ERREURS RELA.TIVE& A LA. CONCEPTION
vaiieer que tout ce que nous ne coucçvoas pas soit impossible.
Je jue puis m*eni pêcher de croire que, même eu le restreignant dans ces limites, le principe en question ne soit une erreur dans laquelle les philosophes ont été entraînés par les causes que j'ai exposées. Yoici quelles sont mes raisons.
^ I. Tout ce qu'on dit impossible ou possible est exprimé par une proposition ; or , qu'est ce que concevoir une proposition ? c'est je pense comprendre clairement ce qu'elle signifie : on ne saurait entendre autre chose par simple appréhension ou conception , quan4 il s'agit d'une proposition. L'axiome se réduit donc à ceci : toute proposi* tion , dont nous comprenons distinctement le sens , est possible. Or , voici deux propositions dont je crois également bien comprendre le sens : Deux cotés quelconques d'un triangle pris ensemble sont égaux au troisième; Deux cotés quelconques dun triangle pris ensemble sont plus grands que le troisième; cependant la première est impossible.
Mais, dira-t-on peut-être, bien que vous compreniez le sens de la proposition impossible, vous ne pouvez supposer, vous ne pouvez concevoir qu'elle soit vraie.
Voyons ce que signifient ces expressions supposer ou concevoir qu'une proposition est vraie.
Si l'on entend par là , accorder ,à la proposition quelque degré d'assentiment si faible qu'il soit , j'avoue que je ne puis en donner aucun à celle dont il s'agit. Mais en concluer^-t-on que toute proposition qui peut obtenir quelque degré d'assentiment , est par |L;ela même possible? L'expérience 4émentirait .c/ette assertion. La maxime ne peut donc être vraie dans ce sens.
On dit quelquefoisjye ne puis pas concei^oir qu'une chose
l64 ESSAI IV. CHAPITRE III.
3€}U vraie y au lieu de dxrejejuge cette chose impossible. En ce sens j je ne puis pas concevoir que deux cotés d'un triangle sont égaux au troisième ^ si^m&e^ je juge impossible que deux cotés d'un triangle soient égaux au troi-sième. Mais , dans ce cas^ concevoir é\,^nt\di même chose €^e juger possible ^ la maxime que tout ce que nous con^ celons est possible se traduit en cette autre maxime, que tout ce que nous jugeons possible est possible. Or , n'arrive-t-îl pas tous les jours, que ce qu'un homme juge possible , un autre homme le juge impossible? La même chose serait donc à la fois possible et impossible, selon la maxime , ce qui démontre qu'en ce sens aussi elle est fausse.
Je ne connais qi^e ces deux interprétations de l'expression , conceuoir une proposition , ou concevoir qui elle est vraie. Concevoir une proposition , c'est en comprendre le sens, ou juger qu'elle est vraie. Dans le premier sens, je puis comprendre une proposition fausse ou impossible^ aussi bien qu'une proposition possible ou vraie ; dans le second, je trouve que les hommes portent des jugements contradictoires sur le possible et l'impossible, aussi bien que sur toute autre chose. Dans quel sens est-il donc vrai de dire, que, quand on conçoit une proposition, c'est une preuve certaine qu'elle est possible.
Si Ton dit que l'idée d'une proposition est une image de cette proposition dans l'esprit, je crois, -sans doute, qu'il ne peut y avoir ni dans l'esprit ni ailleurs une image distincte de ce qui est impossible; mais je ne puis comprendre ce que l'on entend par Vimage dune propo^ sition^ et je désirerais qu'on me l'apprit.
a. Toute proposition, qui est nécessairement vraie, est opposée à une proposition contradictoire qui est impossible , et qui conçoit l'une^ conçoit l'autre. Ainsi celui qui
ERREURS RELATIVES A LA CONCEPTION. l65
cx>nçoit que deux et trois font nécessairement cin<|, conçoit qu'il est impossible que deux et trois ne fassent pas cinq ; de ces deux propositions, il n'admet que la première, mais il a Fintelligence de toutes les deux. 11 n'est point de propo* sition, qui ne porte ainsi avec elle la proposition contradictoire, et toutes les deux sont conçues dans le même pioment. «Il est reconnu, dit Hume, que dans tous les c( cas où nous différons d'avis avec quelqu'un , nous con* « cevons également les deux côtés de la question , et nous c< nous décidons pour un seul. » Il suit de-là que, selon Hume, lorsque nous différons d'avis avec quelqu'un sur une proposition nécessaire, nous concevons une proposition impossible. Cependant personne ne s'est autant sarvi, que ce philosophe, de la maxime, que tout cequ& nous concevons est possible ; c'est sur elle que repose une grande partie des opinions qui lui sopt particulières^ et qui s'écrouleraient, si elle était fausse. Il n'a pas pris garde , dans le passage que nous venons de citer et qui contient une vérité évidente, qu'il tombait, en. coati:adic^. tion avec lui-même.
3it Les mathématiciens prouvent certaines possibilités et certaines impossibilités , qui nous étonnent , et dont la démonstration seule peut nous convaincre. Mais nous ne voyons pas qu'ils aient jamais donné pour preuve de la possibilité d'une chose, qu'elle peut être conçue, et de l'impossi-^ bilité d'une autre , qu'elle ne peut pas être conçue. Pourquoi n'ont-ils pas décidé par cette maxime, la question de la quadrature du cercle? N'est-.il pas très-aisé de concevoir, que dans la série infinie des nombres entiers et fractionnaires ,, il s'en trouve deux qui soient exactement entr'eux dans le même rapport , que le côté du carré et sa diagonale i^ Cependant, il est démontré que cela est impossible.