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individu; et non-seulement il y aurait de Tinégalité dant les progrès de ce travail chez les individus, mais encore entre les nations et les siècles. Cependant et les individus et les nations et les siècles, sont et ont toujours ét^ au même niveau sur ce point ; ce qu'un homme appelle qua^ Utéy tous l'appellent et l'ont toujours appelé de même.
Il paraît donc que c'est la nature qui nous enseigne que les choses immédiatement perçues sont des qualités , et qu'elles doivent avoir un sujet. Or, tout ce que nos sens nous apprennent de ce sujet , c'est qu'il est ce à quoi les qualités appartiennent. D'où il suit, que nous n'avons de la matière , dépouillée de ses qualités , qu'une notion relative ; et j'ajoute que cette notion sera toujours fort obs* cure , jusqu'à ce qu'il ait été accordé aux hommes de nouvelles Êicultés.
£n ceci les philosophes n'ont , ce me semble , aucun avantage sur le vulgaire. De même que les sens du vul* gaire perçoivent la couleur, la figure et le mouvement comme ceux du philosophe, etque l'un et l'autre sont également persuadés que ces qualités ont un sujet, de même leurs notions de ce sujet sont également obscures. Les grands mots de substratum et de sujet (Tùihésion inventés par les philosophes, n'ont pas une signification plus éten* due que cette phrase de la langue commune : la matière est quelque chose (ï étendu , de solide, de mobile et défiguré.
Quelque obscure que soit la relation des qualités au sujet, nous ne la confondons avec auct^ne autre. Il est évident pour tout le monde qu'elle n'est point la relation de l'effet à la cause, ni celle de la fin au moyen , ni celle du signe à la chose signifiée, etc.
Je pense qu'il faut quelque maturité d'intelligence pour avoir la conception distincte de cette relation. Peut-être l'abstraction de la matière et de ses qualités n'a-t-elle lieu
ni chez les animaux, ni chez les enfants; et si Ton pensait même que cette distinction n'est point opérée par le$ ^ns, mais par une faculté plus élevée, je ne contesterais point là-dessus ; tout ce que je prétends , c'est que le dé*^ veloppement de nos facultés intellectuelles nous conduit infailliblement à croire, que les qualités sensibles ne peu-» vent exister par elles-mêmes , et qu'elles supposent néces* sairement un sujet auquel elles appartiennent. . Je pense, au reste, que plusieurs des conceptions de notre esprit, au sujet de la matière , ne peuvent être uniquement déduites du témoignage des sens, et qu'on doit les rapporter encore àquelque autre source. Cette proposition, par exemple , que tous les corps sont composés de par« ties dont chacune est elle-^même un corps ou un être distinct qui peut exister isolément , nous parait la chose du monde la plus simple et la plus évidente. Je ne crois pas cependant qu'elle découle exclusivement du témoi-^ gnage des sens ; car , outre que cette proposition est une vérité nécessaire, et qu'à ce seul titre le fait qu'elle représente ne peut être un objet des sens, il y a bien évidemment une limite au-delà de laquelle la division des corps devient imperceptible, parce que leurs parties, trop petites , ne sont plus discernées par les sens ; et cependant, dans cet état même nous ne saurions croire ni que la matière ait cessé d'être divisible , ni que la division puisse jamais faire qu'elle ne soit plus de la matière.
Nous étendons par la pensée la division de la matière au-delà de la portée de nos sens ; et non-seulement nous ne pouvons trouver de terme à cette division , mais nous comprenons distinctement, selon moi, qu'il n'existe point de borne au-delà de laquelle elle ne puisse être encore continuée.
Car si cette division avait une limite , ce serait néces-
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«aifenlent que Ton pourrait parvenir par la divisioti ou bien à un corps encore étendu , mais indivisible et san$ parties, ou bien à Un corps encore divisible, mais qui ner pourrait l'être sans cesser d'être matériel. Ces deux propositions me semblent absurdes^ et cependant il fautnéces-* sairemeut admettre l'une ou l'autre, si l'on reconnaît une limite à la divisibilité de la matière.
D'un autre côté , si l'on admet que la matière soit divisible à Tinfini , il s'ensuit qu'aucun corps n'est uûû substance individuelle; il est deux, vingt, cent, milt^ corps, jamais un seul ; car, si on le divise, chaque partie est un être ou une substance indépendante çt distincte, et elle l'était avant la division , et elle pourrait conti nuer d'exister alors même que toutes jles autres seraient anéanties»
Or, il y a un principe long -temps admis comme ud axiome en métaphysique, qu'on ne saurait concilier avec ijette conséquence. Ce principe est celui-ci : Tout être eJ{i un y Omne ens estunum. Je suppose que cela signifie que toute chose est un être indivisible, ou un composé d'êtres indivisibles : ainsi une armée se divise eii régiments , ceux-ci en compagnies , les compaignies en soldats; mais là s'arrête la division; car on ne saurait plus diviser le soldat sans le détruire, puisqu'il est un individu, et que toute ch^e , selon l'axiome , est un individu ou un composé d'individus.
Que cet axiome soit vrai à l'égard d'une armée et de beaucoup d'autres choses, je suis obligé d'eu convenir; mais qu'il s'applique également à tous les êtres possibles, je demande qu'on me le montre.
C'est en supposant que tous les êtres doivent avoir cette unité métaphysique, que Leibnitz fut conduit à soutenir que la mati^e et l'univers tout entier se composent de monades^ c'est*à-dire , de substances simples et indivisibles.
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Peut-é^re là même idée a-t-elle été la source de Thypo* thèse beaucoup plus ingénieuse de Boscowich,. qui compose la matière d'un nombre défini de points mathématiques y doués de certaines forces d'attraction et de répulsion.
La divisibilité illimitée de la matière me semble beaucoup plus soutenable que l'une ou l'autre de ces hypothèses; et quapd je remonte à l'origiiie de l'axiome métaphysique sur lequel elles sq. fondent, il m'inspire peu de confiance. Les anciens métaphysiciens avaiqi^t jugé convenable de faire des attributs communs à tous les êtres Tobjet d'une science. Or, ce n'est pas une chose médiocrement difHcile que de découvrir ces attributs. Après beaucoup d'efforts, iU finirent par eu spécifier U*ois : l'unité, la vérité, la bonté. L'universalité de ces caractères est-elle bien évidente? je ne sais ^ mais on peut présumer que c'est moins à cette évidence qu'à la nécessité de donner une réponse quelconque à la question, qu'ils durent d être proposés.
Il y a d'autres vues de notre esprit relatives à la matière ^ dont les sens n^ peuvent rendre entièrement raison; celles-ci, par exemple, qu'il est impossible que deux corps occupent à la fois le même lieu ; ou qu'un corps soit en même temps dans des lieux différents; ou qi^im corps se meuve d'un lieu à un autre , sans passer par les jieux intermédiaires , quelque ligne qu'il décrive. Ce sont des vérités nécessaires , et par conséquent elles ne sont point données par les sens; car les sens ne témoignent que de ce qui est , et non de ce qui doit être nécessai* rement.
Voyons maintenant quelle notion nous avons de l'espace. J'observerai d'abord que si nous ne percevons l'espace qu'à l'aide de la matière, d'un autre côté^ nous ne
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percevons ailcime des qualités primaires des corps , que l'espace ne se présente couime un accessoire nécessaire de cette qualité; car il ne peut y avoir ni étendue, ni mouvement, ni figure, ni division, ni cohésion de parties S'il n'y a de l'espace.
Deux de nos sens seulement introduisent dans notre esprit la notion de l'espace : la vue et le toucher. Un homme privé de la vue et dû toucher ùe pourrait l'acquérir ; un homme qui en serait pourvu ne l'acquerrait point encore, s'il ne voyait et ne touchait des objets ; car il n'y a dans l'espace ni couleur ni figure qui le rendent saisissable à la vue , ni qualités tangibles qui donnent prise sur lui au toucher. Ce sont les objets vus et touchés q^i nous le manifestent ; et non-seulement ils nous le manifestent , mais ils nous donnent la persuasion de son existence; car un corps ne saurait exister ni èe mouvoir que dans l'espace ; et sa situation, sa distance , toutes se& relations avec les autres corps , le supposent également.
;Mais quoique la notion de l'espace ne semble pouvoir s'îjîtrôâùire dans l'esprit qu'à la suite de celle des corps, dès qu'elle y a pénétré elle en devient indépendante et démeure après que les objets qui l'ont introduite sont éloignés. Nous ne voyons point d'absurdité à supposer qu'un corps soit anéanti ; il y en a à soppôSer qù^ l'espace qui le contenait soit annihilé. L'espace s'allie si bien avec le vide ou l'absence de toutes choses, qu'il ne semble susceptible lii d'anéaûtassement, ni de création.
Non-seulement l'espace tient ferme dans notre esprit , ifiême après l'anéantissement supposé de tous les objets qui l'ont fait concevoii* , mais il y grandit jusqu'à l'immensité. Nous ne pouvons lui assigner aucune limite , ni en étendue, ni en durée. De là vient qu'il est appelé immense , éternel ^ immobile^ indestructible; mais c'est l'é-
teriihé i l'immensité , Timmobilité du vide. On pourrait lui applique!* ce que les Péripatéticiens disaient de leur matière première : tout ce qu'il est^ il Vestpotentialûery non àctuaUter.
Quand nous considérons les parties circonscrites et figurées de l'espace , il n'est rien que nous concevions mieux, rien dont nous puissions raisonner avec plus de clarté et d'étendue. L'étendue et la figure , qui ne sont que des portions circonscrites de l'espace, sont l'objet de la géométrie ; et il n'y a pas de science qui offre au raisonnement une carrière plus vaste et plus sûre. Mais si nous essayons d'embrasser la totalité de l'espace, et de remonter à son origine, nous nous perdons dans nos propres recherches. Les sublimes spéculations- des grands philosophes , sur ce sujet , prouvent par la diversité même de leurs résultats, que l'entendement humain a la vue trop courte pour en atteindre les profondeurs.
Berkeley est lepremier, je crois , qui ait observé que l'é-» tendue, la figure et l'espacé dont nous parlons communément et dont la géométrie traite , ne sont originelle* ment perçus que par le toucher; mais qu'il y a une étendue, une figure , un espace que l'on peut percevoir par la vue, sans le secours du toucher. Pour les distin-' guer, il appelle tangibles l'étendue , la figure et l'espace perçus par le toucher, et visibles l'étendue, la figure et l'espace perçus par les yeux.
Comme je crois cette définition très-importante dans la philosophie des sens , j'adopterai les termes imaginés par son inventeur pour l'exprimer. Mais on ne doit point oublier que, visible ou tangible, l'espace est moins: une perception , qu'un accessoire et une dépendance né"* cessaire des perceptions de la vue et du toucher.
J'observerai aussi qu'en employant les expressions
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■d'espaèe visible et d'espace tangible , je n'entenils point admettre avec Berkeley que ces deux espaces sont deux choses réellement différentes , et d'une natiîre tout-à-fait dissemblable ; je crois que ce sont deux manières différentes de concevoir la même chose , toutes deux justes et distinctes, mais Tune partielle, «t l'autre plus complète.
«Ainsi , quand j'aperçois à une grande distance la flèche d'un clocher, elle me semble effilée comme une aiguille, et je ne distingue ni girouette au sommet, ni angles aux côtés; mais quand je la regarde de près , c'est une énorme pyramide à plusieurs angles surmontée d'une girouette. Ni l'une ni l'autre de ces apparences n'est trompeuse ; elles sont chacune ce qu'elles doivent être à ces deux distances. Cet exemple est propre à faire comprendre la différence qu'il y a entre la notion de l'espace que la vue nous donne et celle que nous devons au toucher.
La vue seule, sans l'aide du toucher, nous donne une notion distincte, mais très-incomplète de l'espace; jap* pelle espace visible l'espace tel qu'il est dans cette notion^ L'espace tel qu'il est dans la notion beaucoup plus complète que le toucher nous en donne , je l'appelle espace tangible^ Peut-être existe-t-il des êtres intelligents plus parfaits qui ont une notion encore plus cofnplète de l'espace. Un au- " tre sens ajouté à ceux que nous possédons déjà , nous procurerait peut-être une idée de l'espace aussi supérieure ' à celle que nous avons par le toucher, que celle-ci l'esl à la notion incomplète que nous acquérons par la vue , et nous pourrions alors résoudre toutes les difficultés que l'imperfection de nos organes laisse indécises.
Berkeley reconnaît qu41 y a une relation et une correspondance constantes «ntre la figure et la grandeur visibles des objets , et leur figure et leur grandeur tangibles; et que chaque modification dans l'une, a ,dans l'autre, une
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modification parallèle. Il reconnaît également que la na«tiire a établi entre elles une telle connexion , que nous apprenons pàv Texpérience à connaître la figUre et la grandeur tangibles , par la figure et la grandeur visibles. Comme nous «n avons acquis l'habitude dès l'enfance , ces jugements nous sont devenus si familiers et se portent si promptement, que nous croyons voir les qua- Ktés tangibles des corps y lorsque nous les concluons seulement de leurs qualités visibles qui en sont les signes naturels.
Cette connexion, démontrée par Berkeley, entre les qusriités visibles et les qualités tangibles des objets , ressemble à quelques égards à celle que nous avons observée entre nos sensations et les qualités primaires des corps. La sensation n'est pas plutôt sentie, que nous avons immédiatement la conception de la qualité correspondante et la conviction de son existence ; nous négligeons la sensation; elle reste sans nom dans la langue, et à peine parvenons-nous à découvrir qu'elle existe.
Tout de même , la figure et la grandeur visibles d'ûu objet ne sont pas plutôt perçues , qu'immédiatement nous avons la conception dé la figure et de la grandeur tangibles correspondantes, et la conviction de leur existence: la figure et la grandeur visibles , négligées par l'attention, sont incontinent oubliées ; elles n'ont pas de nom dans la langue commune, et jusqu'à Berkeley, qui les fit remarquer, elles n'en ont point eu dans la langue philosophique: Les astronomes seuls avaient appelé gran-' deur apparence, en parlant des corps célestes ^ ce que Berkeley appela grandeur visible.
Les objets terrestres ont assurément une grandeur et une figure apparentes comme les corps célestes, et c'est bien ce que Berkeley appelle leur figure et leur grandeur
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visibles. Mais jamais les philosophes ne Tavai^at repiarque ou ne s'en étaient occupés, avant que cet écrivain n'eût donné un nom à ces qualités, fait observer leur connexion avec les qualités tangibles, et naontré comment l'esprit s'accoutume si bien à passer de celles -là comme signes, à celles-ci comme choses signifiées, qu'on oublie les premières comme si elles n'avaient pas été perçues du tout.
La figure , l'étendue et l'espace visibles sont aussi propres à exercer les géomètres que les qualités tangir blés correspondantes. La grandeur visible n'a que deux dimensions , la grandeur tangible en a trois ; celle-là se mesure par des angles, celle-ci par des lignes; il y a uiae relation de chaque partie de l'espace visible avec le tout> il n'y en a point des parties de l'espace tangible avec le tout , parce que le tout est immense.
Ce sont ces propriétés si différentes de la grandeur visible, et de la grandeur tangible qui ont persuadé à Berkeley qu'elles ne sont pas de même nature , et qu'elles ne peuvent appartenir à un même objet ; et il a tiré de là un de ses plus forts arguments contre, l'existence de la matière. S'il y a des objets extérieurs , a-t-il dit, et qu'ils aient une figure et une étendue réelle, cette étendue et cette figure doivent être ou tangibles, pu visibles, ou l'une et l'autre ensemble. La dernière supposition est absurde; le même objet ne saurait avoir ni deux éteç^^ dues, ni deux figures différentes. Il faut donc qu'il n'en ait réellement qu'une , et que l'autre soit illusoire. Il y a donc un sens qui nous trompe ; mais lequel ? On ne saurait donner aucune raison contre Tun qui ne s'applique à l'autre avec une égale force ; et . celui qui est persuadé que les perceptions de la vue sont illusoires , a les mêmes raisons de croire que celles du toucher le sont également.
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Cet argument est spécieux, et cependant il perd toute sa force, s'il est vrai, comme nous Tavoiis dit^ que les qualités visibles ne sont qu'une conception moins complète , et les qualités tangibles une conception plus complète des qualités réelles. Berkeley a prouvé d'une manière incontestable^ que la vue seule, sans le secours du toucher , ne nous donne ni la perception , ni même le soupçon de la distance des objets à l'œil. Or, si ce principe est vrai , il ruine son argument qui repose tout entier sur la différence entre les qualités tangibles et visibles ; car si Ton admet que les objets extérieurs existent , et qu'ils ont réellement la figure et la grandeur que le toucher perçoit , il s'ensuit , selon le principe que l'œil ne saisit pas les distances intermédiaires, que leur grandeur et leur figure visibles doivent être précisément telles que nous les apercevons.
Les règles de la perspective et de la projection de la sphère, supposent l'existence d'objets extérieurs; elles supposent de plus que ces objets ont réellement la figure et l'étendue tangibles : cela posé, elles démontrent géométriquement quelles doivent être la figure et l'étendue visibles à chaque distance et dans chaque position.
Non-seulement donc , les qualités visibles ne sont point incompatibles avec les qualités tangibles, mais elles les supposent , elles en sont la conséquence inévitable pour des êtres organisés comme nous le sommes. Leur correspondance n'est point arbitraire , et ne ressemble point, comme le dit Berkeley , à la relation des mots aux idées; mais elle résulte nécessairement de la nature des deux sens de la vue et du toucher; et loin d'infir* irier leur témoignage , elle prête à chacun d'eux toute l'autorité de l'autre.
PU T3ÉMOIGNAGE DES SEITS ET DE LA CROTANCE. l3