa doctrine soit passible de toutes les absurdités que j'ai signalées.

Avant de quitter le sujet de la mémoire, je dois faire connaître la distinction qu'a faite Aristote entre la mé«moire proprement dite, et ce qu'il appelle réminiscence^ parce que cette distinction , que notre langue ne consacre pas, est cependant fondée sur les faits.

La mémoire n'agit pas toujours ; elle ne place pas sans cesse sous nos yeux les souvenirs qu'elle conserve: elle nous les présente seulement quand l'occasion l'exige. Si elle le fait spontanément et sans effort , toutes les fois que nous en avons besoin , la. mémoire est parfaite. Elle l'est moins lorsque le souvenir, après avoir sommeillé plus ou moins long^temps dans les circonstances mêmes qui de* vaient le rappeler, renaît cependant de lui-même, sous l'influence de quelque circonstance nouvelle» Elle l'est moins encore lorsque le souvenir nous fuit, qu'il nous faut le poursuivre péniblement , et que nous ne l'attei*gnons enfin qu'avec effort. C'est ce dernier degré de la mémoire qu'Aristote a distingué par le nom de /vwrniscence , de la mémoire proprement dite.

La réminiscence renferme donc la volonté de se rap^ peler et un effort, pour y parvenir. Mais ici se présente une difficulté. Nous ne pouvons vouloir nous souvenir qu'à cette condition que nous concevrons la chose oubliée; car pour voiJoir , il faut çoncevpir ce que l'on veut. La volonté de nous. souvenir d'une chose semble donc impliquer que nous nous en souvenons déjà , et que , par conséquent , nous n'avons aucun besoin de la rappeler. Mais cette objection n'est point suffisante. Pour vouloir se. sou venir d'une chose, il faut, à la vérité, s'être souvenu auparavant de «quelque chose qui s'y rapporte ^

IIP EiSAI m. — ^ CHAPITRE VII.

et qui en donne une conception relative; mais ce n'est point là concevoir la chose elle-même, c'est concevoir seulement le rapport qu'elle a avec celle que nous nous rappelons. Ainsi je me souviens, par exemple , qu'un ami m'a chargé d'une commission que je dois exécuter aujourd'hui , en oe lieu : l'objet de cette commission ^ je l'ai •oublié; mais j'applique ma pensée à toutes les circon-^ stances relatives , telles que la personne, l'occasion, l'eur tretien où la commission me fut donnée ; et la liaison de toutes ces choses avec celle que je cherche , est un fil qui m'aide à la retrouver.

Aristote n'accorde point la réminiscence aux animaux, et il a probableinent raison | mais il les croit doués de mémoire, et on ne peut douter qu'ils n'aient en effet une faculté analogue à celle que nous nommons ainsi , et qu'en certains cas, cette faculté ne soit très-énergique. Le chien reconnaît son maître après une longue £|bsence ; le cheval retourna par le même chemin qii'il a suivi, avec autant d'exactitude qu'un homme, ce qui est d'autant plud extraordinaire, que tous les objets qui l'ont frappé en venant , se présentent £(u retour dans un ordre inverse et sous un aspect différent. Cela rappelle te prodige de ce» iqémoires qui, après avoir entendu cent noms, ou cent mots pris au hasard, les reprennent ep commençant par le dernier, et remontent jusqu'au premier, sans en ou-< blier ou en déplacer un seul. Enfin )es animaux acquièrent de l'expérience , et il n'y a point d-expériençe sans mé^ moire.

Je œ vois étendant aucune raison de penser que les animaux meurent le temps , comme nous le faisons , par joups , par mois et par années ; ni qu'ils aient aucune connaissance précise des intervalles qui distinguent leurs sou^ venirs , et qui les séparent du moment présent. Si4es nôtres

THEORIES SUR LA MEMOIRE. tll

n^étaient pas en quelque sorte enregistres selon leurs dates , la mémoire humaine serait fort différente de ce qu'elle est, et ressemblerait peut-être davantage à celle des animaux.

Page 1