‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 40 sur 84 · DE LA SUITE DE NOS PEWSJÈES · texte numérisé non relu

DE LA SUITE DE NOS PEWSJÈES

pensées est une suite d'idées, il faut que le mot idée convienne à toutes ces opérations diverses : ce qui ne peut être , à moins qu'on ne lui donne une étendue d'acception qu'il n'a pas.

Si nous passons maintenantdu nom à la chose elle-même , nous observerons qu'il y a deux espèces de suites de pensées. Les unes coulent d'elles-mêmes comme l'eau de sa source, aucun principe ne les gouverne et ne les ordonne ; les autres sont réglées et dirigées vers un but, par un effort actif de l'esprit.

Avant d'examiner à part ces deux sortes de suites de pensées , il est bon de remarquer que, bien qu'elles soient d'une nature distincte , elles ne laissent pas de se mêler le plus souvent dans l'entendement le mieux réglé.

D'un côté, nous sommes rarement assez libres de projets et de desseins pour laisser nos pensées suiyre leur cours naturel sans direction et sans frein ; et s'il arrive que nous passions quelques instants dans cet état , il se présente bientôt quelque objet qui engage notre attention , et qui éveille nos facultés actives ou contemplatives endormies.

D'un autre côté, il n'y a personne qui, voulant se livrer sans réserve à quelque méditation , et rejeter toutes les pensées étrangères au dessein qui l'occupe , n'ait souvent éprouvé qu'elles se présentent malgré lui, qu'elles s'introduisent en dépit de ses efforts pour les repousser, et qu'elles ravissent, par une sorte de violence, une partie du temps dont il voulait faire un autre usage. Les uns ont plus d'empire que les autres sur leurs pensées , et la même personne en a plus ou moins en différents temps ; mais dans l'esprit le mieux réglé, l'attention la plus vigoureuse est vaincue par le caprice de certaines pensées opiniâtres et malveillantes.

- On a remarqué avec beaucoup do justesse qu'on né peut point attribuer à l'esprit la faculté d'évoquer une pensée absente, parce que la volonté de rappeler une pensée particulière suppose que cette pensée est déjà dans l'esprit; autrement comment serait-dle l'objet de la volonté ? Mais si l'on ne peut contester la vérité de cette observation , il n'est pas moins certain que nous influons puissamment sur la suite et la disposition de nos pensées; c'est un fait dont tout le monde a conscience , et dont il est aussi impossible de douter que de la réalité même de la pensée.

Nous semblons en user avec les pensées qui se présentent en foule à notre imagination, comme un grand prince avec les courtisans qui se présentent à son lever, et qui tous aspirent au bonheur d'attirer son attention. Après que ses yeux ont rapidement parcouru le cercle, il salue l'un , sourit à Tautre , adresse une courte question à un troisième; un quatrième est honoré d'une conversation particulière; le plus grand nombre sort sans avoir obtenu de marque distinguée d'attention , et s'en va comme il était venu. Il est vrai qu'il ne saurait accorder aucune preuve d'estime à ceux qui ne sont point là; mais les personnes présentes sont assez nombreuses pour épuiser toutes les nuances de faveur qu'il lui plaît de distribuer.

De même dans le grand nombre de pensées qui s'offrent d'elles-mêmes à notre imagination , celles qui n'attirent point les regards de l'esprit et avec lesquelles il ne converse point en quelque sorte, s^écoulent avec la foule et sont bientôt oubliées; c'est comme si elles n'étaient point entrées dans notre esprit. Mais celles qui excitent de quelque manière notre intérêt , nous les retenons , nous les considérons , et nous les disposons dans un ordre qui se rapporte à quelque dessein.

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» Oh peut observer encore qu'une suite de pensées qui nous a d'abord coulé beaucoup de peine et de réflexion , finit par Se présenter d'elle*méme à notre esprit lorsqu'il l'a souvent parcourue y et qu'elle lui est devenue familière. Ainsi, lorsqu'un musicien a composé un air qui lui plaît y après qu'il l'a joué ou chanté plusieurs fois les notes s'arrangent d'elles-mêmes dans l'ordre convenable, sans qu'il ait besoin de faire le moindre effort pour régler leur succession.

. Ainsi, pour résumer ce qui précède, l'imagination n'est qu'une suite de pensées; quelques-unes de ces suites sont spontanées, d'autres sont produites et réglées par le travail de l'esprit ; le plus souvent les deux e^èces se mêlent, et alors la suite mixte qui en résuite emprunte sa dénomination de l'espèce dominante ; enfin ime suite de pensées , qui avait d'abord été disposée par la réflexion, peut deveiiir spontanée par l'habitude. Maintenant que ces points généraux sont posés, passons aux détails et examinons d'abord les suites spontanées, qui sont les premières dans l'ordre de la nature^

Quand le travail de la journée est fini et que l'esprit a besoin de relâche aussi bien que le corps , il ne cesse pas pour cela de penser ; quand il le voudrait , il ne le pourrait pas. Une idée se présente qui est suivie d'une autre idée; celle-ci en amène une troisième, et la pensée erre ainsi d'objets en objets jusqu'à ce qu'elle soit ensevelie dans le sommeil.

Ce travail de l'esprit n'est pas l'ouvrage d'une seule faculté; toutes ou presque toutes y concourent. Quelquefois les actions de la journée reparaissent sur la scène , et elles sont en quelque sorte représentées de nouveau sur ce théâtre dâ l'imagination. Dans ce cas , comme le drame n'est poiat une fiction, mais l'image de la réalité, c^est

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la mémoire qui joue le rôle principal. Mais elle n*agit pas seule; d'autres facultés se déploient avec elle et s'ap-' pliquent aux objets qui leur sont propres. Les faits rappelés sont plus ou moins intéressants, et il est difficile que dans cette revue de notre conduite et de celle des autres 9 nous ne portions pas quelque jugement;. nous approuvons ceci, nous blâmons cela ; telle circonstance exalte notre amour propre , telle autre l'humilie. Le sou-^ venir des personnes qui ne nous sont point absolument indifférentes , ne saurait s'offrir à nous sans exciter dans QOtre cœur quelque émotion bienveillante ou malveillante. Nous jugeons les choses aussi bien que les per-» sonnes dans ces rêveries ; nous nous rappelons ce qu'un tel a dit , ce qu'il a fait ; de ses actions et de ses paroles , nous passons à son caractère, à ses desseins, et nous ne manquons pas de former quelque hypothèse pour nous les expliquer. Ces suites de pensées sont en quelque sorte his^. toriques j et nous pouvons les désigner par cette épithète.

Il y en a d'autres qui sont purement romanesques et dont la faculté créatrice de l'imagination forme la trame , sans tenir aucun compte de la réalité. A sa voix , le jugement, le goût, le sentiment moral, les affections et les passions , se mettent en mouvement et viennent prendre part à l'exécution.

L'auteur joue , en général, un rôle considérable dans ces scènes imaginaires ; et rarement se préte-t-il des actions qui méritent d'être blâmées. L'avare devient alors généreux , le poltron brave , le fripon honnête homme. Ce sont ces jeux de l'imagination qu'Addison a appelés des châteaux en Espagne

Le jeune politique , qui a tourné ses pensées vers les affaires de son pays, s'élève dans ces rêves au premier poste de l'État. Il examine chaque ressort et chaque

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rouage du gouvernement, avec Tceil le plus péilétrant, et le jugement le plus sûr. Il trouve un remède convenable à toutes les maladies du corps politique; il vivifie le commerce et les manufactures par des lois salutaires ; il encourage les sciences et les arts; il rend la nation heu'reuse au dedans et il la fait respecter au dehors. Il trouve la récompense de sa bonne administration dans l'approbation de sa conscience, et se sent heureux de mériter, par son patriotisme et sa sagesse y les bénédictions dii siècle présent, et les louanges de la postérité.

Il est probable qu'il se fait, chaque siècle, plus de grandes choses sur ce théâtre de l'imagination , qu'il ne s'en est fait depuis le commencement du monde sur lé théâtre de la vie réelle. Une loi intime de notre constitution nous fait un besoin de notre propre estime. L'auteur de notre être a mis en nous ce besoin^ comme un aiguillon puissant qui nous excite à une conduite honorable. S'il n'est jusqu'à un certain point contenté, nous ne saurions être ni heureux ni tranquilles. Tant que. nous nous sentons avilis ou coupables , tout nous est amer, et la vie même nous est à charge. Mais qu'on nous délivre de ce poids qui nous oppresse, l'ame re^ trouve son énergie primitive; le désir d'obtenir l'approbation de notre conscience en faute de nobles efforts ; nous travaillons à acquérir le mérite que nous n'avons pas, ou tout au moins nous nous trompons nous-mêmes par quelquesuns de ces artifices involontaires , qui prêtent l'apparence de la vertu et de la beauté à ce qui n'en possède pas la réalité.

L'homme, qui bâtit des châteaux en Espagne, ne se captive pas dans la mesure trop étroite des vraisemblances de son propre caractère; il s'-élève à la plus haute opinion qu'il puisse s'en former, et souvent fort au-delà

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de bette opinion ; car les passions cèdent aisément à la raison dans ces luttes imaginaires , et les plus nobles ef*forts de la magnanimité et de la vertu lui sont aussi faciles, qu'il est facile, en songe, de fendre les airs, ou de plonger au fond de l'Océan.

Mais c'est surtout dans la jeunesse, alors que nous ne sommes point encore assez engagés dans la vie pour que le souci des réalités occupe continuellement notre attention, que l'imagination oisive se complaît dans ces brillantes et romanesques chimères.

Les facultés de l'ame , auxquelles la nature et souvent aussi l'éducation donncAt alors une surabondance de vie, impatientes de la répandre, poussent la pensée vers les scènes où elles pourront se déployer avec énergie. Alors se prononcent les instincts généraux du sexe, et les instincts particuliers du caractère. Obéissant aux uns et aux autres, le jeune garçon s'érige en général, en homme d'état, en poète, en orateur, selon les penchants de son esprit.

Les rêves de la jeune fille sont tissus d'images diffé* renti^; tandis que son frère s'élance sur les champs de bataille, et que bravant la mort, sous toutes les formes, il se £ait jour à travers les escadrons ennemis, l'imagi** nation delà vierge timide, cédant à des inclinations plus' aiinal>les et plus douces , la transporte au milieu d'un cercle brillant, où elle captive tous les regards, et produit une impression profonde sur un noble jeune homme.

Mais les traits de l'amour n'ont pas plutôt pénétré dans son cœur, que toute la composition de ses rêves est changée. Les bals et le monde ont perdu pour elle tous leurs charmes; des forêts et des bocages, des bancs dé gazoâ) et le cristal des fontaines, sont les lieux que son imagination lui représente, et où elle trouve du bonheur

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