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au choix des mots , au tour des phrases et à l'ordre de la composition; tout cela est vrai, mais tout cela suppose la netteté des conceptions , sans laquelle il ne peut y avoir ni propriété des termes ^ ni tour heureux de la phrase, ni méthode quelconque de composition.
Les conceptions confuses ne produisent pas seulement l'obscurité du discours , elles produisent encore les erreurs du jugement.
Si l'on concevait les choses de la même manière, seraitil possible qu'on jugeât différemment de leurs rapports; et deux personnes poUrraient-elles différer sur la conclusion d'un syllogisme, si elles avaient la même conception des prémisses?
Il est des esprits qui rencontrent de grandes difficultés dans les démonstrations géométriques : je crois que ce n'est pas la faute de leur jugement , mais celle de leur intelligence. D'une part on ne saurait être convaincu par unedémonstrationque l'on ne comprend pas, et de l'autre, il me semble impossible de ne pas sentir la force d'une démonstration que Ton comprend : je parle d'une démonstration complète , et qui ne laisse rien à suppléer au lecteur , comme sont celles d'Ëuclide.
Il arrive souvent, qu'après avoir parfaitement compris les quatre premiers livres d'Ëuclide , les étudiants éprouvent beaucoup de peine à comprendre le cinquième. Si vous en cherchez la raison , vous trouverez qu'ils n'ont pas encore une conception nette et sûre des nouveaux rapports soumis à leur jugement, ni par conséquent des termes qui les expriment. Une fois que ces nouveaux termes seront devenus familiers , et qu'ils éveilleront promptement dans leur intelligence une conception claire et précise des choses qu'ils représentent, tenez pour certain que vos élèves comprendront les démonstrations du cin-
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quième livre comme celles du premier et qu'ik en sentiront tout aussi distinctement la force.
£n séparant de cette manière la conception du jugement , ou sera porté à penser que la faculté déjuger est la même chez tous les hommes , et que ceux en qui elle se montre supérieure ne doivent cette supériorité qu'à des conceptions plus nettes , plus étendues , plus rapides. S'il en est ainsi, il n'est pas vrai que l'intelligence et le jugement soient des avantages divers, dont l'un soit possédé par ceux-ci , l'autre par ceux-là : ils sont un seul et même don de la nature, qui ne les sépare jamais.
Il faut cependant observer qu'il y a des conceptions plus utiles au raisonnement que d'autres également claires et distinctes. Nous avons dit que nos conceptions ont pour objet, les unes, les choses individuelles, les autres, les choses générales ou abstraites ; or , on peut coa<}evoir très-nettement les objets individuels et n'avoir aucune fticilité pour former des conceptions générales ; et de là vient , sans doute , qu'on rencontre tant de personnes dont, le jugement est aussi sûr que pénétrant, tant qu'il s'agit des événements et des intérêts de la vie active , qui ont même peut-être du talent pour la composition oratoire et poétique , et à qui les raisonnements abstraits sont impénétrables.
Cette opinion de l'égalité du jugement .chez tous les hommes n'est point nouvelle; je l'appuierai de l'autorité de deux esprits du premier ordre, Descartes et Cicéron. Voici comment le premier s'exprime dans son Discoures sur la Méthode : « Le bon sens est la chose du monde la
<c mieux partagée... La puissance de bien juger et distin- « guer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on « nomme le bon sens ou la raison, est naturellement éga)e « en tous les hommes; et ainsi la diversité de nos opi-
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ce nions ne viei^t pas de ce que les uns sont plus raisoocc nables que les autres , ipais seulement de ce que ^pu^ ce conduisons nos pensée^ par diverses voies , et ne consi-^ «c dërons pas les niémes choses ^ »
Cicéron dans spn troisième livre deTOrateur^ fait la même remarque : « Mirabile est, dit-il, cum plurimum iq face ciendo intersit inter doctum et rudem , quam non mu)- (( tum différât in judicandp. Ars en jm cum à qatura profecta « sit, nisi (natura) moveat ac delectet , nihil sape agisse « videatur *, »
Il suit de tout ce qui précède, que la faculté de s'exprimer avec clarté et celle de raisonner avec justesse dépendent de la netteté de nos conceptions. Or , nul doute que la nature n'ait réparti fort inégalement le don de concevoir avec précision, c'est-à-dire de nous former des notions claires et distii^ctes des choses sur lesquelles nous méditons
et raisonnons.
7. Plusieurs philosophes ont observé qu'il n'y a pas un élément de nos conceptions pures qui ne nous ait été fourni pa\r quelques-unes des autres facultés origipelles de l'entendement. Ainsi l'homme qui n'aurait jamajs vu ne pourrait concevoir les couleurs; celui qui n'aurait jamais entendu ne pourrait concevoir les sons ; et si ifipus étions dépourvus de conscience , nous n'aurions aucune idée, ni dit devoir, ni du bien et du mal dans les actions.
L'imagination peut former des combinaisons qui n'ont jamais existé ; elle peut amplifier et amoindrir , multiplier et diviser, composer et façonner; en un mot, modifier en tous sens, les objets que la nature lui présente; mais» à son plus haut degré d'énergie, elle ne saurait introduira dans ses ouvrages un seul élépient desa créatioja. £11^ les
t Descartes , Discours sur la méthode, page i. « De Oratore, lib. III, § 5x.
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dok tous à k nature; elle lés tient tous de Tune quelcàtt^ùè de ûosi facultés primitives'.
Locke a exptimé cette vérité d'une manière aussi noble que juste: « L'empire que rhomfhe a sur ce petit monde, «je veux dire sur son propre entendement, est le même « que celui qu'il exerce dans ce grand mondé d'êtres vîsi- « blés. Comme toute la puissance que nous avons sur ce « monde inaté^iel , ménagée avec tàiii Part et toute l'a- « dif'esse imaginables tie s'étend dans le fond qu'à compote ser et à diviser lès matériaux qui sont à notre dispbsi- « tifôn, sans qu'il soit en notre pouvoifr de fai^e la moîrt- «dre palrticulé dé nouvelle matière; -ôta de détruire un « seul atome de celle qui existe déjà ; dé même, nous ne « pouvons formel^ dans notice entendement aucune idée tf siMpfé qui hé nous vienne des facultés que Dieu nous a c< doânééis '. »
Tous les philosophes profe3sent le même seiïtiment. Il est vrai ^ûeBWilA'éy après avoir reconnu la vérité du principe ,' cite un cas qui lui paraît! faire exception ; c'ejJt céttii d'uiàt hômmè' qui aurait vu toutes les nuances d'une couleur , à l'éîicéptian d'u^e seule ; éet hbhime , dit Hume, pourrait cependant éoUcevoir cette nuainée. Il est vrai, msâs' ce fait n'eit point uiè exception , car les diverses nùatices d'une couleur diffèrent eu degrés niafi^ ne diffèrent point eu nature.
îfou^ obsèi^verbiis^ ici q\ié rios conceptions lés plussimphi ne àoht pas celles quie la' niat'urë nous", ^sente imittéd!iafteàitii!it. Notice intellîgence, pai^-Veiiué à s'a maturité,' aéqùîert lé pouvoir tfâïiàlysér lea^ objets* que rtôus offre taf ililtàré\ dé distinguer leurs qualités et leut^s rélàtiobis dîVéi*ste^, de cbiicèVoir chacun décès éléiWehts^imples', et
» Locke, Mssai, liv. II, chap. h^ § a*
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de leur donner à chacun un nom particulier. Ce çont là nos conceptions les plus simples, et Ton voit qu'elles ont pour objet, non point les choses mêmes que la nature nous présente directement , mais les attributs et les relations de ces choses.
Ainsi les corps sont les objets que la nature présente immédiatement à nos sens , et la conception qui en résulte est très-complexe. C'est en analysant cette notion que nous formons les conceptions d'étendue , de solidité , d'espace, de point , de ligne, de surface, qui sont toutes plus simples, que la conception d'un corps. Ces conceptions sont les éléments dont celle d'un corps est com-» posée et dans lesquelles l'analyse la résout. Mais nous étudierons plus tard cette &culté d'analyser les objets naturels : bous n'en faisons ici qu'une simple mention,. et seulement pour montrer les rapports qu'elle a avec le; sujet qui nous occupe.
8. Quoique les éléments de nos conceptions appartiens nent tous, à la nature, la faculté que nous avons de les séparer, de les réunir et de les.combiner, n'est bornée par aucune limite^ ni soumise a aucune condition. Les compositions nouvelles qu'il nous plaît de former, sont proprement les créatures de l'imagination.. Nous les con-. cevons très-clairement, quoiqu'elles n'existent point; et véritablement tout ce qui a jamais été produit, a dû,, avant de l'être , avoir été conçu de cette manière. Chaque œuvre de l'art, chaque plan de conduite, a nécessaire-^ ment été conçu avant d'être exécuté ; et nous ne saurions nous empêcher de croire qu'une conception distincte de toutes les parties de cet univers et un jugement que le plan en était bon et conforme aux desseins de sa Provi-^ dence, n'aient précédé dans l'esprit de Dieu l'acte même de la création.
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C^est à Thomme, eu sa qualité de créature raisonnable , de faire servir cette faculté illimitée de conception à régler sa conduite et à étendre ses connaissances ; c'est son privilège d'agir en vertu d'un plan conçu d'avance. Les animaux semblent dépourvus de cette faculté, ou ne l'avoir qu'à un degré trèsfaible. Us sont mus par Tinstinct, l'habitude, l'appétit, ou quelque affection naturelle, selon que ces principes sont excités par l'occasion présente; mais nous n'avons aucune raison de croire qu'ils se proposent jamais un plan de vie ni des règles générales de conduite. Sous ce rapport , beaucoup d'hommes se ravalent à la condition des animaux, quoiqu'ils aient reçu du ciel des facultés supérieures; ils vivent sans règle, agissent sans plan j et cèdent en aveugles à la passion ou à l'appétit du moment.
9. La dernière propriété que nous observerons dans la conception , celle qui la distingue de toutes les autres facultés ^ c'est qu'elle ne s'exerce pas uniquement sur les choses qui existent. Il m'est aussi aisé de concevoir un cheval ailé que Tindividu de mon espèce qui m'est le plus couhu ; et quelle que soit la netteté de cette conception , elle n'incline point mon jugement à croire que ce cheval existe ou qu'il ait existé.
Il n'en est pas ainsi des autres opérations de l'esprit ; elles ont pour objet des réalités et emportent la persuasion que ces réalités existent. Si j'éprouve de la dou^ leur, je suis forcé de croire qu'elle existe'; si je perçois un objet sensible , je crois irrésistiblement à sou existence; ■si je me souviens distinctement d'un événement, bien que c^t événement ait cessé d'exister, je ne saurais douter de son existence antérieure; enfin, la conscience que j'ai des opérations de mon esprit , implique la ferme conviction de la réalité de ces opérations.
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La sensation , la perception , la mémoire , la consciepce ont donc exclusivement pour objets des choses qui existent ou qui ont existé , au lieu que la conception a souvent pour objets des choses qui n'ont point existé , qui n'existent pas, qui n'existeront jamais. C'est le propre de cette faculté que son objet, quoique distinctement conçu, puisse ne point exister. Nous disons qu'il est la créature de l'imaginatiçn; mais c'est une créature qui ne fut jamais créée.^
Afin de prévenir toute méprise au sujet de la concep-* tion , distinguons encore , avant de terminer , l'acte de l'esprit auquel on donne ce nom , de l'objet de cet acte qui est ce que nous concevons. Quand nous concevons une chose, notre esprit exécute une opération dont nous avons conscience et de la réalité de laquelle nous ne saurions douter; mais cette opération a un objet, car on ne peut concevoir sans concevoir quelque chose; si cet objet est un centaure , il est évident que nous pouvons avoir une conception distincte d'un objet qui n'a jamais existé.
Je crains bien qu'aux yeux des personnes qui n'ont point lu les philosophes , je ne me donne un ridicule en insistant si fortement sur un fait aussi manifeste. Qui ne sait en effet que l'esprit peut concevoir des choses qui n'ont jamais existé , et quel homme dans son bon sens peut en douter ? J'en conviens , et j'avoue que je ne connais rien de plus évident pour le sens commun,* riejQ dç mieux attesté par l'expérience universelle. Mais si la philosophie ancienne et la philosophie moderne nient de concert cette vérité si évidente , je ne saurais pourtant faire assez peu de cas du sentiment de tant d'hommes* supérieurs, pour me borner à une simple dénégation et ne point examiner patiemment tout tG qu'on a pu dire pour le défendre.