THEORIES SUR LA CONCEPTION
I^es philosophes oot appliqué Thypotlièse des idées à Texplication de la conception , aussi bien qu'a celle de la perception et de la mémoire ; et nous devons la suivre encore dans cette application, au risque d'ennuyer nos lecteurs en revenant sur un sujet dont nous les avons déjà si longuement entretenus. Ce nouveau point de vue de la théorie des idées ne pouvait être introduit plus tôt; il en donnera , j'espère , une idée plus complète , et dévoilera mieux les préjugés sur lesquels elle est fondée.
11 y a deux préjugés qui me semblent avoir produit la théorie des idées sous toutes les formes qu'elle a revêtues depuis deux mille ans; et quoiqu'ils n'aient en leur faveur ni le témoignage immédiat de nos facultés , ni l'autorité de la réflexion , il était en quelque sorte naturel que les philosophes y fussent entraînés par la séduction des analogies les plus spécieuses.
Le premier de ces préjugés c'est qu'il doit y avoir dans toute opération de l'entendement une communication immédiate entre l'esprit et l'objet, de sorte qu'ils puissent agir l'un sur l'autre; le second c'est que dans toute opération , la pensée a toujours un objet qui existe réellement tant que l'esprit est dirigé vers lui , ou , comme l'ont dit quelques philosophes , que ce qui ri est pdSy rC est pas intelligible.
Si les philsopohes s'étaient aperçus que ces prétendus principes ne sont que des. inductions analogiques, nous
t38 KSSJtr IV. CHAPITRE ïl.
n'aurions jamais eutendu parler des idées , dans Tacception philosophique de ce mot.
Les philosophes ont conclu du premier de ces principes , que les objets extérieurs , étant trop éloignés pour agir immédiatement sur l'esprit, pe peuvent lui être connus que par une image intérieure qui est l'objet immédiat de la perception ; et quoiqu'ils différent sur le nom, suf l'a nature, sur l'origine de cette image, ils s'accordent unanimement à croire qu'elle existe dans l'esprit.
Nous avons examiné les preuves qu'on a produites à l'appui de ce principe; je ne tes rappellerai point ici, non plus que la réfutation que j'en ai donnée ^.
J'ajouterai seulement, qu'on ne voit point pourquoi la présence d'un objet immédiat dans l'esprit serait plus nécessaire aux opérations intellectuelles qu'aux affections et aux passions. Les philosophes ne prétendent point que l'amour et la haine, l'estime et ïe mépris ne s'exercent que sur des idées ; on convient généralement, ce me semble, que ce sont des personnes et non des idées qui sont les objets immédiats de ces affections; des personnes, qui sont aussi loin d'être immédiatement présentes à l'esprit que les objets extérieurs , et qui , quelquefois même, n'existant plus dans ce monde, sont également incapables d'agir sur la pensée et d'être l'objet de son action.
Examinons maintenant l'autre principe, que je regarde également comme un préjugé fondé sur l'analogie.
Ce principe est contraire à ce que nous avons établi dans le dernier article du chapitre précédent, savoir ^^
THÉORIES STJR LA CONCEPTION. I Sg
que nous pouvons former une conception distincte de choses qui n'ont jamais existé. C'est de quoi ne doutent pas ceux dont l'entendement n'a point été obscurci par les théories philosophiques , et il leur semblerait aussi ridicule de défendre cette vérité de fait que de la contester.
Mais, dit le philosophe , quoiqu'il y ait dans la conception un objet éloigné qui n'existe pas , il faut bien qu'il y ait un objet immédiat qui existe réellement ; car ce qui n'est pas, ne peut être l'objet de la pensée ; il faut que l'idée soit perçue , et , si elle n'existe pas , elle ne saurait donner lieu à une perception, ni à aucune autre opération de l'esprit.
Ce second principe doit être examiné avec d'autant plus d'attention que le premier n'en est qu'une conséquence ; quand celui-là serait faux, il pourrait encore être vrai, tandis que sa fausseté entraîne nécessairemejat la ruine de l'autre. Si nous pouvons concevoir des objets qui n'existent pas , il s'ensuit , qu'il peut y avoir des objets de la pensée qui n'agissent pas sur l'esprit et sur lesquels l'esprit n'agit pas; car une chose qui n'existe pas, ne saurait ni exercer, ni éprouver une action.
Ce sont ces deux principes qui ont persuadé aux philosophes , que dans la conception et dans la mémoire, aussi bien que dans la perception, il y a deux objets , l'un médiat et extérieur , l'autre intérieur et immédiat qui est l'idée, l'espèce , la forme. De ces deux objets le vulgaire ne connaît que le premier qui, dans la perception , est une chose qui existe, dans la mémoire , une chose qui a existé; et dans la conception, une chose qui peut n'avoir jamais existé ; mais les philosoplies n'en tiennent pas moins pour assuré que l'objet immédiat ou l'idéej^ existe, et qu'il est perçu dans toutes ces opérations.
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Cette découverte de deux objets là où le reste des hommes n'en peut àpercevoii^ qu'un, n'est pas la seule conséquence où l'autorité de ces detix principes ait entraîné les philosophes* C'est encore elle qui les a conduits à réduire la mémoire , la conception et la perception à une seule et même opération qui consiste 'à percevoir des idées; et cependant, encore ici, le vulgaire est d'un avis tout of)posé ; il croît fermement qu'une chose , dont on se souvient y ou qu'on ne fait que concevoir, n'est pas perçue, et il lui paraît aussi absurde de parler des perceptions de la mémoire , que des visions de l'oreille.
En un mot, ces deux principes sont la base unique de la théorie philosophique des idées et le point d'appui de tous les raisonnements par lesquels on Ta défeAdue. S'ils sont vrais, il faut admetttre le système avec toutes ses conséquences ; s'ils sont failx et qu'ils ne reposent que sur des analogies, îl faut l'effacer de la philosophie où il occupe une si grande place.
Il importe donc de remonter, autant q^'il est possible de le fafire ^ à l'origine de ces principes et de découvrir s'ils reposent sur des feits bien observés ,• eu s'ils ne soiit que les conséquences téméraires d'une prétendue analogie entre l'esprit et laf matière.
Le vulgaire , qui croit simplement ce qiie sa conscience lui atteste des opérations intérieures, de l'esprit , est cofïvainciï que l'objet qu'il perçoit distinctement existe , que l'objet dont il se souvient distîncteilnent a existé, quoiqu'il puisse n^exister plus; et quant à, la simple con«ceptiouy comme sans cesse- il conçoit des milliers de chb* ses (fak n'ont jamais existé,' ifl n« lu regarde pas même comme* une présomption de l'e^cistence de l'objet conïçu. Du reste, il ne cherche point à s'expliquer comment s'accomplissent ces opérations diverses^ ni s'il est possible de les ramener à des principes communs.
THEORIES SUR LÀ COK CEPTIOlff. lijl
Mai^ lp$ philosophes 9 qui veulent tâmoater aux causes, n'ont ^^fk voulu laisj^er sans explication ces opérations intérieures. Observaut donc que dans des opérations d'une autre nature il y a toujours, non -seulement, uii agent, mais une matière sw laquelle il agit, l'analogie leur a persuadé qu'il devait en être de même dans les opérations de l'esprit.
Il y a en effet uqe analogie très-frappante entre l'esprit et ses conception^, d'upe part; et entre l'ouvrier et ses œuvres, de l'autre. Les desseins que forme l'esprit , les d^ couvertes qu'il doit à la puissance de la pensée , sont proprement ses œuvres ; et il y a de ces œuvres dont l'importance et la grandeur excitent l'admiration des hommes.
Le philosophe considère donc comment ces œuvres de l'esprit sont produites et de quels matériaux elles sont composées ; ces matériaux , il les appelle idée^. Il faut donc qu'il existe des idées sur lesquelles l'esprit trs^vaille , et dont il puisse former des constructions régulières; car tout ce qifi est produit doit être pi^oduit de quelque chose ; et il^ ne se fs^it rien de rien.
Ce sont probableni^ent ou ces raisonnements, ou des raisonnements de la même nature^ qui ont fait çeii^contrer aux philosophes l'hypothèse des idées. Pythagore la réduisit en système il y st plus de deux n^ille ans, et Pla* ton, qui Tadopta, l'embellit de tous les charmes de i'imagination et de l'éloquence. Par déférence pour l'opii^ion reçue , nous l'appel^piiis le système de Platon, quoique ce système ^ppartiéjçipe réeUexnent k Pyt^s^gore ou à so^ école.
La première question? qui occupst lea esprits , lorsque la philosophie naquit chez les Grecs , fut celle de l'origine et des principes du monde. Les différentes écoles la résolurent diacune «1 leur manière , et la plupart de ces solu-
l4a ESSAI IV. CHAPITRE II.
tions nous paraissent aujourd'hui fort ridicules. Cependant les Pythagoriciens eurentle bon sens de comprendre que Tordre et la beauté de Tunivers prouvent une Intelligence éternelle et bienfaisante, et ils firent de Dieu rùii des premiers principes ou das causes premières de l'univers.
Mais ilâ ne s'arrêtèrent point là. Il faut des matériaux à l'ouvrier pour construire un édifice, et l'édifice du monde devait avoir les siens. Partant de ce principe que tout ce qui est fait doit être fait de quelque chose, il leur semblait absurde que le monde fut fait de rien.
Nullam rem è nihilo gigni divînitus unquam '. De nihilo nihily in nihilum nil passe reverti '.
Les anciens n'élevèrent jamais aucun doute sur cette maxime j et nous voyons dans Cicéron qu'elle était encore regardée comme certaine par tous les philosophes de son temps. Quel philosophe a jamais avancé , dit-il ^, qu'une chose peut sortir de rien, ou retourner à rien ? Comme les hommes ne travaillent point sans«matériaux , ils pensaient qu'il en était de même de la divinité : c'était raisonner par analogie.
Ainsi une matière éternelle et incréée était encore à leurs yeux un premier principe des choses; mais ils croyaient que cette matière ne pouvait avoir ni qualité ni forme ; elle ressemblait à la matière première d'Aristote , qui doit cette partie de sa philosophie à ses prédécesseurs. Nous trouvons , nous modernes, moins de difficulté à concevoir la création de la matière avec ses qualités y qu'à admettre son existence éternelle et indé-
X Lucrèce.
a Perse.
"i De Dîvinatione , lib. II.
TH^ÉORIES SUR LA CONÇÏiPTION. ' l43
pendante. Mais le préjugé des anciens contre ce que nous appelons création , les forçait de recourir à cette inintelligible matière pour procurer des matériaux à la Puissance divine.
I^ même analogie qui leur avait fait supposer l'éternité de la matière qui compose le mondée , les conduisit à penser que Dieu n'avait pu l'ordonner que d'après un modèle ou un type préexistant et éternel. Tous les ouvrages de l'art sont conçus distinctement avant d'être exécutés, disaient-ils; Dieu étant un être intelligent, n'a donc pu produire l'univers , cette œuvre d'une beauté et d'une régularité si parfaite, sans en avoir auparavant une conception distincte.
Mais cette conception étant elle-même l'ouvrage de l'Intelligence divine , il fallait que quelque chose existât qui en fût l'objet , et ce quelque chose ne pouvait être que des idées qui sont le seul objet immédiat de l'intelligence.
Ainsi l'école de Platon reconnaît trois principes ou causes de l'univers, une matière éternelle, cause matérielle ; des idées éternelles , cause exemplaire ; et une Intelligence éternelle , cause efficiente.
Les idées éternelles étaient revêtues des plus magnifiques attributs ; immuables et incréées , seul objet de la contemplation divine avant la naissance de l'univers, elles sont aussi par leur nature le seul objet de l'entendement et de la science pour les êtres intelligents. Autant l'intelligence est supérieure aux sens, autant les idées sont au-dessus des objets sensibles. Les objets sensibles étant dans une fluctuation perpétuelle, on ne peut dire proprement qu'ils existent; les idées sont les seules choses qui aient une existence réelle et permanente. Elles sont aussi variées que les espèces des choses , toute espèce ayant sen idée correspondante, tandis qu'il n'y a
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point d'idée^ qui répondent aux individus. L'idée est l'essence même de l'espèce , et elle existait avant que les individus de l'espèce fussent créés ; sans se multiplier ni se diviser, elle se retrouve tout entière dans chacun.
Ifous n'avons dans notre état présent qu'une conception imparfaite des idées éternelles; mais le plus haut degré de la félicité et de la perfection humaine est d'être capable de les contempler. Tant que l'arae est renfermée dans la prisou du corps, les sens, comme un poids in* commode et qui agit sans relaehe, l'entraînent vers les objets terrestres et l'éloignent de la contemplation des choses intellectuelles ; c'est en nous dégageant de leurs chaînes, en nous purifiant de leurs souillures, que l'œil de l'entendement peut s'ouvrir, et que l'ame parvient à s'élever sur les ailes de l'intelligence jusqu'au monde céleste des idées.
Tel est le plus aneiesc système sur les idées dont nous ayons connaissance. Quelque différence qu'il y ait entre ce système et le système moderne , ils reposent sur les mêmes préjugés que nous a^vons signalés tout à l'heure , à savoir, que toute opération implique une matière pre*mière , et toute conception un objet réellement existant.
Cd^T si les philosophes anciens n'avaient pas jugé im« possible. que Dieu produisît le monde sans matériaux ,. et qu'il en conçut le plan sans modèle, ils n'auraient pas fait de la mutière et des idées des principes aussi nécessaires que la Divinité elle*même.
Il est certain qu'ils croyaient les idées éternelles ; mais croyaient«âls aussi, que, par leur propre vertu et sans cause antérieure, elles eussent été éternellement disposées dans cet ordre merveilleux qu'ils attribuaient au monde intelligible ? c'est ce que nous ne voyons nulle part, mais ce qui semble être une conséquence nécessaire
THÉORIES SUR LA CONCXPTIOir. l45
de leur système. Car si Dieu n'avait pu concevoir le plan du monde sans modèle , ce modèle n'était pas l'œuvre de sa sagesse , puisqu'il aurait été obligé de le concevoir pour le créer. Il existait donc dans toute sa beauté indépendamment de la puissance divine; et c'est pour cela sans doute qu'on le plaçait au rang des premiers principes avec Dieu et la matière.
S'il faut entendre de cette manière le système de Platon , et je ne vois pas qu'on puisse l'entendre autrement , il mène à deux conséquences qu'il est difficile d'accepter.
i® Il ne laisse au Créateur, dans la production de l'univers, que le seul mérite de l'exécution. Le modèle avait toute la beauté et toute la perfection qu'on admire dans la copie, et Dieu n'a fait qu'imiter ce chef-d'œuvre dont l'existence n'était point son ouvrage. Nous ajouterions que, selon les auteurs du système , la copie est fort au-dessous de l'original , s'ils ne s'accordaient à attribuer cette imperfection à la nature réfractaire de la matière.
a® Si le monde idéal, qui u'est point l'œuvre d'un être intelligent et sage, ne laisse pas d'être un monde parfait, comment peut-on, de l'ordre et de la beauté de cet univers , copie imparfaite du monde idéal , conclure qu'il est l'œuvre d'un être parfaitement sage et parfaitement bon? Il n'est personne qui ne sente la force de l'argument qui , de l'ordre et de la beauté de la création , infère la suprême sagesse du Créateur ; les philosophes anciens eux-mêmes l'ont parfaitement comprise. Or, ou bien cet argument est détruit par la supposition d'un monde idéal beaucoup plus parfait que le notre et qui existe sans cause ; ou bien il s'applique à ce monde idéal lui-même , et prouve qu'il est l'ouvrage d'une intelligence souverai. nement sage et bonne , qui n'a pu le créer sans l'avoir préalablement conçu.
rv. ^ fo
itfo ESSAI IV. r — CHAPETRE li.
Ce qui fak tout le mystère des idées platoRfciennes ^ c'est que ce $oat des êtres; retranchez le seul, attribut de l'existeuce, tous les autres s'entendent et s'admettent aisément ^ malgré la pompe de l'expression.
Qu'est-ce qu'une idée selon Platon ? C'est l'essence d'une espèce^ l'exemplaire et le tjpe de tous les individus: de cette espèce; elle est tout entière dans diiaque indi--. vidu j sans se multiplier ni se diviser; de toute éternité , elle a été l'objet de la contemplation divine , et elle est un objet de contemplation et de science pour tous les êtres intelligents; elle est éternelle^ immuable, incréée ; et non^seulement elle existe, mais elle a une existence plus réelle et plus permanente, qu'aucune des créatures sorties des mains de la divinités
Prenez cette définition dans sa totalité, il faudra ua Œdipe pour la débrouiller; retranchez-en la dernière phrase j rien n'est plus simple. Il y a mille choses aux-« quelles s'appliquent sans effort tous les autres caractères qu'elle énumère.
Prenons pour exemple la nature du cercle , telle qu'elle est définie par Euclide , et telle que tout être intelligent la conçoit^ quoique jamais aucun cercle exac-* tement confonde à ce type n'ait existé. C'est l'exemplaire et le modèle de tous les cercles individuels qui ont jamais existé , car ils ont tous été tracés c^oniormément à la nature du cercle; elle est tout entière dans chaque individu de l'espèce , sans multiplication ni division , car tous les cercles, considérés comme cercles, sont d'une seule et même nature; de toute éternité, elle a été contemplée par l'intelligence divine, et elle peut être aussi Un objet de contemplation et de vraie science pour tous les êtres intelligents; elle est enfin l'essence d'une espèce, et, comme toutes les essences, elle est éternelle, imraua-
THiORIES JSUH LA CONCEFFION. ïl\'^
bie et incréée ; ce qui signifie qu'on cerctê fut toujcyars un cercle , et ne sera jamais qu'un cercle , et que c'est U nature des choses et non l'action d'une force créatrice^ qui fait qu'un cercle est un cercle.
La description de l'idée platonicienne, à l'existence près, s'applique avec la même justesse à la nature de chaque espèce de substance , de qualité et de relation , et en général à tout ce que les anciens appelaient uni-
S'il était vrai que Dieu n'eût pu concevoir les espèces des choses sans le secours d'un modèle réellement escistant, il faudrait revenir au système de Platon^quelque inin*telligible qu'il paraisse. Mars si Dieu a pu concevoir dis** tinctemeiit toutes les choses avant qu'elles fussent pro* duites, et si d'autres êtres, doués d'intelligence, peuvent concevoir des objets qui n'existent pas, le système de Platon n'a d'autre fondement que le préjugé qui nous fait assi^^ miler les opérations de l'entendement à celles des corps.
Aristote rejeta les idées de Platon comme de pures chimères; mais comme il retint le préjugé qui leur avait donné naissance , ce qu'il mit à la place n'en diffère que par le nom et l'origine*
Il appela les objets de la pure intelligence espèces in^ ttlligibles , ceux de la mémoire et de Timagination fan^ tomes , et ceux des sens espèces sensibles. Ce changement de noms se réduisait à très-peu de chose; car le mot grec i*J(9j, que nous traduisons ps^r forme ou espèce ^ se rapproche tellement du mot \^a , et pour le son et pour le sens , qu'en ne consultant que l'étymologie , il serait malaisé de leur donner des significations différentes. Tous deux viennent du verbe fief», qui signifie vMr^ et tous deux peuvent signifier vision , apparence. Cicéro» qui entendait apparemment le grec^ traduit souvent le
lO.
l48 ESSAI IV. CHAPITRE II.
motlAct par le mot latin visio. Mais comme ce sont des termes techniques, l'un dans le système de Platon, l'autre dans celui des Péripatéticiens , les Latins ont généralement emprunté le mot grec liix pour exprimer la notion platonicienne , et ils ont traduit le terme dont s'est servi Aristote par species et forma. Dans toutes les langues modernes on a suivi cet exemple.
Lesjfbrmes ou espèces intelligibles reçurent cette épitlïète pour les distinguer des espèces sensibles y qui sont les objets immédiats des sens.
Selon Aristote , les espèces sensibles émanent de l'objet extérieur; les sens sont la faculté qui reçoit la forme des choses sensibles, séparée de la matière, à -peuprès comme la cire reçoit la forme du cachet sans aucune partie de la matière qui le compose. \J intellect reçoit de même la forme des choses intelligibles; il est le lieu de ces formes.
Aristote pensait très-probablement, que les formes intelligibles ^ dans l'intellect humain^ procédaient des^rmes sensibles , ou plutôt qu'elles étaient ces mêmes formes spiritualisées par l'abstraction et d'autres procédés de l'entendement. Mais d'où procédaient les formes intelli'g'/^/e^ dans l'intellect divin ? elles devaient^ ce me semble, avoir une autre origine. On ne voit point qu'Aristote se soit occupé de la déterminer. Ce qui est indubitable, c'est qu'il enseignait qu'il n'y a point d'intellection sans formes intelligibles ; point dfi mémoire, ni d'imagination sans fzntômes ; point de perception sans espèces sensibles. En traitant de la mémoire, il se propose cette difficulté, qu'il tâche de résoudre : <c Comment mx fantôme y qui est un objet présent , peut-il représenter une chose qui est passée ? »
Ainsi le système péripatétique des espèces et des/a/z-
THÉORIES SUR LA CONGÊPTIOlf. l49
tomes est appuyé, coïnme le système platonicien des idées j sur ce principe que chaque espèce de pensée a un objet réellement existant, et qu'il y a, dans chaque opération intellectuelle , une matière sur laquelle l'esprit . agit. Il importe peu que l'objet soit une idée , comme Platon l'appelle j ou une espèce comme le nomme Aris- ^ tote, qu'il soit éternel et incréé, ou produit par les impressions des objets extérieurs; il n'est pas moins reconnu , dans chaque système y que la Divinité a eu besoin de la ma^tière pour construire l'univers , et que les êtres intelligents ont besoin , pour concevoir ce qui- n'existe pas, d'un modèle doué d'une^ véritable existence.^
Les philosophes de l'école d'Alexandrie , q^'on appelle communément les derniers Platoniciens, placèrent les idées éternelles au sein de l'Intelligence divine, et par-là, ils évitèrent l'absurdité d'en Élire un principe distinct et indépendant de la Divinité; mais ils ne laissèrent pas de soutenir qu'elles existent réellement en Dieu, qu'elles sont les seuls objets de ses conceptions et les archétypes de toutes les choses créées.
Les philosophes «fiodernes n'ont point abandonné le préjugé des anciens, que toute pensée- doit avoir un objet réellement existant. Mais ils n'ont pas jugé nécessaire de distinguer, par des noms difFérents, les objets immédiats de l'intelligence', de l'imagination et des sens; ils leur ont imposé à tous le nom commun Sidées.
Les idées résident-elles dans le sensorium^ ou dans l'esprit^ ou dans l'un et dans l'autre ensemble? Existent-elles, fors- . qu'elles ne sont pas perçues^ ou seulement lorsqu'ieltes te sont? Sont- elles prodliites par Dieu , ou par l'esprit luimême, ou par descauses extérieures? Les philosophes sont extrêmement partages sur toutes ces questions, et le même philosophe n'est pas toujours d'accord avec lui-
t5o essai IV. CHAPITRE 1%.
même^ et semble souvent hésiter. Mais quant à ^existence des idées , ils paraissent à^peu^pr es unanimes.
Et même , oette opinion e&t tellement enracinée dans la philophie moderne , qu'il semble au premier coup-d'oeil quece soit le plus étrange, des paradoxes, et une véritable contradiction dans les termes, que d'avancear que les hommes peuvent penser &Ans idées,
8ans doute il y a contradiction apparente, mais cette contradiction n'est que dans Téquivoqtbe du mot idée. Si l'on i^otend par idée d'une chose l'action de l'esprit lorsqu'il pense à cette chose , ( et c'est la signification la plus commune du mot), penser sans idée , ce serait penser sans pensée , ce qui est en effet contradictoire.
IVbis, selon la définition philosophique, Vidée n'eM pas la pensée , elle est l'objet de la pensée , et un objet qui existe réellement et qui e»t perçu. Qu'y a-t-il mainte* tenant de contmdîetoire à dijre qu'on peut penser à ce qui n'existe pas?
J'avoue que nous ue percevons rien qui n'existe , et que la mémoire ne nous rappelle rien qui n'ait existé; mais il >ie suii pas de-là, qu'il nous soit impossible de concevoir De ^ui n^ste point ni ce qui n'a jamais existé.
Prenons un «exemple. Je conçois un ceataure;cet|iecoa^ i^tio» e^ iwe epération démon esprit , dont j'ai laeon-' sinence, et à laqudle je puis appliquer mon attention; elle a pour objet un <:eiitaure, que j^^^rois n'avoir ji^maiS' ^isté. Où est la cootradiction ?
Mais , 4iit le philosophe , vous ne pouvez pas concevoir im centajure , si l'idée n'en est présente à votre esprit^ Qa'esjt-»ce que <îela signifie? Jbe philojsophe ne veut pas dire ;appftremmen't q^e je »e puis pas concevoir un ce»* taure saw te concevoir ; c'est mxe vérité «qu'il n^ 0erm^ pas nécessaire de m'^appiii^ndne. Qu'^-ce donc que l'idée