CHAPITRE I
BE LA GONGKPTIOn OU DE LA SIMPLE APPR^HENSIOIT EN OlÊNifif L.
Concevoir, imaginer, saisir, comprendre, avoir la notion d'une chose , sont les termes dont on se sert communément pour exprimer cette opération de l'entendement que les logiciens appellent simple appréhension. On dit aussi dans le même sens qu on a Fidee d'une chose ^ surtout depuis que Locke a popularisé cette locution.
Les logiciens définissent la simple appréhension , U pure conception d'un objet quelconque , avec exclusion de tout jugement et de toute croyance. Cette définition n'est point rigoureuse ; car ' conc^ptiqn , simple appréhension sont des termes synonymes , et l'on pourrait tout aussi bien définir Ja conception par l'appréhension , quç l'appréhension par la conception. Mais il ne faut point oublier que les plus simples opérj^tions de l'esprit ne sont pas susceptibles de la définition logique, et que pour en avoir que notion distincte il n'est d^autre moyen que de le$ obs.erver en nous-mêmes. Si quelqu'un veut savoir ce que c'e^t que la couleur çcarlatç , qu'il la place sous ses yeux, qu'il l'examine, qu'il la compare aux couleurs qui s'en rapprochent le plus, il concevra très-aisément de IV. 8
Il4 ESSAI IV. CHAPITRE I.
cette manière ce qu'aucune définition ne lui ferait comprendre.
Personne n'ignore que nous pouvons concevoir mille choses auxquelles nous ne croyons pas, telles qu'un cheval ailé ou une montagne d'or; mais quoique la conception soit abolument indépendante de la croyance, la croyance, si faible qu'elle soit, suppose toujours quelque conception. On ne croit point si l'on ne conçoit jusqu'à un certain point ce que l'on croit.
Nous ne définirons point la conception , mais nous tâcherons de décrire quelques-unes de ses propriétés; nous exposerons ensuite les diverses théories auxquelles elle a donné lieu , et nous relèverons quelques méprises dont elle a été l'objet.
Nous observerons d'abord, que la conception entre comme élément dans toutes les opérations de l'esprit. Nos sens ne peuvent nous persuader de l'existence des objets, s'ils ne nous fes font concevoir; on ne peut se souvenir d'une chose ni en raisonner, à moins d'en avoir la conception; quand nous voulons agir, il faut que nous concevions ce que nous voulons faire ; il ne peut y avoir ni désir , ni aversion , ni amour , ni haine, sans conception de l'objet de toutes ces passions; enfin nous ne saurions éprouver la douleur sans la concevoir, quoique nous puissions la concevoir sans l'éprouver : toutes ces choses sont évidentes par elles - mêrnçs.
Dans toute opération de Fesprit , dans tout ce que nous appelons pensée, il y a donc une conception : quelle que soit l'opération de l'entendement ou de la volonté que nous analysions , nous trouvons ia conception au fond du creuset, comme le caput mortuum des chimistes, ou la materia prima àes Péripatéticiens. Mais bien qu'elle soit partout et se mêle à tout , on peut cependant la séparer
DE LA CONCEPTIOM*. Il5
de toutes les. combinaisons oîi la nature l'engage et la con^ sidérer à part; elle est alors ce que les Scolastiques ont appelé la simple appréhension , c'est-à-dire , la pure conception d'un objet.
Toutes les opérations de l'esprit s'expriment par des mots. -Or, il y a une simple intelligence non-^seulement des mots mais des propositions et du discours entier , qui n'emporte point l'exercice du jugement. C'est ce que chacun sait^ et chacun sait aussi qu'autre chose est de comprendre ainsi ce que l'on dit, autre, chose est d'en porter un jugement, d'y croire ou de n'y pas croire, d'en être ému, touché, persuadé, etc. La simple intelligence peut exister sans le jugement, mais le jugement la suppose et ne peut avoir lieu sans elle.
2. Il n'y a ni vérité ni fausseté dans la conception , parce qu'elle ne nie ni n'affirme. Tout jugement et toute proposition qui exprime un jugement doivent, au contraire, être vrais ou faux. La vérité et la fausseté appar«tiennent exclusivement aux jugements et aux propositions qui expriment des jugements ; Ja pure conception n'en est point susceptible, parce qu'elle n'implique aucime croyance, aucun jugement, aucune opinion.
Pourquoi donc , dira-t-on , parlons-nous sans cesse d'idées justes et d'idées fausses , au sens de conceptions justes et de conceptions fausses? Cette manière de s'exprimer est en effet si générale et tellement autorisée par l'usage , arbitre souverain des langues, qu'il y aurait quelque ^:éniérité à la censurer , et quelque ridicule à se faire une loi de l'éviter. Mais , quoique le même terme s'applique à des choses d'une nature différente , il faut bien se garder de les confondre. Nous devons nous rappeler ce que nous avons dit au commencement de cet ouvrage ' ,
X Essai I y chap. I
irô ESSAI IV. GHAPI1:R£ I.
qye tiHis l^s mots qpi dans leur ^cceptioo rigoureuse sis g.aifieut )^ simple cpucieptiop, isiguifient aussi l'opiiiipp,. surtout qu^ijidpn veut exprimer celle-ci avçc mo<}ç^iç. et défiance. Toutes les fois que nous parlpps d'idées ou de conceptions vraies ou fausse^, nous voulons parler d'opinions. Uae opinion, quelque incertaine , quelque mo^ destement exprimée qu'elle soit , est toujours vraie ou fausse; mais une pure conception , qu^ n'exprim^^ ni j)i-> gement ni .opinion , ne peut être ni l'un ni l'autre.
Si l'on analyse toutes }es forni^^ du langa^ par Ij^squelles nous attribuons de la vérité ou de la fausseté à no^ conceptions 9 on trouvera qu'elles renferment toutes une opinion ou un jugement. Un enfant conçoit la lune plate et large d'un ou deux pieds : cela veut dire qu'il en a c^tt^ opinion ; et quand noifs disons que c'est une idée ou uiie conception fausse , cela signifie qu'il en a une opinion fausse. Il en est de même lorsqia'il conçoit que la viHe de Londres est semblable à sou village^ ou qu'un lion a des cornes; ce sont des jugements qu'il porte, et non point de simples conceptions. Le langage nous çiutorise à appeler ces jugements des conceptions , et à dire que ces conceptions sont vraies ou fausses; mais la vraie conception, celle que les logiciens appellent .9f>72jE?/e appréfiension^ p'implique aucune croyance d'aucun degré, et ne saurait ê]tre en aucune façon ni vraie , ni fausse.
Ce que Locke dit des idées ( et par idées il n'entend souvent que des conceptions ) devient très-juste quand on prend le mot dans cette acception étendue. « Quoi- (c qu'à parler exactement, dit-il, la vérité et la fausseté « n*appartiennent qu'aux propositions , on ne laisse pource tant pas d'appeler souvent les idées vrcties et fausse^. « Et où sont les mots qui ne soient employés dans un sens « fort étendu , et un peu éloignés de leur propre et juste