‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 41 sur 84 · DE LA SUITE DE NOS PEBTSEES. I^J · texte numérisé non relu

DE LA SUITE DE NOS PEBTSEES. I^J

à s'égarer. Bergère de l'Arcadie, elle fait paître ïes brebis à coté 4u troupeau de son amant , et ses vœux ne comprennent pas une félicité plus douce.

Quelques années s écoulent , et la jeune esclave de l'atnour se transforme en mère inquiète et prévoyante. Pendant que sa folâtre famille joue autour d'elle, et qu'elle la contemple avec un œil de complaisance, son imagination devance les années , et transporte ces êtres chéris sur le théâtre du monde. L'an de ses fils brille aux premiers rangs de i'armée, l'autre étonne le barreau de son éloquence; ses filles, heureusement mariées, procurent de nouvelles alliances à la famille, et lui donnent des petits-enfants qui grandissent sous ses yeux, et qui sont la couronne de sa vieillesse.

Ainsi les rêves de l'imagination sont aussi variés que les joies, les douleurs, les craintes, les désirs et les espérances de l'homme. Tout ce qui agite notre cœur, totit ce qui occupe notre pensée ,

Qmdquid agunt fiomines , votum , timor , ira , vohtptas , Gaudia, discursus ^

figure dans les drames de l'imagination, comme dans les pages de la satire. Les passions s'en^parent de ce théâtre indépendant, et y représentent les scènes qui îes intéres^ sent. Le négociant qui a confié à la mer une riche cargaison, la suit de la pensée sur les vagues inconstantes* et selon que prédominent ses craintes ou ses espérances, tantôt il voit des tempêtes, des rescifs, des naufrages; tantôt le plus heureux retour vieat couronner le plus riche voyage. Souvent le navire n'a point quitté la côte, que les trésors qu'il doit rapporter ont déjà reçu leur destination.

I/imagination du poète le transporte dans \e^ Champs-

Élysées, où il converse avec les ombres d'Homère et d'Orphée. Le philosophe parcourt les planètes, pénètre au centre de la terre, et compte les différentes couches qui ]a composent. Les divins objets , qui charment les âmes ascétiques, se représentent aussi dans leurs rêveries. Sur les ailes d'un pieux transport, elles s'élèvent au séjour des bienheureux , d'où elles regardent en pitié la folie et les pompes du monde ; elles contemplent avec frémissement le trône du Très-Haut; elles s'entretiennent avec les esprits célestes de ce royaume de Dieu , que nos faibles yeux ne font qu'entrevoir de cette terre d'exil , mais que la foi nous donne l'espérance de comprendre et d'admirer un jour^ dans toute sa beauté.

Chez les personnes d'un âge mûr, ces créations spontanées de Timagination sont plus raisonnables et mieux ordonnées; et chez les hommes qui joignent beaucoup d^ connaissances à beaucoup d'esprit, les plus capricieuses, les plus involontaires, prennent naturellement une forme judicieuse. Elles ont une liaison, une régularité , une unité qui les distinguent encore plus du délire des songes , que des productions les plus achevées de l'art.

D'où vient cet ordre? Il porte toutes les marques du jugement et de la raison; et cependant il semble précéder l'un et l'autre et se produire de lui-même?

Croirons-nous avec Leibrytz que la constitution de l'esprit humain ressemble à celle d'une horloge ; que ses pensées , ses desseins , ses passions , ses actions , ne sont que le développement graduel d'un ressort intérieur, et qu'elles se succèdent aussi nécessairement que les oscillations du pendule?

Si l'on proposait à un enfant de trois ou quatre ans d'expliquer le phénomène d'une horloge, il pourrait

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conjecturer qu'i) y a au-dedans ua petit animal qui lui imprime le mouvement. Entre ces deux hypothèses , dont l'une , celle de lenfant , fait d'une lK>rloge un animal , et dont l'autre, celle du philosophe, fait de l'homme une horloge, je ne sais, en vérité, laquelle est la plus raisonnable*

Toutes les hypothèses qui expliquent la suite régulière des pensées humaines par le mouvement des esprits anî* maux, les vibrations des nerfs, l'attraction des idées, ou par quelque autre cause irrationnelle, mécanique ou contingente , ne me semblent pas mériter plus d'attention.

Si nous étions incapables de distinguer l'empreinte la plus frappante de la pensée et du dessein , des effets du mécanisme ou du hasard , il sortirait de là une conséquence bien triste ; car il s'ensuivrait que nous n'aurions aucune preuve que nos semblables fussent des êtres rai* sonnables, ni que l'univers fût l'œuvre d'une intelligence. Supposez une seule phrase produite sans le concours du jugement et de la raison, pourquoi pas l'Iliade et ï'Énéide? La différence n'est que du plus au moins. Aurions- nous le droit de tourner en ridicule le projet de composer des poèmes à la mécanique , si l'action de plusieurs causes irrationnelles pouvait produire une suite raisonnable de pensées?

Il est donc hautement probal^le , pour ne rien dire de plus , que tout ce qu'il y a de régularité et de raison dans une suite de pensées qui se présentent d'elles-mêmes à l'imagination , n'est que l'effet d'un travail antérieur de nos propres facultés ou de celles des autres.

Aussi en jugeons^-nous de la sorte dans tous les cas de même nature, J'ouvreunlivre; j'y trouve une^uitedepensées quisemblent avoir été disposées avec jugement et réflçxion ; je demande qui les a mises dans cet ordre ? — Elles sont dans le livre; mais le livre n'a ni science ni raison. — Le IV. 12

livre a été imprimé par un ouvrier ; mais l'ouvrier n'a point songé aux pensées et peut-être n'était pas capable de les comprendre. — L'ouvrier a imprimé d'après un manuscrit; mais le manuscrit n'est pas moins ignorant que le livre. — On me dit enfin que le manuscrit a été dicté par un homme de jugement et de savoir. — Voilà la cause première que je cherchais et qui seule peut satisfaire un homme de bon sens; car il lui semble absurde qu'une suite de pensées raisonnables puisse être l'effet d'une ^ cause qui ne pense , ni ne raisonne.

Qu'une pareille suite de pensées soit imprimée dans un livre, ou qu'elle le soit, s'il est permis de s'exprimer de la sorte ^ dans un esprit^ de manière à se produire spontanément quand l'occasion se présente , il est également nécessaire qu'elle ait été formée et ordonnée par un être doué de raison.

C'est une vérité, que l'examen des développements de l'imagination dans l'homme confirme de la manière la plus complète.

Nous n'avons aucun moyen de savoir si l'imagination agit dans les enfants au berceau. L'exercice actif des sens et le sommeil le plus profond semblent se partager tout leur temps et laisser peu de place à l'imagination. D'ailleurs, les matériaux dont elle pourrait disposer, sont apparemment en bien petit nombre. Cependant peu de jours et quelquefois peu d'heures après qu'ils sont nés , on les voit sourire dans le sommeil ; il est difficile de deviner pourquoi; car, dans l'état de veille, ils ne commencent àl sourire qu'au bout de quelques mois. On remarque également qu'ils remuent les lèvres en dormant, comme s'ils tettaient.

Ces faits semblent indiquer que déjà leur imagination travaille; mais il n'y a point d apparence qu'elle produise sitôt une suite régulière de pensées.

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