DES CONCEPTIONS GENERALES
vîdu de l'espèce que je rencontrerais, sans danger de nie tromper.
Quand ce sont des savants qui forment un genre et ses espèces , ils ont soin de définir les noms qu'ils leur donnent. C'est ainsi que les noms des différentes classes dans lesquelles sont distribuées les plantes et tous les corps naturels, reçoivent sous la plume des ns^turalistes une définition qui peut transmettre à la postérité la plus, reculée la connaissance parfaite des genres et des espèces qu'ils désignent.
Il est vrai qu'il n'en est pas de même dé tous les mots d'une langue qui expriment des genres et des espèces; la plupart sont vagues et indécis ; de sorte que ceux qui les prononcent ne les prennent pas toujours dans le même sens. Mais si nous cherchons la cause de cette indétermination 9 nous trouverons qu'elle ne réside point dans le caractère général de ces termes, mais uniquement dans cette circonstance qu'iJs ne sont point régulièrement dé« finis. Nous n'avons point appris leur signification par le moyen d'une définition , mais , par une sorte d'induction , en observant à quels individus ceux qui comprennent la langue les appliquent. Nous prenons ainsi l'habitude de nous en servir comme tout le monde, sans y attacher un sens bien déterminé. Nous sommes assurés qu'ils conviennent à certains individus; mais nous ne savons pas avec certitude s'ils conviennent à quelques autres, soit que nous manquions d'autorités , soit que nous soyons embarrassés par des autorités contradictoires.
Ainsi un homme sait parfaitement que quand il n'ap^t plique point le nom X oiseau à un lion ou à un tigre y et qu'il l'applique à un aigle ou à une poule, il parle avec propriété; mais il peut douter si une chauve-souris est ou n'est pas un oiseau. S'il possédait une définition suffi-?
2 I a ESSAI V. CHAHXAE II.
samment précise du mot, il n'éprouverait aucune incer'titude.
Oit a va des femmes mettre au monde des êtr^ monstrueux , et des procès s'diever sur la question de savoir si ces êtres étaient ou n'étaient pas de l'espèce humaine. Bien que de pareilles contestations ne roulent que sur le sens d'un mot , les privilèges que la loi attache au caractère humain leur donnent de l'importance. La loi devrait donc, pour être précise, donner une définition de l'homme, et c'est ce que les Tégislateurs n'ont jamais fait, que je sache. A la vérité , rien ne serait plus difficile que cette définition d'un mot si commun ; et comme , d'ailleurs , les ea^ où elle pourrait être utile Sont trè*-rares, peut-être vautil mieux les remettre, quand ils se présentent, à la décitsioA d'un jury, que de donner une définition qui poui'rait en* traîner des conséquences imprévues.
Cliaque genre ou espèce étant Une collection' d^attri^ buts conçus dans un sujet , la définition est le seul moyen de prévenir toute addition ou soustraction d'éléments dans la notion que nous nous en formons. Sans un pareil type^ il est difficile qu'un nom de genre ou d'espèce conserve un sens parfaitement précis.
Il suit de ce qui précède que les noms de genres et d'espèces peuvent avoir et ont souvent une signification aussi précise et aussi déterminée que tout autre mot ; et que toutes les fois qu'il n'en est pas ainsi , ce n'est point à leur caractère de termes généraux, mais à d'autres causes qu'il faut l'attribuer.
Qu'il me soit permis de prendre pour accordé que ce ce que nous venons de dire de la conception des termes généraux, s'applique également aux autres espèce^ de mots généraux , tels ^ue les prépositions, les conjonctions, les articles. Tout ce que je veux prouver ici , c'è^t
B£s caNCErriONs gënérales. ai 3
quje nous avons des conceptioas générales qui »e sojnt nt maists claires ni moins distinctea qu6 nos conceptions individuelkis ; or, nK>u but est riempli dès que j '^.i fait yoir que nous concevons distinctement les termes gênéraiUL. Entendre ma terme général et coneev^r ce qu'il signifie , c'est la même chose. Nous entendons distinctement les termes généraux ; donc nous ccmeevons distinctement ce qu'Us signifient. Or, ils signifient non des indi* vidus , mais, ce qui est cooHnun à plusieurs individns; donc nous avons une conception distincte de choses com* munes à plusieurs individus ^ donc nous avons des conceptions générales.
Il faut prendre garde ici à Tambiguité du mot coneeptiorij qui se prend quelquefois pour l'acte de l'esprit quand il conçoit, et quelquefois pour la chose conçue, qui est l'objet de cet acte. Dans le premier sens, tout acte de l'esprit étant nécessairenaent individuel , aucune conception n'est générale. La généralité n'est donc point dans l'acte de l'esprit, elle est dans la chose que l'esprit conçoit, et qui est ou un attribut commun à plusieurs uàfél& , ou un genre commun à plusieurs individus.
Supposons que je conçoive un triangle , c'est-à-dire une figure plane , terminée par trois lignes droites ; par cela quie je comprends distinctement cette définition, j'ai une coBOf^on distincte d'un triangle. Mais un triangle n'est pas un individu , il est une espèce ; l'acte de mon enten» dément , ^r lequel je le conçois , est un acte individuel , et qui a une existence réelle ; mais la chose conçue est une chose générale, qui ne saurait exister qu'avec de nouveaux attributs , qui ne sont pas renfermés dans la définition.
Chaque triangle qui existe, a nécessairement des côtés^ d'mne certMie longueur, , des angles d'une certaine me-
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sure; il est situé dans le temps et dans l'espaee; mais lia définition d'un triangte ne renferme aucun de ces attributs, et par conséquent ils n'entrent point dans la conception générale d'un triangle, laquelle cesse d'être exacte, si elle embrasse un plus grand nombre d'attributs que la définition.
Je conclus que nous- avons des conceptions générales claires et distinctes, smtr des attributs des choses, soit des. genres et des espèces ».
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