‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 42 sur 84 · DE LA SUITE DE NOS PENSEES · texte numérisé non relu

DE LA SUITE DE NOS PENSEES

JPar une suite régulière de pensées , j'entends une suite qui a un commencement, un milieu et une fin, et dont ks parties ont été disposées îdans un certain ordre ou aveé une intention déterminée. La conception d'un dessein et des moyens de l'exécuter, la conception d'un tout et du nombre ainsi que de l'arrangement des parties qui le constituent , sont des exemples des suites de pensées les plus simples qu'on puisse appeler régulières,

Nous sommes doués sans aucun doute de la faculté de distinguer une composition d'un amas de matériaux ; une maison, par exemple, d'un tas de pierres; un tableau d'un mélange de couleurs; une phrase d'un assemblage confus de mots. Or , il y a lieu de croire que les enfants ne forment point de suites régulières de pensées , jusqu'à ce que cette faculté se développe en eux, quelque nom qu'on lui donne, et soit qu'on la regarde comme un exercice particulier du goût ou du jugement. Les idiots, chez qui elle ne se montre point , ne paraissent point avoir non plus de pensées suivies. Il semble donc qu'on puisse la regarder comme ayant une connexion intime avec les suites régulières de pensées^ et la considérer comme leur cause efficiente.

On peut commencer à remarquer quelque suite dans les pensées des enfants lorsqu'ils atteignent l'âge'de deux ans. Alors ils donnent quelque attention aux jeux des enfants plus âgés,. qui construisent de petites maisons, de petits vaisseaux, ef d'autres édifices semblables, pour imi* ter les travaux des hommes. Us sont capables aussi d'entendre quelque partie du langage commun, ce qui prouve à la fois quelque liaison ;dans les idées , et quelque degré d'abstraction. Dès-lors, chose bien remarquable, les facultés des enfants surpassent celles des animaux les plus sagaces. Ils peuvent apercevoir le dessein et la régu-

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larîté dans les œuvres des autres, surtout dans les amu-» sements de leurs compagnons plus âgés. Cette découverte les enflamme; ils brûlent de les imiter, et ne connaissent plus de repos qu'ils n'aient aussi produit quelque chose de pareil.

Quels transports quand ils ont réussi ! L-enÊint qui est parvenu pour la première fois à faire quelque chose qui exigeait un plan , n'est ni moins heureux , ni moins vain de son adresse , que ne le fut Py thagore de la découverte de son fameux théorème. Il semble acquérir alors la conscience de lui-même, et s'enorgueillir de sa propre estime ; ses yeux pétillent ; il brûle d'impatience de montrer son ouvrage à tous ceux qui l'entourent; il se croit digne de leurs applaudissements; et quand les éloges viennent justifier son attente, quelle émotion ! les honneurs du triomphe n'en donnaient pas une plus vive aux consuls romains. Il sent à présent qu'il y a en lui quelque mérite; il s'arroge une supériorité sur ceux qui sont moins habiles que lui, et témoigne du respect à ceux qui le sont plus; il se hâte de former de nouvelles entreprises, et chaque jour, il moissonne de nouveaux lauriers.

Plus tard , les différents jeux auxquels les enfants s'exercent, ks plans et les ruses qu'ils suggèrent, les récits et les contes dont on les amuse , introduisent dans leur esprit de nouvelles suites de pensées qui leur deviennent assez familières pour que chaque |)artie entraine les autres à sa suite.

L'imagination de l'enfant , comme Ja main du peintre , s'exerce longrtémps à copier les ouvrages d'aùtrui avant d'essayer de produire une œuvre de sa façon.

La faculté d'invention n'est pas encore née, mais elle > s'annonce déjà, et, semblable au. jeune bourgeon dans

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les premiers jours du printemps, elle est prête à percer son enveloppe, dès qu'une occasion viendra déterminer son éruption.

De toutes les facultés de l'entendement, il n'y en a. point dont l'exercice procure d'aussi vives jouissances, soit qu'elle s'applique aux arts mécaniques, aux sciences, à la conduite de la vie, à la poésie, à la conversation ou aux beaux-arts. L'enfant, à qui elle se révèle, acquiert à- ses propres yeux une dignité et une importance qu'il n'avait point auparavant ; il lui semble que jusque^-là il n'a dû son existence qu'à Is^ bienveillance et à la générosité desautres, et qu'il vient seulement de aaître à l'indépen^ dance et au sentiment de la propriété. Cette nouvelle faculté iui plaît de toutes manières; outre ses charmes naturels, elle est belle de sa nouveauté ; elle lui devient chère comme le dernier-né d^me famille au cœur d^ sa mère.

Assurons-nous donc, qu'aussitôt que les enËm^s auront le sentiment de cette faculté , ils en feront usage selon la force de lenr esprit et l'étendue de leurs eoivnaissances. De là des suites nouvelles de pensées et des associations innombrables^ qui se gravent d'aut£|nt plus profondément dans leur imagination , qu'elles leur appartienoent , et sont leur propre ouvrage.

Il n'y a point de faculté peub«tre, plus inéigaiement répartie entre les hommes ^ que celle de l'invention. Quand elle produit des résultats qui excitent l'attention et l'intérêt du genre humain , on l'appelle génie; à ce de^ gré, eUe n'est le partage que d'un trè&-pétit nombre d'honanes ; mais ^Ue se rencontre » ^n$ dout^ ^ d^ins un degré inférieur cher un bie^ plus graad nombre. Quoiqu'il en smt^ elle iexcite, dans ceux qui )a pasrëdent., d^ apuvelles combinaisons régulières de pensées qui , étant ex- ' primées dans les ouvrages de lart, dans les livres ou

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dans le discours^ deviennent la propriété commune de tous les esprits.

D'après ce qui précède, je crois que les enfants, aussitQt qu'ils ont assez de jugement pour distinguer l'ordre de la confusion, acquièrent des suites régulières de pensées en copiant d'abord celles qu'ils observent dans les ouvra* ges et dans les discours des autres <, et en y ajoutant ensuite celles qu'ils sont capables de former eux-mêmes.

L'homme est de tous les animaux le plus enclûn à l'i-* raitation, et non-seulement il imite avec «lesseii^ ce qui lui parait avoir un caractère de grâce et de beauté, mais sans intention et par une sorte d'instinct irrésistible U imite aveuglement toutes les manières de parler et d'agir^ qui le frappent cÈms les premières années de la vie. Plu& il y a de beauté et de régularité dans ce qu'on présente* aux enfants ,^ plus ils éprouvent de pencbaut à l'observer et à l'imiter.

Ainsi les suites de pensées se ^ansmettent de génération en génération par une sorte de tradition , et c'est là le fond de notre imagination. £n général les hommes ont reçu lenr imagination de ceux qui les ont élevés, aussi bien que leur religion, leur langage et leurs

habitudes.

Us la modifient et l'enrichissent plus, ou moinSs, selon le degré d'invention dont ils sont pourvus ; mais la plupart ajoutent fort peu de choses à ce qu'ils ont acquis par l'imitation.

Chaque profession a un fonds d'idées et un tour d?esprit qui lui sont propres, et qui fournissent à la comédie et à la satyre leurs traits les plus piquants. Les hommes de la même nation, qui sont placés au même rang et "* voués à la même occupation , semblent tous jetés dans IC' même moule. Ce moule se modifie par degrés , mais il ne

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change que très-lentement. Ces changements sont l'effet des inventions nouvelles, de Timitation des mœurs étrangères et d'une foule d'autres, causes diverses.

• La condition de l'homme exigeait une bien plus longue enfance que celle des a.nimaux , par cette seule raison, entre beaucoup d'autres, qu'il n'y a pas une profession sociale qui ne suppose une multitude de suites régulières de pensées, non-seùlement acquises, mais devenues assez familières par une fréquente reproduction , pour se présenter d'elles-mêmes, quand l'occasion. le demande*

En effet , l'imagination la plus heureuse a besoin du secours de l'habitude, et n'obéit promptement que sur les «ujets où l'esprit s'est exercé. Un ministre discute une question politique avec l'ambassadeur d'une puissance étrangère, avec la. même aisance qu'un régent de collège tme question grammaticale ; l'imagination, leur suggère avec la même promptitude-, et ce qu'ils doivent dire^ et kt maiiière dont ils doivent le dire,. Faites changer de rôle à ces deux personnages , ih ne seront pas moins embarrassés l'un que l'autre.

Les prodiges de Fhabitude sont connus et nous en avons autour de nous des exemples de toute espèce. Mais «ulle part, peut-être, son pouvoir n'éclate davantage, que dans cette flexibilité d'imagination que donne à l'homme du monde une longue pratique de la vie et la familiarité des différentes scènes qu'elle présente^ Dans fine visite faite le matin à un ami affligé , il aura tiré du trésor de son imagination tous les motifs de consolation générale et particulière, tout ce que dictent les lois delà sympathie et de l'amitié, çt rien qu'elles ne dictent; il passe de là ^u lever du prince , ou son imagination lui présente à point nommé ce qu'il doit dire et ce qu'il doit répondre à cha^ cun selon le degré de connaissance ou de familiarité ,

selon le rang, selcm la similitude ou Topposition des intérêts, ce qui ne l'empêche pas de pour^ivre en même temps plusieurs desseins pleins d'artifice, et de pénétrer ceux des autres à travers les déguisements qui ies enveloppent; il est possible qu'allant siéger ensuite dans une assemblée politique , il y discute avee méthode tes plus importantes affaires ; le reste du jour sera consacre au monde et aux amusements variés de la société. Ainsi dans un intervalle de quelques heures , rimagination de l'homme du monde aura fait de \w un ami tendre , un oourtisan liabile, un orateur éloquent, un hoTnme aimable; et il aura pris et joué tonr-à-tour ces différents rôles avec plus de facilité que »ous n'ôtons un costume pour ea revêtir un autre.

Tek sont les miracles de l'habitude. Avec autant d'es« prit naturel et de coniiaissances , uxl homme à qui les scènes du monde ne sont point familières, se $e&t tout-Àfait déconcerté lorsqu'il est appelé à y paraître ; ses pen^ sées effrayées prennent h. fuite '^ il lui c^st impossible 4e les rallier.

L'imaginatibn a ses tours de force qu'on peut apprendre avec de l'apptication «t de l'exercifee, et qui ne sont ni moins étonnants , ni moins inutiles en général^ que ceux que l'on voit faire aux. danseurs de corde $ur la place publique.

Quaiuiun homioe^ se tenant sur un pied, peut faire cent vers, avant d'avoir perdu l'éqmlihre^ ou qu'il peut suivre en même temps plusieurs parties d'échecs i^ns regarder l'échiquier; il y a. grande apparence qu'il a consacré la meilleure partie de sa vie À .acquérir cette merveilleuse mais futile habileté. Mais^ si vaine qu'elle soie, elle mettre de quels efforts l'imagination est capable quand eUe est disciplinée par Thabitude.

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