‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 29 sur 84 · DE LA CONCEPTION · texte numérisé non relu

DE LA CONCEPTION

mer ces créatures de notre esprit , les concevoir trèsdistinctement , les faire concevoir de même aux autres, quoiqu'elles n'aient jamais existé. Elles sont susceptibles de toutes les applications du raisonnement; mais elles ne sont ni vraies ni fausses ^ parce que , n'étant point un objet de croyance, elles ne donnent point lieu à l'affirmation et à la négation.

Il y a d'autres conceptions qui sont proprement des copies, parce quelles ont un original ou un archétype auquel on les rapporte, et qu'elles sont censées reproduire. Selon qu'elles lui sont ou ne lui sont point conformes, on dit qu'elles sont vraies ou fausses. Il y a deux sortes de conceptions de ce genre qui ont chacune leur type particulier.

Les premières sont analogues aux tableaux peints d'après nature. Nous concevons des choses individuelles qui existent réellement , telles que la ville de Londres, ou le gouvernement de Venise. Ici la chose conçue est l'original , et la conception est vraie si elle ressemble à sou modèle. La conception que j'ai de la ville de Londres est vraie, si elle représente exactement cette vaste cité..

Toutes les choses réelles étant l'ouvrage de Dieu, sans en excepter celles-là mêmes qui ont reçu de la main, de l'homme leur forme extérieure, l'intelligence qui les créa est la seule qui les connaisse parfaitement : quant à nous, la connaissance que nous en avons est nécessaiï'ement partielle. Nos conceptions des choses individuelles et réelles sont donc toujours imparfaites ; mais elles peuvent être vraies dans leur imparfaite compréhension

La seconde espèce de conceptions qu'on peut regarder comme des copies, a plus d'analogie avec ces peintures qui ne sont que des copies d'autres peintures. Telles sont nos conceptions de ce que les anciens appelaient uniçer»

1^4 ESSAT IV. CHAPITRE I.

sauXj èesl-à-dire de ces collections de qualités communes à plusieurs individus , qui forment les genres et les espèces des choses , comme Y homme et V éléphant qui sont des espèces de substances , la sagesse et le courage qui sont dés espèces de qualités , Yégalité et la similitude qui sont des espèces de rapports. On peut demander quel est le modèle de ce genre de conceptions, et comment elles sont vraies où fausS'es?

Je crois que ce modèle, c'est-à-dire la chose conçue , est le sens qu'attachent aux mêmes mots tous ceux qui parlent la même langue. Ce n'est pas Dieu qui a créé les genres et les espèces, ce sont les hommes. Les choses individuelles avec lesquelles nous sommes en rapport , sont en si grand nombre , qu'il nous serait impossible de les nommer toutes ; nous ne parvenons à les connaître , à en parler, à les soumettre au raisonnement, qu'en les classant selon leurs attributs. Toutes celles qui réunissent certains attributs sont mises à part, forment une classe, et reçoivent un nom général commuti à tous les individus de cette classe ; le nom général signifie cette collection d'attributs, et il ne signifie rien de plus.

Pour que ces mots généraux atteignent le bût , il suffit que tous ceux qui s'en servent y attachent le nfiême sens , c'est-à-dire la même conception. Le sens que tout lé monde attache aux termes généraux , est donc le type unique des conceptions de cette nature ; elles sont vraies , si elles le représentent exactement , et fausses si elles l'altèrent. Ainsi, ma caûception du vol est juste, quand elle est conforme au sens que donnent à ce mot le législateur et les jurisconsultes. La chose conçue, c'est le sens du mot, et le sens du mot, c'est la conception qu'y attachent les personnes qui entendent le mieux la langue.

Oh désigne un individu ou par un nom propre, ou par

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le terme général qu on spécialise en y joignant l'énuméca- * tion des carajctères particuliers qui di$tifigi|ent cet individu de tous les autres de la même espèce. S'il est inconnu , on pieut , lorsqu'il est présent et perceptible aux sens , le montrer^ s'il n'est point sensible oi; qu'il soit éloigné^ il reste de le décrire; et cette description , bien qu'elle soit nécessairement incomplète , peut suffire, si elle est vraie, pour le faire reconnaître. Quelle que soit l'imperfection de ces moyens, il est rare qu'on coipmette des méprises en parlant des individus , et qu'on prenne l'un pour l'autre.

Cependant , comme nous l'avons dit, la conception que nous nous en formons est ^oujoprs défectueuse. Il y a toujours en eux des choses qui nous échappent , et que nous ne pouvons induire de celles q^e nous saisissons.' Hies individus ont une essence ou une constitution naturelle qui est le principe et le lien de toutes leurs qualités. Or, cette essence est inaccessible à nos facultés. La description la plus complète que nous puissions faire d'nn individu, est donc loin d'être une définition; car une définition doit embrasser la nature entière de la chose définie.

Ainsi le ppnt de Westmiijster e^st une c^e individuelle; quand je ne l'aurais jamajç vif, et que je n'eu aurais jamais ouï parler, si l'on me dit que c'est un pont qui part de Westminster et traverse la Tamise, la conception qu'on me donne , quoique imparfaite, est cependant vraie, et elle suffira pour me le faire distinguer désormais de tput s^utre objet possible. L'architecte pei|t avoir une conception complète de sa structure, parce qu'elle est l'ouvrage des hommes ; mais personne ne peut avoir une conception pleine et entière des matériaux dont il est l'assemblage, p^irce qu'ils sont l'œuvre de Dieu. On

1 îlô ESSA.I IV. CHAPITRE 1.

peut donc décrire le popt de Westminster, mais on ne saurait le définir, dans l'acception stricte du mot.

Les universaux sont toujours exprimés par des termes généraux , et tous les termes d'une langue , excepté les noms propres , sont de cette nature ; ils expriment ou des conceptions générales , ou des circonstances qui leur sont relatives. Sans ces conceptions générales , il n'y aurait ni langue ni raisonnement. Ce qui est leur type , et ce qu'elles doivent représenter, c'est la conception que les autres hommes attachent aux mêmes termes. Elles peuvent donc être adéquates , selon l'expression des Scolastiques, c'est-à-dire parfaitement conformes à la chose conçue; il suffit pour cela que les hommes qui parlent la même langue attachent invariablement le même sens aux mêmes mots généraux.

, Les mathématiciens ont conçu et défini exactement ce qu'ils appellent un triangle. Si je conçois moi-même que c'est une surface plane , terminée par trois lignes droites, j'en ai une conception à la fois adéquate et vraie : tout ce qui appartient au triangle est renfermé dans cette conception, ou peut en être déduit par le raisonnement. La définition exprime , en ce cas, l'essence entière de la chose définie, comme le doit faire toute véritable définition. .Mais cette essence, ainsi que Locke l'a très-bien observéest purement nominale ; elle n'est qu'une Conception générale de l'esprit , liée à un terme général qui en est le signe.

Si tous les termes généraux avaient une signification à la fois précise et parfaitement compris, comme les termes mathématiques, il n'y aurait point de disputes dé mots, et il n'arriverait jamais qu'une différence d'opinions ne fût qu'apparente. Mais il n'en est point ainsi. La plupart des termes ne viennent point à notre connais-

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sance, comme les termes mathématiques, avec la lumière d'une définition: nous les recueillons de la bouche des autres dans les relations de la vie, et l'expérience nous fait deviner leur signification plutôt qu'elle ne nous l'apprend. Et comme le hasard dirige très-diveraement les hommes dans cette sorte d'induction déjà si imparfaite , elle les conduit à des résultats qui ne sont point les mêmes , et il s'ensuit qu'avec une égale sincérité et une égale attention , les mêmes termes éveillent souvent en eux des conceptions différentes. De là ces disputes sans nombre , qui ne prennent point leur source dans l'opposition réelle des opinions, mais dans la diversité des conceptions représentées par les mêmes termes.

Il résulte de ce qui précède que nous avons des conceptions de trois sortes; ou ce sont des conceptions de choses individuelles, ou elles ont pour objet le sens des termes généraux qui forment la langue , ou elles sont des créations de notre propre imagination. Ces trois espèces de conceptions ont chacune leurs propriétés spéciales , que nous avons tâché de décrire.

5. Nos conceptions peuvent être vives et fortes, ou languissantes et faibles dans tous les degrés. Ce sont là des qualités qui leur appartiennent véritablement, quoique nous n'ayons, pour les exprimer, que des termes figurés et analogiques; il n'est personne à qui sa conscience ne l'atteste. Les conceptions vives sont les plus agréables, quand leur objet n'est pas de nature à nous causer de la douleur.

Les personnes qui ont des conceptions vives , les expriment ordinairement avec vivacité, c'est-à-dire, de manière à exciter aussi des conceptions vives et des émotions fortes dans les autres. Ce sont ces personnes qui parlent et qui écrivent le plus agréablement.

15k 8 ÏSSÀI ÏV. CIIAPITRE J.

lia YiVâcHé de nos conceptions procède de difierentes catises. Certains objets y soit par leur propre nature , soit par des associations accidentislles , sont plus propres à nous émouvoir. Certaines passions ^ telles que la joie, l'espérance, l'ambition^ le zèle^ le ressentiment ^ semblent aiguiser la faculté de concevoir; d'autres, comme la tristesse, la douleur, l'envie, semblent l'ëmôusser. Ées hommes passionnés sont ordinairement vifs et agréables ' en conversation,^ tandis que Les hommes froids sont ha« bituellement d'une compagnie ennuyeuse. Il y a aussi une vigueur naturelle de l'aoïe , qui donne de la force aux copceptions dans toutes les situations et sur toutes sortes de sujets.

Il semble plus aisé de se former une conception vive des objets qui sont familiers , que de ceux qui ne le sont pas. La conception des objets visibles est aussi plus &cile et plus vive, toutes choses égales d'ailleurs; et de là vient que, non-seulement les poètes se plaisent à décrire les objets visibles^ mais qu'ils emploient la métaphore^ l'allégorie, l'analogie, à revêtir de formes visibles tous les objets qu'ils décrivent. La conception vive fait, pour ainsi (lire , paraître l'objet sous nos yeux. Lord Kames a fait voir ' dé quelle importance il est dans les ouvrages d'esprit, de produire ce qu'il appelle la présence idéale. Tel est en effet le but de la description poétique; elle transporte l'homme hors de lui-même, et le fait, pour ainsi dire , assister à la scène qu'elle raconte. Or , cette présence idéale n'est, à mon gré, que la vive conceptiQn de ce que nous verrions , si l'objet était mis sous nos yeux.

Les conceptions abstraites et générales ne sont jamais

X Élém&tts de Critique*

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Tives quoiqu'elles puissent être distinctes; aussi ^ quelque importautes qu'elles soient en philosophie, elles n'entrent guère dans une description poétique sans être particularisées ou revêtues de quelque parure visible.

Et cependant le mourement dotïm un nouveau degré de vivacité à nos conceptions des objets visâ>les, et elles deviennent plus vives encore quand ce mouvement est la vie et que nous prêtons à cette vie l'intelligence et la vo* lonté. Aussi les poètes ont-ils animé la nature entière, et doué tous les êtres de sentiment et de réflexion.

L'imagination disitinguée de la conception n'est qu'une applicatiioa particulière de cette faculté. On désigne soits ce titre, la conception des objets de la vue. Ainsi, dans une proposition géométrique , j'imagine la figure et je conçois la démonstration; je pourrais dire aussi que je conçois la figure; mais je ne pom-rais pas dire que j'ilnagine la démonstration.

6. Nos conceptions peuvent être nettes et sûres ; elks peuvent être obscures et incertainesv La vivacité des conceptions est un des plaisirs de l'esprit, mais c'est leur netteté et leur certitude qui nous rendent capables de bien juger et d'exprimer nos sentimens avec clarté.

Entre plusteurs personnes qui parlent ou écrivent sur le même sujets pourquoi entenid-c^ si facilement les unes et si difficilement les autres ? C'est que les unes conçoi^vent très -nettement ce qu'elles disent ou écrivent , et que les aitttres n'en ont qu'une conception; confuse. On est rarement embarrassé d'exprimer ce que l'on a eonçu distinctement; « Le mot propre jaillit de Fidée nette, dit Ho^ « race , Ferbaque proi>isam rem non iwita sequuntur\ » mais il est impossible de rendre avec clarté uoe: conception obscure.

On dit communément que la clarté du discours tient

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