ERREURS RELATIVES \ LA COICGEPTIÔBT
beaucoup que nous jugions de la vérité de toutes les propositions que nous proférons ou que nous entendons. Le jugement n'est pas la qualité la plus recherchée dans le commerce du monde ; aussi n'est-il cultivé que par ceux qui ont, pour la vérité , un amour sincère. Le plus grand nombre l'enfouit comme un talent de nulle valeur, et le laisse se rouiller et se perdre, pour en cultiver d'autres qui sont plus profitables.
2. La division ordinaire de la simple appréhension, en sensation , imagination et pure intellection , me semble défectueuse sous plusieurs rapports.
En premier lieu , elle confond , sous le nom de sensation, la sensation et la perception des objets extérieurs, qui sont dek choses très-différentes, et que les philosophes doivent toujours distinguer, quoique la nature ne les sépare jamais.
En second lieu, ni la sensation, ni la perception, ne sont de simples appréhensions , puisqu'elles renferment toutes deux le jugement et la croyance.
En troisième lieu, la plupart des logiciens distinguent l'imagination du pur intellect , en ce que l'image , qui est l'objet de l'imagination , est dans le cerveau , et celle qui est l'objet du pur intellect , dans l'intellect. C'est appuyer une distinction sur une hypothèse ; nous n'avons aucune preuve qu'il y ait des images ni dans le cerveau ni dans l'intellect.
Nous avons déjà remarqué que l'imagination signifie proprement une vive conception des objets de la vue. Ce genre de conception , sans lequel il n'y aurait ni poésie , ni éloquence, ni arts, méritait bien une dénomination particulière. L'imagination, prise dans ce sens rigoureux , diffère de la conception , comme la partie diffère du tout. Nous conce^fons les objets des autres sens ,
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il ne serait point exact de dire que nous les imaginons, !Nous conce^^ns de même un jugement, un raisonnement , un discours; nous ne lès imaginons point.
Cette différence de l'imagination et la conception est très-sensible dans l'exemple dont s'est servi Descartes, pour éclaircir la distinction commune de l'imagination et du pur intellect. Vous pouvez imaginer un triangle ou un ciirré de manière à ne les confondre avec aucune autre figure; mais vous ne pouvez pas imaginer de même une figure de mille côtés et demille angles égaux. Comme l'œil le pjus exercé ne la distinguerait pas d'une figure semblable qui aurait quelques côtés et quelques angles de plus ou de moins , la conception de son apparence visible, que nous appelons proprement imagination , ne saurait être plus^ nette et plus distincte que l'apparence même. Cependant vous pouvez concevoir une figure de mille côtés, et démontrer les propriétés par lesquelles elle diffère de toute autre figure. Ce n'est point par l'œil, mais par une faculté supérieure que vous avez acquis la notion d'un nombre tel que mille ^ et c'est pour cela qu'il ne peut pas être imaginé; mais il peut être conçu distinctement, et facile^ ment distingué de tout autre nombre.
3. La simple appréhension est ordinairement présen-tée comme la première des opérations de l'entendement , et le jugement comme une composition ou une combinaison de simples appréhensions.
C'est une erreur , et cette erreur vient très-probablement de ce qu'on a pris la sensation et la perception des objets extérieurs pour de simples appréhensions. Ce sont en effet, selon toute apparence, les premières opérations de l'esprit , mais ce ne sont point de pures conceptions.
On convient généralement que nous ne pourrions concevoir les sons , si nous n'avions jamais entendu ; ni les
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couleurs^ si nous n'avions jamais vu; et il en est ainsi de. tous les objets sensibles. De même il faut avoir jugé et raisonné 9 pour avoir la conception ou la simple appréliension (Vun jugement et d'un raisonnement.
La conception ^ quoique la plus simple des opérations de l'esprit , n'est donc pas la première ; et au lieu de présenter les opérations complexes de l'entendement comme des composé», dont les simples appréhensions sont les éléments^ on aurait dû dire que nous i^ 'arrivons à la sim-: pie appréhension, que nous ne la saisissons^ qu'en décomposant les opérations complexes.
luocke est tombé dans une méprise semblable, et qui se fait sentir dans tout le cours de son ouvrage, lorsqu'il suppose constamment que les idées simples sont dues imr médiatement aux sens et à la conscience, et que c'est en les composant que nous en formons ensuite les idées complexes. Je crois qu'il arrive précisément le contraire»
La nature ne présente rien aux sens et h la conscience, qui ne soit complexe. Ainsi nous percevons, par les sens^ différentes espèces de corps ;mais chaque corps est un objet complexe qui a trois dimensions,, une figure, une couleur et d'autres qualités sensibles^ confondues dans un même sujets II est possible que les animaux, qui ont les mémea sens que nous, ne séparent point ces différents éléments , et qu'ils n'aient que la notion complexe et confuse du tout. Telles seraient aussi les notions que nous aurions des objets, si notre esprit était renfermé dans les bornes du leur. Mais les facultés supérieures de notre entendement saveut analyser l'objet sensible , séparer chacun de ses attributs de tous, les autres, et en former une conception distincte et précise.
Ce n'est donc point par le ministère immédiat des sens, mais par celui de l'analyse et de l'abstraction que nous
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acquérons les notions les plus simples et les plus distinctes, même des objets sensibles. Nous donnerons ailleurs plus de développements à cette vérité.
4. Il nous reste à signaler une dernière et remarquable erreur concernant la conception. I^es philosophes ont fait de la conception la mesure , et en quelque sorte la pierre de touche, de la possibilité. Tout ce que nous concevons distinctement , disent-ils , est possible ; ce qui est impossible, nous ne le concevons pas. Il y a plus d'un siède que cette maxime règne sans contradiction ni dissenti-» ment dans la philosophie. Si elle est fausse , comme je le pense , il peut être également utile et curieux de remonter à son origine , et de rechercher ce qui a pu lui concilier une si grande autorité.
Les Scholastiques n'avaient cessé d'agiter, dans les siècles d'ignorance , cette question , la plus vaine de toutes les questions : y a-t-il un critérium de la vérité, et quel estil? comme si les hommes pouvaient avoir un autre critérium de la vérité , que le bon usage de cette faculté de juger , qu'ils ont reçue de la nature !
Voulant mettre fin à cette controverse , Descartes établit comme principe fondamental de sa philosophie , que tout ce qui est clairement et distinctement perçu est
vrai.
Pour bien entendre ce principe , il faut se rappeler que Descartes étendait le nom de perception à toutes les facultés qui composent l'entendement humain; et en expliquant la maxime que nous avons rapportée, il ditlui-même que les sens , l'imagination, et le pur intellect, ne sont que différentes manières de percevoir. Tous ses disciples Font entendu de la même manière.
Le savant Cudworth semble avoir adopté le même principe. « Il ne faut chercher , dit-il , le critérium de la
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c( vérité qu^en nous-niêines , et dans nos propres côncep- <c tions;car Tentité d'une vérité théorique n'est autre chose i< que sa parfaite intelligibilité. Tout ce qui est clairement « conçu , est une entité et une vérité ; Dieu lui-même ne «c pourrait nous donner l'intelligence claire et distincte « de ce qui est faux. Il est impossible de concevoir claia rement que le faux soit vrai '. »
C'est, selon toute apparence, cette maxime cartésienne qui a donné naissance à l'autre maxime que nous examinons en ce moment , et qui fut probablement adoptée pour modifier la première, et corriger ce qu'elle avait de trop absolu. Quand l'autorité de Descartes vint à baisser, on reconnut que nous concevons très-distinctement mille choses qui ne sont point vraies ; mais on se persuada que, si la conception n'était pas une preuve infaillible de la vérité, elle supposait au moins la possibilité.
Cette maxime du reste semble être une conséquence immédiate de la théorie des idées. Il est clair en effet, qu'il ne peut y avoir, ni dans Fesprit, ni ailleurs, une image de ce qui est impossible. J'ajoute que l'ambiguité du mot concevoir ^e}. l'habitude de dire que nous ne poU' çons concevoir une chose pour signifier que nous la croyons impossible, ont pu contribuer également à l'introduire dans la philosophie.
Quelle que soit au reste l'origine de l'opinion dont \\ s'agit, il n'y en a point qui soit plus générâtlement ad-< mise.
« Avoir l'idée d'une proposition , dit Clarke, prouve « que la chose qu'elle affirme n'est pas impossible , car « l'idée d'une proposition impossible ne saurait être. »
c( Nous ne pouvons, dit lord Bolingbrocke , avoir l'idée
> De r éternité et de timmuttthilité des vérités morales, p. 17a.